A MONSIEUR LE PRINCE DE CONDE
Copie. Bibl. de Genève. Vol. 107.
Monseigneur, il n'est jà besoing vous faire longues f Louis de Bourbon, prince de Condé, chef de l'illustre maison,
excuses de ce que j'ay esté si longtemps à vous escrire, puisque le moien m'estoit osté de m'acquitter de mon debvoir. Et encore à présent je craignois que les passages ne fussent pas trop sûrs. Mais puisque, de vostre grâce, vous m'avez prévenu par vos lettres que mon frère Monsieur de Besze m'a appourtées, j'ay honte de plus différer, surtout aiant l'occasion du porteur, lequel a un voiage à faire en court.
Touchant les conditions de la paix , je sçay bien , Monseigneur, qu'il ne vous estoit pas facile de les obtenir telles que vous eussiez voulu. Parquoy, si beaucoup de gens les souhettent meilleures, je vous prie ne le trouver estrange, veu qu'en cela ils s'accordent avec vous. Cependant si Dieu nous a reculé plus que nous ne pensions, c'est à nous de plier sous sa main. Quoy qu'il en soit, selon que je ne doubte point que vous n'ayez mis peine d'advancer le royaulme de Dieu tant qu'il
collatérale de la monarchie, qui devait donner le grand Condé à la France, et s'éteindre dans la personne du duc d'Enghien. Rival des Guises, et bientôt gagné à la Réforme par l'influence de sa bellemère, la comtesse de Roye, le prince de Condé se vit incarcéré après la conspiration d'Amboise, condamné au dernier supplice, et rendu à la liberté par la mort du roi François II. Devenu dès lors le chef avoué du parti protestant en France, il soutint la Réforme de son crédit dans les conseils de la couronne, de son épée à Dreux, à Saint-Denis et à Jarnac, où il périt assassiné, le 4 6 mars 4 569. Arbitre de la paix, après la mort du duc de Guise, et pouvant aisément conclure une paix avantageuse aux Eglises réformées, le prince de Condé ne sut pas résister aux séductions perfides de la reine-mère, et signa, le 4 9 mars 4 563, contre l'avis de soixante et douze ministres réunis à Orléans, la convention oVAmboise, qui portait de graves atteintes à ledit de janvier. Cette faute amèrement blâmée par Coligny, ne fut pas jugée avec moins de sévérité par le réformateur. Voir sa Corresp. lat., avril 4563.
vous a esté possible, et de procurer le repos et liberté des Eglises, aussy j'espère bien et suis tout persuadé qu'à l'advenir vous continuerez pour amener le tout en meilleur estât. Toutesfois, Monseigneur, je vous prie de ne point mal prendre si de mon costé je vous y solicite, attendu les difficultés qui vous environnent.
En premier lieu si vous ne faictes valoir par vostre authorité ce qui a esté conclud à l'advantage des fidèles, la paix seroit comme ung corps sans âme; et l'expérience a montré par cy-devant combien les ennemis de Dieu sont hardis entrepreneurs à mal faire, si on ne leur résiste vivement. D'aultre part, sans que nul vous en dit mot, vous voiez assez, Monseigneur, selon vostre prudence, combien de gens espient l'occasion de gaigner le haut. Vous sçavez leurs prattiques, et si vous leur donnez loisir de vous surprendre, ils n'y faudront pas, et s'ils ont mis le pied en l'estrier, il ne sera plus temps de les vouloir empescher. Gela vous doibt bien induire à donner ordre d'estre si bien accompagné au maniement des affaires, que la porte soit fermée à tous contre-disans de pouvoir nuire. Cependant il y aura plusieurs moiens d'eslargir le cours de l'Evangile. Je considère bien, Monseigneur, que tout ne se peut faire en ung jour, mais je croy que pour ne point laisser passer aucune importunité, il vous souviendra du proverbe que le plus tostestle meilleur, afin qu'il ne se dresse point de nouvelles trames pour tout dissiper, quand on cuideroit estre en bon train. Et c'est à ceste heure qu'il y faut bien travailler plus que jamais, veu qu'il semble que Dieu vous y tende la main, et comme il vous a fait un honneur inestimable de maintenir sa querelle à
l'espée, il semble aussy qu'il vous ayt réservé les aultres moiens d'amener à perfection ce qu'il luy a pieu de commencer. Puis donc qu'il luy pîaist nous esprouver et exercer en diverses sortes, pour vous approuver tant mieulx, tant plus avez-vous de matière de vous esvertuer sans y rien espargner.
