AUX FIDELES DE CHAMBERY
Copie. Bibl. de Genève. Vol. 107.
Très chers seigneurs et frères, ce que nous avons différé si longtemps à vous escrire , n'a pas esté faute de bon vouloir, quand l'opportunité s'y fust adonnée. Mais nous estions empeschéz de ce faire par une certaine raison laquelle reste aujourd'huy, et pourtant n'avons voulu faillir à nous acquitter de nostre devoir. En premier lieu nous remercions le Père céleste de ce qu'à la fin il vous a réveillez et a donné vigueur à vostre foy laquelle a esté par trop long temps comme estouffée.
* Au dos : Copie des lettres envoyées à Chambéry.
La constance des ministres martyrisés dans cette ville, y avait suscité de nombreux disciples de la foi réformée. Ils étaient exhortés par les lettres de Calvin, et visités en secret par des ministres de Genève.
Car c'estoit trop grande paresse à vous de ne chercher point les moyens de proffiter et vous advancer en la congnoissance de l'Evangile, attendu que les plus vigilans ont besoin de s'exercer incessamment, et par plus forte raison les débiles et ceux qui ne font que commencer. Il reste de continuer en ceste saincte entreprise, et pour ce faire vous apprester à soustenir beaucoup de combats, car il est bien facile d'avoir bon courage quand on est en repos et loin des coups, mais quand il vient l'espreuve , la plus part s'escoule. Advisez donc de ne point bastir sans fondement, mais faire bonne provision de vertu et constance pour surmonter toutes les difficultés que les supposts du diable vous dresseront. Vray est que toute vostre suffisance est d'en hault, mais que vostre faiblesse vous sollicite à prier Dieu qu'il luy plaise vous fortiffier par son Esprit. Cependant advisez de vous porter le plus coyement qu'il vous sera possible, et ne donner point occasion aux ennemys de la vérité de s'escarmoucher, et en cela vous aurez besoin de prudence. Le principal est de vous séparer de toutes idolâtries et pollutions, et puis de vous assembler sans grand bruit ni apparence par compaignies aiin de prier Dieu et estre enseignez par sa parolle. Vray est que ce n'est pas le tout ; mais il est question de monstrer à la vie que nous sommes vrays disciples de Jésus-Christ. Et d'aultant plus que vous cheminerez en la crainte de Dieu, non-seulement vos ennemys auront la bouche close, mais ce sera une bonne odeur pour attirer les ignorans. Quoy qu'il en soit, le nom de Dieu en sera glorifié.
Nous touchons ces choses en brief , pource que le
frère que nous vous adressons vous instruira plus amplement de bouche. Dieu luy a donné grâce et faculté d'enseigner. Il a esté employé par cy-devant, en sorte que l'exercice ne luy deffaut point. Son zèle vous doibt estre assez approuvé de ce qu'il n'a point refusé de vous aller secourir, combien qu'il fust requis d'ailleurs. Par* quoy recevez-le au nom de Dieu, tellement qu'il ait occasion de s'efforcer tant plus à l'advancement de vostre salut.
Nous avons entendu qu'il y a par delà quelque eordellier qui n'est pas contraire au bon party. Mais qu'il vous souvienne, quoy qu'il en soit, que pour estre approuvez de Dieu, il ne vous est point licite de clocher des deux costés. Vray est qu'il convient pratiquer la sentence de Jésus-Christ, de tenir pour nostres ceux qui ne sont point contre nous, voir pour les faire servir à Dieu, soit pour occasion ou aultrement, et non pas pour approuver nulle corruption , selon qu'il est dit à Jérémie : Ne soys point comme eux, mais qu'ils soyent comme toy. Si donc il y a quelque bonne racine en luy, advisez de le gaingner plus tost que d'estre attirez à nager entre deux eaux, et ne vous conformez à nul desguisement qui soit répugnant à une droicte profession de chrestienté.
