A MONSIEUR LE PRINCE DE CONDE
Copie. Bibl. imp. Coll. Dupuy. Vol. 102.
Monseigneur, il y a déjà assez longtemps que nous vous priasmes qu'il vous pleust nous faire entendre vostre bon vouloir touchant la Confession qui avoit esté faicte durant la guerre, pour clore la bouche à vos ennemis qui faisoient à croire par leurs calomnies ce que bon leur sembloit, et celuy qui l'avoit faite ne s'estoit point advancé de sa fantaisie, mais en avoit esté requis et sollicité par M. d'Andelot, lequel estant pour lors en Allemagne, cognoissoit combien un tel remède seroit utile et nécessaire1. Or elle vous fust alors adressée, mais les passages estant clos, on ne peust avoir response si vous trouveriez bon qu'elle fust imprimée, ce que nous n'eussions jamais voulu attenter sans vostre congé. Depuis nous avons esté induits et esmeus par bonnes raisons que le temps estoit aussi opportun que jamais. Nous ne sçavons à quoi il a tenu que nous n'ayons sceu vostre bon vouloir, sinon que nous pensions bien qu'au millieu de tant d'affaires, cecy peut avoir esté oublié. Maintenant nous sommes contraints, Monseigneur, de vous en refreschir la mémoire, voire, si besoin est, vous
* Voir les lettres, p. 420 et 507, ainsi que les notes concernant les intrigues du parti ultra-luthérien d'Allemagne pour imposer la Confession d'Augsbourg aux Eglises réformées de France.
1 Note 2, p. 510.
importuner. Car nous avons esté advertis que le duc de Wirtemberg a fait translater un catéchisme en français tout expressément, pour renverser la doctrine que nous tenons de la cène. Nous prévoyons beaucoup d'inconvénients, auxquels il seroit besoing d'obvier. Nous ne doubtons pas qu'il ne vous en face présent, s'il ne l'a desjà fait, pour vous induire à quitter la pure simplicité en laquelle vous avez esté enseigné. S'il n'en peut venir à bout, comme nous espérons qu'il sera frustré de ce costé, son dessein est de braver cestuy-cy et cestuy-là pour rendre la foy que vous tenez odieuse. Il prétendra aussi d'en gaigner quelques-uns, de susciterdes picques, et bander les uns contre les aultres. Or il nous semble que vous n'ayez remède plus propre que de publier une confession , tant pour lui couper broche que pour rabattre par vostre constance ceux qui cuyderoyent vous intimider sons ceste ombre, et aussy pour instruire les ignorants, et prévenir les blasphèmes dont vous seriez chargé, si vostre cause n'estoit connue. Vous ne croiriez point, Monseigneur, le profit qu'il en reviendra au pays d'Àllemaigne, et possible que luy qui vous pense gaigner, sera confus et viendra au point. L'occasion est la meilleure du monde de luy rendre la pareille, puisqu'il vous a convié le premier. Parquoy nous vous supplions qu'il vous plaise nous mander ce que nous aurons à faire, car sitôt que nous aurons le mot, nous ne faudrons à faire toute diligence. L'adresse sera seure, à Lyon chez Monsieur Aubrée, lequel est de vos bons serviteurs. Oultre ce que par deux fois la copie vous a esté envoyée , et ne doubtons pas que vous ne l'ayez leue et approuvée , vous en pourrez avoir l'advis de M. le
cardinal de Chastillon, pour estre tant mieux confermé en vostre jugement.
Au reste, Monseigneur, nous ne pouvons aussi omettre de vous prier en général non-seulement d'avoir la cause de nostre Seigneur Jésus-Christ pour recommandée, à ce que le cours de l'Evangile soit avancé, et que les poures fidèles soient en seureté et repos, mais aussy de monstrer en toute vostre vie que vous avez profité en la doctrine de salut, et que vostre exemple soit tant d'édifier les bons, que de clorre la bouche à tous médisants. Car d'aultant plus que vous estes regardé de loing, estant eslevé en si hault degré, tant plus devez-vous estre sur vos gardes qu'on ne trouve que redire en vous. Vous ne doubtez pas, Monseigneur, que nous n'aimions vostre honneur, comme nous désirons vostre salut. Or nous serions traistres en vous dissimulant les bruits qui courent. Nous n'estimons pas qu'il y ait du mal où Dieu soit directement offensé , mais quand on nous a dict que vous faites l'amour aux dames, cela est pour déroger beaucoup à vostre authorité et réputation. Les bonnes gens en seront offensez, les malins en feront leur risée. Il y a la distraction qui vous empesche et retarde à vaquer à vostre devoir. Mesmes il ne se peut faire qu'il n'y ait de la vanité mondaine, et il vous faut surtout donner garde que la clarté que Dieu a mise en vous, ne s'estouffe et ne s'amortisse. Nous espérons, Monseigneur, que cest advertissement vous sera agréable, quand vous considérerez combien il vous est utiîe. De Genève, ce 17 septembre 1563.