J'ay aussy, Monseigneur, un aultre point à vous touscher. Devant que la journée impériale se tint à Francfort, ou vous envoiastes Monsieur dePassy1, je fus requis et exhorté par Monsieur d'Andelot, de faire une briesve confession en vostre nom , afin qu'elle fust là présentée \ Je la dressay selon que Dieu me donna 3.
1 En novembre 1562. L'ancien évèque de Nevers, devenu ministre de l'Evangile, était chargé de justifier devant l'empereur la prise d'armes du prince de Condé, et de détruire les calomnies répandues en Allemagne sur le compte des Eglises réformées de France. Hist. eccl., t. II, p. 152 et suivantes.
2 Voici le passage de la lettre de d'Andelot à Calvin : — « Au reste, maniant les affaires de par deçà , j'ay congneu qu'il est fort utile que Monseigneur le prince de Condé, et aultres des principaux seigneurs..., facent dresser par escrit une confession de foy pour les présenter par personne notable, signée de leurs mains, à l'empereur, à Messeigneurs les électeurs et aultres princes et seigneurs de la Germanie. Et d'aultant qu'il ne se peult faire, comme très bien frçavez, qu'en une si grande assemblée il n'y ait diversité d'esprits,
e vous prie bien affectueusement de vouloir mettre la main à la plume pour dresser la dite confession de foy, en sorte que l'honneur de Dieu et la pureté de l'Evangile préférez, les oreilles de tant de grands princes n'en puissent estre offensées... etc. » Lettre du 11 août 1562. Coll. de M. Tronchin à Genève.
3 C'est la Confession de foy au nom des Eglises réformées du royaume de France, faite durant la guerre^ pour présenter à l'empereur, aux princes et estais d Allemagne en la journée de Francfort. 1562. Opuscules, p. 1991, et Hist, eccl. , t. I, p. 156.
Monsieur le comte de Beauvays1 l'aiant veue, eust bien désiré qu'elle eust esté signée. Mais ni Madame de Roye, ni Monsieur de Soubise ne vous la peurent faire tenir. En la fin je vous la envoyay par ung pauvre garçon ? mais il arriva trop tard. i\insy ceste occasion est passée, combien qu'il me semble que la dite confession ne seroyt pas encore hors de saison, mais qu'elle apporteroit grand fruict, tant dedans le royaulme que dehors. Au reste ilfaudroit adviser de changer la préface, et au lieu qu'elle s'adressoit à l'empereur, qu'elle fut générale, sans aussy spécifier ce qui concerne le fait de la guerre. Si tel changement vous venoitàgré, je me suis ingéré de vous advertir par quel bout il seroit bon de commencer, comme vous le verrez sur la coppie que je vous envoyé. Si vous aimez mieulx la laisser telle qu'elle est, il seroit besoin de faire un brief avertissement pour servir d'excuse de ce qu'elle n'a point esté produite en temps et lieu. Quant est du prouffit qui en pourroit venir , j'en toucheray deulx mots. Vous sçavez, Monseigneur, qu'elle donnera goustà beaucoup de povresignorans pour avoir la patience de lire ce qu'ils rejetteraient autrement. Ainsy ce sera un moien divin pour gaigner ung nombre infini de gens ; mais on en peut espérer encore plus grand fruict hors du royaulme, d'autant que beaucoup d'Allemans qui sont aliénez des François pour la matière de la Cène, ne se tiendront point d'y mettre le nez sous ombre de vostre nom. Cependant cela sera pour vous acquérir tant plus de faveur. Oultre plus, il \ous faut prévenir ung danger lequel vous avez desjà peu sentir en partie, c'est qu'on ne ces-
1 Odet, cardinal de Chàtillon.
sera de vous tendre des filés pour vous envelopper en la confession d'Augsbourg, qui n'est ni chair ni poisson, et est cause de grands schismes et desbats entre les Allémans. Or, Monseigneur, aiant fait une telle déclaration, vous auriez fermé la porte à toutes les poursuittes qu'on vous sçauroit faire, aiant tousjours ce mot de réplique que vous ne pouvez pas rétracter la confession par vous faite, s'il ne vous est monstre pourquoy. Je ne protesteray point que je ne cherche icy que la gloire de Dieu, le bien cominung de son Eglise, et mesme vostre honneur, pource que je ne pense point que vous m'aiez en réputation d'homme qui regardeàsoy. Ainsy j'attendray vostre responce pour entendre vostre bon plaisir, afin d'obéyr à ce que vous commanderez.