Sur quoy, très chers seigneurs et frères, après nous estre recommandez de bon cœur à vos prières, nous supplions le Père de miséricorde vons tenir en sa protection, vous fortiftier de sa vertu et vous accroistre en tous les dons de son Esprit. Ce 8me de décembre 1563.
Vostre humble frère,
Charles d'Espeville.
Copie. Bibl. de Genève. Vol. 107.
Madame, je crois que vous avez receu mes dernières lettres desquelles j'attens respouse, pour m'acquicter de mon debvoir touchant ce qu'il vous avoit pieu m'escrire. Cependant je n'ay pas voulu perdre l'occasion de vous adresser ce porteur, afin que vous entendiez par luy de Testât de par deçà, car il vault mieulx le remectre à vous en compter de bouche que d'en charger le papier, veu qu'il est l'un des plus familiers amis que j'aye, et homme seur auquel on se peult fier jusques au bout \ Il est fils de feu monsieur Budé, maistre des requestes du Roy, lequel a esté fort recongneu pour son sçavoir. Au reste, Madame , vous avez bien montré par
* Le ministre François de Morel, aumônier de la duchesse de Ferrare, s'était plaint à Calvin des difficultés qu'il rencontrait dans l'exercice de son ministère, et dans l'application de la discipline ecclésiastique à la petite cour de Montargis : — « Magnum agitur principis feminae periculum. Ecclesia misère jacet, in qua cœnam Domini superiore septembris mense celebrare supersedi, quod alioqui porci canesque promiscue fuissent cum ovibus admittendi. Instant Christi natalitia, quo tempore cœna est administrari solita, nec quo me vertam scio. Mini igitur, optime pater, uti soles, cave. « — Lettre du 6 décembre 4563. Le réformateur exhortait la duchesse à maintenir l'autorité du Consistoire et à faire régner une règle sévère dans sa maison.
1 Jean de Budé.
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effect que la demeure de la ville de Paris ne vous plaisoit guères . Vray est qu'il seroit à souhailter que vous feussiez tousjours en court pour le soulagement des povres Eglises ; mais je ne suis pas esbay que vous cherchiez meilleur repos.
Maintenant, puisque Dieu vous a ramenée en vostre ville, il vous convient redoubler le soing de bien régler tant vos subjects que vostre maison. Je sçay, Madame, combien le peuple est revesche, et combien vous avez travaillé par cy-devant à le réduire sans grand fruict. Quoy qu'il en soit je vous prie de parachever en cest endroict la doctrine de sainct Paul de ne vous lasser point en bien faisant, quelque malice qu'il y ait pour vous refroidir. Surtout que vostre maison soit un miroir pour donner exemple à ceulx qui se rendent aucunement dociles, et rendre confus ceulx qui sont incorrigibles et endurcis du tout. Pour ce faire, Madame, je vous prie de tenir la main en tant qu'en vous sera, qu'il y ait bonne police pour réprimer les vices et scandalles. Je n'entens pas quant à la police terrienne, mais aussy quant au consistoire de l'Eglise, et que ceulx qui sont establis pour avoir l'œuil sur les meurs, soient gens craingnans Dieu, de viesaincte et de telle sincérité et rondeur que rien ne les empesche de faire leur office, aians zèle tel qu'il appartient à maintenir l'honneur de Dieu en son entier. Or que nul en quelque degré qui soit ou estât, ou quelque crédit qu'il ait envers vous, ou en quelque réputation que vous le teniez, n'ait honte
1 Contrairement aux désirs de Calvin, la duchesse de Ferrare avait quitté la cour où ses avis n'étaient point écoutés, pour retourner dans son château de Montargïs.
