AU PRINCE DE PORCIEN
Copie. Bibl. de Genève. Vol. 107.
Monseigneur , combien que je ne vous aye point escript jusques icy, je n'ay point laissé de vous porter telle révérence que je debvois , et avoir pareille affection de m'emploier à vous faire service , désirant que Dieu m'en donnast le moien ; car je ne puis estre son serviteur, que je n'ayme et honore les vertus excellentes qu'il a mises en vous. Mais pour ce que je ne pouvois mieulx, je me suis contenté jusques à maintenant d'avoir souvenance de vous, priant le Père céleste de vous conserver et accroistrc en vous les dons de son Esprit. Et d'aultant plus ay-je esté joyeux, aiant entendu par le porteur lequel est h vostre service, que de vostre grâce vous m'aviez donné ouverture à faire ce que je n'osois pas, encores que j'en eusse bonne dévotion. Je vous
* Antoine de Croï, prince de Porcien, un des seigneurs les plus brillants de la cour de France, s'attacha, dans une extrême jeunesse, à la cause de la Réforme et au parti de l'amiral de Coligny. Mêlé d'une manière active à la première guerre civile, il se signala par sa valeur à la bataille de Dreux, entretint après la conclusion de la paix une correspondance avec Calvin et Théodore de Rèze, et mourut empoisonné, dit-on, en 1567, à l'âge de vingt-six ans. Il existe, dans les archives de M. le colonel Tronchin à Lavigny, une belle épître consolatoire adressée par Th. de Bèze à sa veuve Catherine de Clèves, comtesse d'Eu. Elle épousa en secondes noces Henri de Guise , dit le Balafré , et abjura la foi protestante en contractant celte nouvelle union.
remercie doncqucs humblement, Monseigneur, de ce qu'il vous a plu me mander le bon vouloir que vous avez envers moy, non-seulement pour ce que je prise beaucoup d'estre en vostre bonne grâce, mais d'aultant que vous m'avez donné occasion de vous déclairer combien je vous suis affectionné serviteur. Cependant d'aultant que je ne le puis démonstrer par aultre effect qu'en procurant vostre salut et y applicquant ce que Dieu m'a donné, j'auray là mon refuge. C'est de vous prier, Monseigneur, et exhorter au nom de Dieu de prendre courage à poursuyvre ce que vous avez si bien et heureusement commencé. Depuis quelque temps vous avez esté pour ung homme de vostre estât et qualité examiné au vif, et Dieu vous a donné ceste vertu invincible pour suffire à tout. Ce a esté une bonne approbation de vostre foy. Mais vous ne pouvez estre trop adverty que ce n'est point la fin, et qu'il vous reste à batailler contre beaucoup de tentations. Car la chrestienté ne se démonstre pas seulement à porter les armes et exposer corps et biens pour maintenir la querelle de l'Evangile, mais à nous assubjectir pleinement en l'obéyssance de celuy qui nous a tant chèrement acquis, afin d'estre glorifié en nostrevie comme en nostre mort. Voicy donc, Monseigneur, en quoy il nous fault persévérer, en ne nous lassant point de combatre non pas seulement à l'espée contre les ennemys visibles, mais contre tout ce qui nous pourroit distraire ou empescher du bon chemin. Qui plus est, oultre ce que nous sommes tant fragiles et que nous avons à soustenir des combats intérieurs en nombre infini, le diable ne laisse de nous susciter beaucoup de traverses, ou pour nous faire tourner bride, ou pour
nous faire refroidir. Ainsy quand il est question de repos, regardons au ciel, quelque relasche que Dieu nous donne icy-bas pour longtemps. Je ne dicts pas cecy par défiance, pource que je me tiens asseuré que Dieu qui vous a donné de si bonnes marques ne vous abandonnera jamais. Mais vous expérimentez assez, Monseigneur, que nous ne pouvons pasestre trop bien munis pour résister à tantde tentationsdont nous sommes incessamment assaillis. Toutes fois ne doublant point que vous ne vous exerciez diligemment à lire et ouyr les sainctes exhortations qui vous doibvent servir de glaive et armure, je ne poursuyvray plus oultre. Je ne sçay si Dieu nous fera jamais le bien dont vous me donnez l'espérance, de nous voir quelquesfois en ce monde. Le principal est que nous soions recueillis en son royaulme éternel, combien que je ne laisse point de souhaister cest accessoire.
Monseigneur, après m'estre très humblement recom • mandé à vostre bonne grâce, je supplieray le Père céleste vous tenir en sa protection, vous fortifier de plus en plus par sa vertu, et augmenter en tout bien et prospérité. De Genève ce 8me de may 1563.