Pour ce aussy, Monseigneur, que j'ay entendu qu'on traite de quelque alliance où les Suisses sont compris, je vous prie pour le bien du roy veiller k ce qu'on y poursuyve vivement. Je le dis pource qu'il y avoit quelques difficultés, dont vous pourriez estre ennuyé (?). Mais quand tout sera bien considéré, une telle cause ne sera pas laissée facilement. Je n'ose pas vous recommander ceste ville à ce qu'elle y soit comprise, combien que les seigneurs de Berne nos combourgeois ayent promis de nous y aider, sinon d'autant que chacun voit à l'œil que c'est le grand proffit du roy, et que ne soyt son dommage évident si nous estions laissez en arrière l. Je ne m'ose pas aussy offrir, mais c'est assez que vous me trouverez tousjours prest, quand il vous plaira m'advertir, si vous voiez que mon labeur y puisse profliter.
1 Voyez les noies 2, p. 398, et 1, p. 372.
Monseigneur, après m'estre très humblement recommandé à vostre bonne grâce, je supplieray nostre bon Dieu vous avoir en sa saincte garde, vous conduire par son Sainct-Esprit, fortifier en vertu invincible, et aceroistre en tout bien et prospérité. Le 10 de may 1563.
A LA DUCHESSE DE FERRARE
Madame, j'ay expérimenté durant ces troubles de guerre, combien tout estoit confus en France, d'aultant que je n'ay eu nul moien de vous escrire, lorsqu'il en
* Retirée à Montargis, durant les premiers troubles, la duchesse de Ferrare y déploya le plus noble caractère, et sut se concilier le respect de tous les partis. Malgré les menaces de la cour, et de son gendre, le duc de Guise, elle offrit un asile aux malheureuses victimes des guerres civiles. — « Cela fut cause, dit un historien, que des villes et villages du plat pays tout s'enfuit à Montargis où plusieurs avoient été conservés dès les premières guerres sous la faveur de la duchesse, laquelle estant du sang royal, apparentée de ceux de Guise, avoit eu un privilège particulier. Elle et ses ministres blasmoient ceux qui portoient les armes, en termes qui les rendirent ennemis, elle et le prince de Condé, et ceste querelle donnoit couverture au respect qu'on luy portoit. » — D'Aubigné, Hist. univ., t. ï, p. 415. La paix ayant été signée à Amboise, Calvin écrivit à la duchesse de Ferrare, et comme il avait autrefois repris ses faiblesses, il loua la constance et la magnanimité qu'elle avait déployées au milieu des circonstances les plus difficiles.
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estoit plus besoing que jamais. Maintenant j'espère que les chemins seront plus ouverts, et combien que pour quelque temps, il y aura beaucoup de volleurs et brigans, en la fin Dieu pourveoira pour donner remède à tous désordres. Et de faict, s'il n'y mect la main, nous serions en pire estât qu'auparavant, car si ceulx qui sont en authorité ne font valloir la paix, advançant l'honneur de Dieu plus qu'il n'est là retenu , la religion seroit rendue comme ung corps sans âme.