Vos très humbles frères,
Jehan Calvin. Théodore de Bèze.
A MONSIEUR DE LOINES *
Minute originale. Bibl. de Genève. Vol. 107.
Monsieur, combien que je n'eusse receu lettres de vous jusques à présent, toutesfois je me contentois d'entendre de vos bonnes nouvelles , comme j'en ay esté adverty plusieurs fois, dont j'ay remercié Dieu. Mais vos lettres m'ont beaucoup plus satisfaict, pource que je y ay congnu la bonne affection d'amitié que vous me portez, laquelle ne m'estoit pas incongnue, mais encores ay-je esté bien aise d'avoir le gaige de nouveau pour en estre tant plus certiftié. Au reste à ce que je vois Dieu vous a pourmené (?) depuis que vous estes arrivé par delà, et je ne doubtois pas, cepandant que vos gens faisoient des enragés, que vous ne fussiez en grande perplexité l. Mais maintenant que par force d'estre mutinez, ils sont domptez et adoulcis, vous pourrez conclurre de vostre estât, ou plustost poursuyvre la conclusion que vous en avez prinse, en quoy il me semble que vous ne debvez nullement desplorer (sic), et tant s'en fault que
* En titre : A Monsieur de Loines, conseiller en la court du parlement de Paris. — Exhortation à ne point abandonner sa charge de conseiller, et moins encore la vérité.
1 Le parlement de Paris s'était signalé entre toutes les cours du royaume par son acharnement contre les réformés. Il refusa longtemps d'enregistrer l'édit de janvier, et ne vit qu'à regret la conclusion du traité d'Amboise qui accordait aux protestants une liberté limitée.
je vous en destourne, que je mectrois peine de vous picquer, s'il en estoit besoing.
Puisqu'il vous plaist m'en demander conseil, oultre le principe général qu'il n'est point licite de quicter une vocation publique, et s'en descharger de son bon gré, sans y estre contrainct par nécessité ou violence, Testât présent vous oblige au double de persister à vous mectre en debvoir, et ne fust-ce que pour essaier comment Dieu vous vouldra emploier. Je ne disputeray point pour vous persuader comment vous debvez surmonter toutes difficultés. Tant y a que la plus grande vertu que vous puissiez avoir, est de fermer les yeux à tout ce qui pourra advenir, marchant simplement où Dieu vous a appelé. Il seroit à désirer que vous lussiez bien accompaigné, mais faictes vostre compte que Dieu vous a appelé à combatre, ce que vous avez desjà prémédité pour vous y porter vertueusement. C'est merveilles que le diable ait des supposts si bons zélateurs, qui n'espargnent rien pour occuper tous les sièges de justice, pensant bien que c'est le moien d'opprimer l'Eglise de Dieu, et que cependant ceulx qui doibvent résister au mal quictent la place. C'est bien arriéré de pratiquer la règle de sainct Paul, d'oster l'occasion à ceux qui la cherchent. Plustost on debvroit praticquer de vuider des places, pour y mectre gens qui tinssent le bon party. Il ne fauldroit qu'une douzaine de gens de bien pour mectre le cueur au ventre à ceux qui ne sont ne chair ne poisson , c'est-à-dire à plus de soixante. Mais puisque Dieu vous a desjà monstre ce que vous debviez faire, je n'ay sinon à le prier qu'il vous fortiffie de vertu invincible, comme il le fera. Seulement hastez-
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vous sans barguigner, car nous sommes asseuréz d'avoir tout gaigné, estans appuiéz sur sa vertu pour nous esforcer à faire ce qu'il nous commande.
Sur quoy, Monsieur, après m'estre humblement re-* commandé à vostre bonne grâce, je supplieray le Père céleste vous tenir en sa protection , vous conduire par son Esprit, et vous faire propérer en tout bien. De Genève, ce 5 novembre 1563.