A MONSIEUR DE SOUBISE
Copie. Bibl. de Genève. Vol. 107.
Monsieur, toutes vos deux lettres m'ont trouvé en si mairvais poinct qu'il ne m'a esté possible d'y répondre plus tost ; et encores à présent je ne sçay que je y pourroy faire, d'aultant que les douleurs ou plus tost les tourments d'une colicque désespérée ne me peuvent lascher. Par quoy je vous prieray m'excuser en ma briesveté, car l'affliction du corps m'a quasi esbesté l'esprit. Ayant veu le discours de vos affaires, je reviens tous-
* Voir la lettre, p. 494. Mécontent, ainsi que tout son parti, du traité signé par le prince de Condé, Soubise hésitait encore à remettre Lyon entre les mains du roi. La présence dans le Dauphiné de troupes protestantes commandées par les comtes de Beauvais et de Crussol, l'encourageait à tenter de nouveau la fortune des armes. Calvin, en le dissuadant de ce dernier parti, l'exhortait à temporiser.
L'arrivée du maréchal de Vieilleville, « homme d'esprit paisible, et qui ne s'estoit jamais rendu partial en ces troubles, » fit cesser les hésitations de Soubise, et rentrer la ville de Lyon au pouvoir du roi. Voir les notes \ et 2, p. 496.
jours là de voir et juger ce qui en est licite, et puis possible. S'il estoit question de combatre à bon escient, je ne vois point à quel tiltre vous le puissiez faire, puisque Dieu vous a désarmé. De reculer et divertir, je ne le trouve bon, et surtout afin que vous aiez loisir d'essaier quelle voulonté et moien auront Messieurs les comtes de vous secourir ; car sans eux je ne vois pas que vous puissiez soustenir le faict. Au reste encores qu'ils se joignissent avec vous, encores fauldroit-il estre fondé en droict ; car d'attenter rien sans que nous soions appelez et admenéz, jamais il n'en adviendra bien. Je ne dis pas qu'il ne se puisse trouver juste occasion ; mais elle ne m'est pas encores congneue, et voilà pourquoy je ne vous oseroys pas conseiller de conclurre à faire guerre , si je ne suis mieulx informé. Ces moiens . me semblent du tout défaillir, n'estoit que Monsieur le comte de Beauvais attirast son compaignon à faire plus que je n'espère, attendu la nature de tous les deux. Cependant je ne dics pas que vous quictiez du premier coup la place pour vous mectre en la gueule des loups ; mais de contrevenir directement au commandement du Roy, je ne vois pas que Dieu le vous permette. Il reste donc d'adviscr jusques où les excuses se peuvent estendre, tant du délay que ferez de poser les armes, que du refus d'avoir Monsieur de Nemours pour gouverneur. Je considère les inconvéniens que vous alléguez. Mais je me tiens pour toute response au dire d'Abraham : Dieu y pourvoira; comme de faict Tapostre nous admoneste qu'il est fidelle, et ainsy qu'il ne permettra que nous soions tentez oultre nostre portée. Des particularités je n'y touche point, sinon qu'il seroit bon à mon
advis d'escrire à Messieurs les comtes ouvertement, et vous offrir à leur tenir bonne compaignie, en ce qui sera trouvé bon pour leur donner bon courage. Je ne doubte pas que vous n'aiez escrit à Monsieur l'admirai de vostre estât, qui servira de sommation pour luy faire prendre la charge et en estre soulagé.
Monsieur, après m'estre recommandé à vostre bonne grâce, etc De Genève, ce 25 may 1563.
A LA REINE t)E NAVARRE
Madame, il m'a faict mal que ce porteur ne m'a trouvé en disposition de m'emploier comme j'eusse bien
* Docile aux conseils de Calvin (voir la lettre, p. 488), et sans se laisser effrayer par les anatlièmes de Rome et les menaces de l'Es pagne, Jeanne d'Albret avait courageusement entrepris l'œuvre de la Réforme dans ses états. Elle abolit le culte des images, interdit les processions publiques, supprima les monastères, et transforma les églises en temples protestants. Les biens ecclésiastiques furent réunis au domaine de la couronne, leurs revenus consacrés au soulagement des pauvres, et à l'éducation de la jeunesse. Des missionnaires béarnais et basques prêchèrent l'Evangile dans la langue même du pays. Mais leur nombre était insuffisant. Par les soins de Calvin et de Bèze, la Compagnie de Genève, qui avait déjà donné Merlin à la reine de Navarre, s'associa plus activement à son œuvre par l'envoi de douze ministres.