Je sçay, Madame, comment Dieu vous a fortifié durant les plus rudes assaulx, et combien par sa grâce vous avez vertueusement résisté à toutes tentations, n'aiant point honte de porter l'opprobre de Jésus-Christ, cepandant que l'orgueil de ses ennemys s'eslevoit pardessus les nues ; davantage que vous avez esté comme une mère nourricière des povres fidèles deschassés qui ne sçavoient où se retirer. Je sçay bien que princesse ne regardant que le monde auroit honte, et prendtoit quasi à injure qu'on appelast son chasteau ung hostel- Dieu. Mais je ne vous sçaurois faire plus grand honneur que de parler ainsy, pour louer et recongnoistre l'humanité de laquelle vous avez usé envers les enfans de Dieu qui ont eu leur refuge à vous. J'ay pensé souventesfois , Madame , que Dieu vous avoit réservé telles espreuves sur vostre vieillesse, pour se païer des arrérages que vous luy debviez à cause de vostre timidité du temps passé. Je parle à la façon commune des hommes, car quand vous en eussiez faict cent fois plus et mille, ce ne seroit pas pour vous acquiter envers luy de ce que vous luy debvez de jour en jour, pour les biens infinis qu'il continue à vous faire. Mais j'entens qu'il
vous a faict ung honneur singulier, vous emploiant à ung tel debvoir, et vous faisant porter son enseigne pour estre gloriffié en vous, pour loger sa parole qui est le trésor inestimable de salut, et estre le refuge des membres de son Fils. Tant plus grand soing debvezvous avoir, Madame, de conserver pour l'avenir vostre maison pure et entière afin qu'elle luy soit desdiée. Et à ce propos, je ne me puis tenir de vous parler d'un scandalle , duquel j'avois ouy quelque bruict par cydevant. C'est d'ung jeune homme que vous avez eslevé et marié, lequel a rejecté sa femme pour entretenir une paillarde. Je me suis enquis de M. de Biry comment il en alloit, sçachant qu'il vous estoit si affectionné serviteur, que vous ne seriez point marrie que je luy en eusse descouvert ce propos. Il m'a respondu du commencement que vous aviez mis payne pour corriger ung tel mal. Toutesfois en la fin il m'a confessé, combien qu'il y ait eu quelque amendement en apparence , qu'on ne sçavoit pas si cela dureroit. Je vous prie, Madame, au nom de Dieu qu'en ce cas et aultres semblables, vous soiez vigilante, pour garder vostre maison pure de toustes maulvaises tasches, pour clorre la bouche à tous malings qui ne demandent que d'avoir occasion de blasphémer le nom de Dieu. Et cependant esjouissez-vous, comme vous aviez matière, parmy beaucoup de tristesse, car ce n'est pas ung petit bien que Dieu vous donne une telle aprobation de vous avoir choisie pour estre gloriffié par vostre moien.
11 vous plairra aussy, Madame, me tenir pour excusé de ce que je n'ay présentement satisfaict à vostre désir pour vous envoier ung prescheur. Mais je ne fauldray
de veiller jusques à ce que vous en soiez proveue. Ou n'en treuve pas de tels qu'on vouldroit à chascune heure, et nous sommes tant importunez de toutes parts, que nous ne sçavons quasy de quel costé nous tourner. Quoy qu'il en soit, ne doubtez point que vous ne soiez préférée à tous. Mais quant vous seriez icy, vous verriez que je ne vous prie pas sans cause d'avoir patience.
Il y a un poinct particulier, Madame, dont messire Francisco, vostre ancien serviteur1, m'a prié de vous escrire. C'est, d'aultant qu'il vous a pieu de vostre grâce luy promettre de faire quelque bien à sa fille pour la marier, pource qu'elle est en âge et qu'il espère luy trouver party, il désireroit bien sçavoir vostre bon plaisir de ce qu'il en doibt attendre. Vous sçavez que je n'ay point accoustumé de vous prier pour nul que ce soit, et quant ce seroit pour moy ou pour les miens je ne l'oserois pas faire. Mais puisqu'il est question de vostre serviteur, lequel il vous a pieu me recommander, je ne luy ay pas osé refuser ceste requeste , surtout d'aultant qu'il s'acquite lidellement de son debvoir et se porte au contentement de toutes gens de bien. D'aultre costé ses gaiges sont si petits comme de nous tous, qu'il luy seroit impossible d'en vivre, s'il n'avait support d'ailleurs pour le soulaiger de ses charges.
1 François Porto, de l'île de Candie, ancien professeur de grec à l'université de Ferrare. Exilé de cette ville comme luthérien, il se retira d'abord à Venise, puis à Genève, où il obtint le droit de bourgeoisie, ainsi qu'une chaire de littérature grecque à l'Académie. Il reçut durant sa vieillesse de nombreux témoignages de l'affection de la duchesse de Ferrare, et mourut en 4 581, laissant de nombreux écrits qui lui ont valu l'estime de Joseph Scaliger. Sénebier, ffist. litt., t. II, p. 24.
Madame, après m'estre très humblement recommandé à vostre bonne grâce , je supplieray le Père céleste vous tenir toujours en sa protection, vous fortifier de vertu invincible et vous accroistre en tous biens et prospérité. De Genève, ce 10 de may 1563.