A MONSIEUR DE CRUSSOL
Copie. Bibl. de Genève. Vol. 107 a.
Monseigneur, celuy auquel vous avez donné charge de * Voir la lettre, p. 500. Rappelé à la cour après la conclusion de
m'exposer le scrupule duquel vous désirez d'avoir résolution, s'est acquitté de son debvoir. Devant que y respondre, je rends grâces à Dieu de ce qu'il vous a si bien touché de son Esprit que vous n'eslargissiez point vostre conscience pour vous dispenser comme beaucoup d'autres, lesquels toutesfois après s'estre bien excusez devant les hommes , sont contraints de se condamner devant Dieu. Maintenant pour venir au poinct, je sçay que vous n'entendez pas de vous déguiser comme nageant entre deux eaux. Mais seulement vous demandez si aiant faict protestation toute notoire de vostre chrestienté, il vous sera licite d'accompagner la royne tant en quelques processions qu'en autres actes d'idolâtrie. Sur quoy, Monseigneur, vous avez à regarder deux choses, premièrement de ne point contrister les enfans de Dieu ou leur estre en scandalle, ou dégouster les infirmes ou ignorans. Pour le second de ne point donner occasion aux ennemis de vérité de lever leurs crestes et faire leurs triomphes, mesmes de ne point leur ouvrir la bouche pour blasphémer le nom de Dieu et se mocquer de la vraye religion. Nous debvons estre songneusement attentifs à ces deux considérations, comme aussi elles nous sont fort recommandées. Puis doncques que le Sainct-Esprit vous deffend notamment de contrister vos frères en cest endroit, pensez combien il y aura de
la paix , ce seigneur parut incliner vers la profession publique de la foi protestante, comme le témoignent les scrupules qu'il soumit à Calvin, et les directions qu'il en reçut. Mais il ne persévéra pas dans ces sentiments et mourut catholique. D'Acier son frère, qui lui succéda, en 1573, dans le titre de duc d'Uzès, persista plus longtemps dans la confession réformée qu'il abandonna néanmoins dans les dernières années de sa vie.
paoures gens navrez en leur cœur, quand ils vous verront faire les montres avec une bande qui marche pour despiter Dieu. Quant au scandalle, vous voiez combien il sera grand et s'estendra loin g. Car beaucoup se prendront à vostre exemple, mesme les hypocrites qui jusques icy ont eu honte de leur lascheté, se taudiront de vostre ombre. D'aultre part il n'y a doubte que vous ne faciez enorgueillir les malins, non-seulement pour vilipender l'Evangile, mais aussi pour se fortifier en cruauté contre ceux qui ne vouldront caller la voille. Brief d'aultant plus que vous regarderez à toutes les circonstances, vous jugerez que Dieu y seroit offensé en plusieurs sortes. Il ne reste que l'exemple de Naaman. Mais la diversité est si grande entre les personnes, que vous ne pouvez appliquer ce qu'il a faict à vostre usage. 11 n'y avoit homme que luy au païs de Syrie qui craignoit Dieu, ne que eust dévotion de le servir, parquoy il n'y avoit nul danger de scandalle. Nul fidèle ne pouvoit estre fasché, comme s'il eust exposé la vraye religion en opprobre. Il ne pouvoit desbaucher ceulx qui eussent jà esté introduicts au bon chemin, ne dégouster les aultres pour ne point entrer. Plustost il despitoit toute sa nation aiant son autel à part pour y adorer le Dieu d'Israël. Le tout est de ne se point attacher au faict précisément, mais suivre ce qui est d'édification. Le reste de voir si pour cela vous debvez plus tost quitter Testât, que de ne point complaire à la royne. En quoy il nous fault tenir la reigle de sainct Paul de ne point faire mal affin qu'il en advienne du bien. Je vois bien quel prouffit peut revenir à l'Eglise que vous teniez ce lieu-là, et quel dommage il fauldroit craindre, si vous er? estiez hors. Mais
en tellez perplexités, si nous fault-il faire cest honneur à Dieu de nous reposer sur luy qu'il sçaura bien pourveoir à tout. Cependant il me semble, Monsieur, que vostre excuse sera assez favorable, veu que la royne n'ignore pas que selon la religion que vous tenez, vous ne pouvez vous mesler parmy leurs cérémonies sans offenser Dieu , pource que vostre conscience y répugne. Qui plus est, j'espère qu'elle trouvera vostre magnanimité meilleure que si vous fleschissiez. Car elle vous a bien souffert estre absent long temps, elle vous permettra bien doncques d'estre malade trois jours l'an. Combien que je ne dits pas cecy par forme de ruse, car de contrefaire le malade, ce seroit avoir honte de l'Evangile^ Quand vous aurez bien poisé toutes ces remonstrances, je ne doubte pas que vous ne conceviez avec sainct Paul que nous ne pouvons pas estre participans de la cène de Jésus-Christ , et nous monstrer parmy les idolâtries, surtout quand nous donnons mauvais exemple. Mais je vous prie, Monseigneur, de vous y esvertuer, et prier Dieu de vous y tenir la main forte, et vous revestir des armes qu'il vous a données pour batailler constamment, assavoir de vous exercer diligemment en sa parolle.
