‹ LettresChapitre 61 sur 71 · A MADAME LA COMTESSE DE SEN1NGHEN · texte numérisé non relu

A MADAME LA COMTESSE DE SEN1NGHEN

Copie. Bibl. de Genève. Vol. 107.

Madame, combien que je ne vous aie point escript jusques icy, ce n'a point esté faulte de bonne dévotion de m'emploier à vous faire service, et aussi que je n'aye eu mémoire de vous envers Dieu, comme je suis obligé. Mais d'aultant que les lettres ne vous peuvent point apporter grand profit, joinct que mon frère monsieur de Bèze satisfesoit assez pour nous deux, je m'en suis déporté. Mais en la fin craignant de faillir à mon debvoir, je n'ay point voulu différer plus long temps.

Or, Madame, je remercie Dieu en premier lieu de la constance qu'il vous a donnée pour ne point estre esbranlée de quelques troubles qu'il y ait eu en France,

* Françoise d'Amboise, épouse de Charles de Croï, comte de Seninghen, mère du prince de Porcien et du marquis de Rénel, mérite une place à côté de la comtesse de Roye, de la marquise de Rotlielin et de l'amirale de Coligny, parmi les dames illustres de la Réforme en France. Elle mourut en 1565. Le marquis de Rénel, l'aîné de ses tils, fut au nombre des victimes de la Saint-Barthélémy.

mais qu'en persévérant vous avez monstre que vostre foy estoit bien fondée et avoit pris visve racine pour demeurer immuable. Il reste de prendre aussi courage à l'advenir, car encores qu'il n'y ait point de si rudes assaulx qu'on les a veus, le diable a beaucoup de moiens pour destourner les enfans de Dieu du bon cbemin , et ne fussent que les maulvais exemples qui les environnent de tous costés, plusieurs sont volages, aulcuns du tout prophanes. Les uns se refroidissent, les aultres sont délicats, les aultres s'abandonnent à mener vie dissolue. Brief tout est plain de scandalles. D'aultant plus donc avez vousbesoing, Madame, de vous tenir sur vos gardes et vous fortifiîer, tellement que vous soiez comme ung miroir pour ramener au bon chemin ceulx qui sont en train de s'esgarer.

Cependant, à ce que j'entends, Dieu vous exerce pour vous faire practiquer que c'est de patience , remectant vostre vie entre ses mains, d'aultant que vous estes fort débille et affligée de beaucoup de maladies, dont j'ay aussi ma part, pour estre en mesme praticque. Mais quoy qu:il en soit, nous avons bien à nous contenter qu'en languissant nous sommes soustenus par la vigueur de l'Esprit de Dieu, et au reste que si ceste loge corruptible va en décadence, nous sçavons que nous serons restaurez en brief pour un bon coup et à perpétuité. Quoy qu'il en soit, nous avons occasion de mieulx congnoistre que vault l'Evangile, quant il n'y a point de repos ni contentement pour nous en ce monde.

Madame, après m'estre humblement recommandé à vostre bonne grâce, je supplieray nostre bon Dieu vous fortiffier de sa vertu, vous avoir en sa protection, et

vous accroistre en tout bien et prospérité. De Genève, ce 28med'aoustl563.

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