A UN BARON DU DAUPHINE
Copie. Bibl. de Genève. Vol. i07.
Monsieur, vostre lettre et le récit que m'a faict le porteur de vostre estât, m'ont donné ample matière de
* Sans doute Louis de Marcel, baron du Poët, seigneur de Barry, Mornans, Saou , etc. , près de Montélimart, un des principaux chefs du parti protestant dans le Dauphiné. Voir à la fin de ce volume la notice consacrée à ce seigneur, et l'examen des fausses lettres de Calvin à M. du Poët.
me rcsjouir et de glorifier Dieu du changement qu'il a faict en vous, quand par sa "volonté infinie, ii vous a recueilly à son troupeau, duquel vous aviez esté tant eslongné jusques icy. En cela voions-nous comme il a créé une fois le monde de rien. Aussy quand il luy plaist de nous réduire à soy, c'est comme s'il formoit des créatures nouvelles. Mesmes il desploye sa vertu doublement, domptant la rébellion par laquelle nous résistons à sa grâce, en tant qu'en nous est, comme il vous a rengé à l'obéyssance de sa vérité de laquelle estiez ennemy, afin que vous congnoissant eslre sien en deux sortes, vous soiez tant plus incité à vous adonner du tout à luy, comme vous estes obligé. Et voilà pourquoy par la bouche de son prophète îsaïe , il magnifie sa miséricorde, disant qu'il a esté trouvé de ceux qui ne le cherchoient point, et qu'il s'est déclaré à ceux qui ne s'enquéroient point de luy, et a dict : Me voicy, à ceux qui ne l'avoient point congnu. Puis doncq qu'il vous a retiré d'un si profond abysme où vous estiez plongé, il reste, Monsieur, non-seulement que vous luy faciez honneur et hommage d'un tel bien, mais aussy que vous mettiez peine à vous aquiter de vos arrérages, vous emploiant d'un zèle tant plus ardent à poursuivre la course laquelle vous avez commencée bien tard. Si dès nostre enfance nous avions bataillé vertueusement et faict merveilles, sainct Paul dict qu'il ne nous fauldroit point regarder à tout le passé de peur d'estre refroidis ou retardez à r advenir. Mais quand nous avons esté longtemps inutiles, et mesmes que nous avons contrarié à la saincte volonté de Dieu , la mémoire de nos faultes passées nous doibt solliciter à nous efforcer tant
plus. Et je vois, Monsieur, que Dieu a besongné en vous, non-seulement pour vous faire recevoir la doctrine du salut, mais aussi vous donner couraige de procurer que vos subjects vous ensuyvent et vous tiennent compaignie à servir Celuy auquel apartient tout empire souverain du ciel et de la terre. En quoy je vous ayderay le mieux qu'il me sera possible, comme aussy tous mes frères et compaignons, et ny a celuy que ne désire s'employer à vous faire service. Nous regarderons donc quel moyen il y aura d'adresser gens suffisants et propres, afin que Jésus-Christ domine paisiblement où il vous a donné supériorité. Seulement, Monsieur, prenez couraige à persévérer, comme vous avez bien commencé, et comme Dieu vous a élevé à degré d'honneur, que vous soiez en exemple à tous.
Sur quoy, Monsieur, après m'estre humblement recommandé à vostre bonne grâce, je supplieray nostre bon Dieu, vous tenir en sa garde, vous fortifier de sa vertu et accroistre en tout bien et prospérité. De Genève, ce 8me de juillet 1563.