Monseigneur, après avoir présenté mes humbles recommandations à vostre bonne grâce et celle de Madame vostre femme l, je prieray le Père de miséricorde vous tenir en sa garde, vous conduire en bonne prospérité et vous donner heureuse arrivée. De Genève ce dernier jour de juillet 1563.
Vostre humble serviteur,
Jehan Calvin.
1 Voir la lettre, p. 503.
A L'AMIRAL DE COLIGNY
Orig. autographe Bibl. imp. Coll. de Béthune. vol. 8702, p. 76.
Monseigneur, ayant receu vos lettres par le seigneur de Yérac, nous avons bien aperceu qu'il y avoit eu de l'erreur, quant à l'impression de vostre responce. Mais l'excuse en est bien aisée de nostre costé. Car ayant entendu que la copie que vous envoyastes povoit estre desjà publiée, et ainsy que la diversité eust esté trouvée maulvaise, combien que l'advertissement vinst bien tard, toutefoys nous supersedasmes jusques à ce que il vinst lettres de vous, auxquelles vous n'en faisiez nulle difficulté , et ainsy nous pensasmes que vostre intention estoit que nous deussions passer plus oultre, ce que
* Au dos : A Monsieur l'admirai. — Sans date de l'année : 1563.
L'attention de l'Europe tout entière était préoccupée par le procès pendant depuis plusieurs mois entre les Guises et Coligny, à la suite de l'assassinat du duc de Guise à Orléans. Ce crime, œuvre d'un sectaire farouche qui n'avait pris conseil que de lui-même, était imputé à tout un parti. Poltrot lui-même dans son interrogatoire avait désigné l'amiral comme l'instigateur de cet assassinat, mais il varia constamment dans ses dépositions et se rétracta solennellement avant de mourir. Le noble caractère de l'amiral devait l'élever au-dessus de tout soupçon. Toutefois il crut devoir répondre par une déclaration publique aux imputations calomnieuses répandues par ses ennemis. C'est la réponse dont il est fait mention par le réformateur, et qu'on peut lire : Hist. eccl., t. II, p. 294 et suivantes, et, Mémoires de Condé, t. IV, p. 31 2 à 338. Imprimée à Paris et à Genève, traduite en lai in et en allemand, cette pièce fut répandue dans toute l'Europe.
nous fismes. Or depuis l'arrivée du seigneur de Vérac, nous n'avons peu mieulx faire que de mettre ordre et diligence à faire translater la dicte response en latin et en allemand. D'imprimer en français la copie qu'il nous a portée, il nous a semblé que le meilleur estoit de différer jusques au retour de nostre messager. Maintenant nous ne fauldrons à diligenter, que vous soyez satisfaict le plus tost qu'il sera possible. Il y a un aultre mal, que desjà une partie de la première impression estoit vendue; le reste sera tenu serré.
Il nous fait bien mai que le voyage de Monsieur le comte1 ayt esté retardé, pource qu'il estoit à désirer qu'il arrivast bientost à la court. Mais nous voyons bien qu'il a eu bonne raison de ce faire, tant pour ne se point hasarder, que pour sonder les affections qui pourroient estre cachées. Si la response est telle que nousdésirons, elle servira beaucoup à la seureté tant de luy que de vous, et vous donnera ouverture pour prendre conseil plus certain.
Touchant le bonnet rouge % nous savons bien que ce n'est pas chose de telle importance q ue beaucoup la font, mais vous savez, Monsieur, qu'il n'est pas en nous de l'absouldre du tout, ny de prendre la défense de sa
1 François, comte de La Rochefoucauld et de Roucy, prince de Mareillac, un des principaux chefs du parti protestant. Incriminé, comme l'amiral, puis disculpé dans les dépositions de Poltrot, il fut enveloppé avec lui dans le massacre de la Saint-Barthélémy.
2 Allusion à Odet de Coligny, cardinal de Châtillon. Depuis sa conversion à la Réforme, ce prélat avait quitté le nom et l'habit de sa dignité ecclésiastique, et pris le titre de comte de Beauvais. Excommunié par le pape, il reprit dans les grandes cérémonies le costume de cardinal, pour montrer son mépris des censures pontificales. Il lit plus encore : il se maria, et porta son habit de cardinal le jour de ses noces.