Une révolution si profonde ne pouvait s'accomplir sans de grandes
voulu pour satisfaire à vostre sainct désir. Mais j'ay esté par l'espace de 15 jours tourmenté d'une colicque si estrange que tous mes sens et esprits ont esté quasi rendus inutiles par la véhémence et la douleur. Maintenant combien que le mal ne m'ait point lasché, il a commencé de s'adoulcir, qui me faict espérer plus grand allégement. En brief, mon frère Monsieur de Bèze cependant avec laCompaignie ont suppléé à mon deffault. Messieurs aussi de ceste ville aiant entendu de par moy les recommandations que vous leur faisiez, nous ont priez et exhortez de faire le mieulx qu'il seroit possible. A la fin on vous a trouvé une douzaine d'hommes. S'ils ne sont exquis à souhaist, je vous prie, Madame, d'avoir patience, car c'est une marchandise qu'on ne recouvre pas comme il seroit à désirer. Tant y a que mes compagnons espèrent qu'ils seront moiennement propres et suffisants pour instruire le peuple à vostre contentement. Il reste, Madame, de les mectre en œuvre et
difficultés. Le génie de la reine en triompha heureusement. — « Je reçois icy, écrivait à Calvin le ministre Merlin, tant de fascheries que ma santé en est intéressée, Ces fascheries-là ne me sont pas causées du costé de la royne, car je puis assurer que j'ay en admiration sa constance, laquelle je vous prie de confermer de plus en plus par vos lettres... On nous propose de merveilleux dangers, maintenant de la sédition de ceux du pays, tantost de l'Espagnol, puis de Montluc, et mesme de France. On faict courir des bruicts que les aperts de guerre sont tous dressez pour nous courir sus, si on remue rien en la religion... La constance de la royne surmonte tout cela. » — Lettre du 23 juillet 1563. Voir également Olbagaray, Histoire de Foix, 4 609, in-4°,jpamm, :etMUfi VaHvîllers, Histoire de Jeanne d'Jlbret, 1. 111, p. 4 04 et suivantes. Cette révolution religieuse, commencée en 4 563, s'acheva en 4 574, et eut pour couronnement les célèbres ordonnances, monument de la foi et du génie de la reine de Navarre.
de leur tenir la main forte, comme vostre authorité sera bien requise à les armer et munir contre beaucoup de combats qui leur seront dressez. Pour ce faire vous estes bien advertie, Madame, qu'il vous fault armer et munir de vertu et constance d'en hault, pour ne point fleschir que vous poursuyviez jusques à la fin vostre saincte entreprise. Quand vous aurez estably quelque ordre, qui sera bien tost, comme j'espère, je vous supplie très humblement de remercier nostre frère Merlin1, duquel l'absence nous est un peu fascheuse à cause du petit nombre que nous sommes.
Au reste, Madame, touchant la somme dont je vous ay faict tenir propos, voicy comme il en va. Le feu Roy vostre mary, estant pour lors de bonne affection et se voiant en grandes perplexités, demanda s'il pourroit estre secouru de quelques deniers. Je fis tant qu'on luy promit de ceste ville jusques à quarante mil francs. Devant qu'on les peust fournir il envoia à Lyon Monsieur de Maliigny, aujourd'huy vidame de Chartres, auquel il ordonna bailler vingt-cinq mil francs pour certains frais qu'il debvoit faire, dont je lui en lis despescher dix mil à sa requeste. Quand c'est venu à paier, je ne sçavois de quel costé me tourner, car jamais je n'ay esté homme de finances, et je vous puis asseurer, Madame , que de si peu que j'avois qui estoit quasi rien, je m'estois espuisé jusques à la monnoye dont il me falloit acheter ma provision chacun jour. Mais Dieu mercy, en la fin la contribution se fist dont le feu Roy vostre mary n'estant point encores diverty, promit à
1 II retourna Tannée suivante (1564) à Genève.
Monsieur de Bèze de satisfaire, comme il vous pourra certifier. Parquoy ce que j'en parle n'est point pour estre remboursé d'un denier de ce que je y ay mis du mien , mais pour m'acquicter envers les amys qui m'ont aydé en ce besoing, et comme racheter mon honneur. Madame, je ne vouldrois point importuner vostre Majesté en façon que ce soit, mais il m'a semblé que pour le moins vous ne trouveriez point mauvais d'estre informée de la vérité du faict pour y pourveoir selon vostre humanité , et comme vous verrez estre raisonnable.
Madame, après avoir présenté mes très humbles grâces à vostre Majesté, je supplieray le Père céleste vous tenir tousjours en sa protection , vous enrichir des dons de son Esprit, et vous accroistre en tout bien et prospérité. De Genève, le 1er de juin 1563.