de se submectre à l'ordre que le Fils de Dieu a luymesme mis, et ploier le col pour recevoir son joug. Car je vous asseure, Madame, que sans ce remède il y aura une licence desbordée pour engendrer une horrible confusion. Ceulx qui font quelque protestation de chrestienté seront pour la plus part dissolus. Brief il y aura un évangile volaige et comme bisarre (?), car on voit comme chacun se flatte et se dispose à suyvre ses appestits. C'est merveille que ceulx qui se sont voluntairementassubjectis à ia tirannie du Pape, ne peulvent souffrir que Jésus-Christ domine amiablement sur eulx à leur salut. Mais pour vray le diable use de cest artifice afin de mectre la vérité de Dieu en opprobre, faire vilipender la pure religion et blasphémer le nom sacré de nostre Rédempteur. Ainsy Madame, pour avoir Eglise deuement réformée, il est plus que requis d'avoir gens qui aient la superintendance de veiller sur la vie de chacun , et afin que nul ne se sente grevé de rendre compte devant les anciens auxquels telle charge sera commise, qu'ils soyent esleus de l'Eglise comme est bien raison que ceste liberté soit gardée, et aussy que cela serve à choisir avec plus grande discrétion ceulx qui sont propres et idoints, et approuvez tels de la Compaignie.
Je ne doubte pas, Madame, que vous n'aiez aydé nostre frère de Coulonges de vostre authorité à dresser tel ordre. Mais sçachant à combien de corruption les cours des princes sont subjectes, il m'a semblé qu'il ne seroit point superflu de vous exhorter à le maintenir. Mesmes il est bon que vous soyez advertie d'une chose, c'est que de tout temps le diable s'est efforcé de rendre
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par rappors sinistres et détractions les ministres de l'Evangile contemptibles, pour qu'on les haït ou qu'on en fust desgousté, par quoy touts tidelles ont bien à se garder de telle astuce. Car de faict en se faschant de la pasture de salut, c'est se despiter plus que contre son ventre, veu qu'il est question de la vie des âmes. Quoy qu'il en soit, Madame, s'il y en avoit qui tendissent, et feust ce obliquement , à vous descouraiger de poursuyvre comme vous avez si bien commencé, vous avez à les fuir comme pestes mortelles. Et de faict le diable les suscite pour les aliéner oblicquement de Dieu lequel veult estre recongneu en ses serviteurs.
Surtout, Madame, ne vous laissez jamais persuader de rien changer de Testât de l'Eglise, tel que le Fils de Dieu l'a desdié par son sang. Car c'est celuy devant lequel tout genoil doibt ploier. Si pour vous amadouer on vous allègue que vostre maison doit estre privilégée, pensez qu'on ne vous sçauroit faire plus grand déshonneur que de la retrancher du corps de l'Eglise, comme à l'opposite, vous ne pouvez estre mieulx honorée que quand vostre maison sera bien purgée de toutes souillures. Je vous prie, Madame, où doibt-on plus tost appliquer les remèdes que là où les maladies ont plus de vaugue? Or je vous laisse juger si les cours ne sont point plus aysées à se desborder que les petits mesnages, sinon qu'on y provoie. Je ne dis pas que s'il y a quelques scandalles entre vos gens , vous qui estes le principal membre de l'Eglise, n'en soiez advertie la première, pour adviser de bon accord à la correction , mais que vostre authori té n'empesche point le cours de la discipline , veu que si vos domestiques estoient espargnéz ,
toute la révérence du consistoire s'escouleroit comme eau.
Madame, j'entreray en aultre propos, il y a jà longtemps que j'avois bonne dévotion de vous faire présent d'une pièce d'or. Advisez si je suis hardy ; mais pour ce que je doubtois si vous en aviez de pareille, je m'en suis déporté jusques icy, car il n'y a rien que la nouveauté qui luy donne grâce. En la fin je l'ay baillée au porteur afin de vous en faire monstre, et si ce vous est chose nouvelle , qu'il vous plaise la retenir. Ce sont les plus belles estrennes que je vous puisse faire '.
Madame , après m'estre très humblement recommandé à vostre bonne grâce , je supplieray nostre bon Dieu vous tenir en sa saincte garde , et vous accroistre en tout bien et prospérité. Ce 8 janvier 1564.
1 C'était une médaille d'or que le roi Louis XII, père de Renée, avait fait frapper à l'époque de ses démêlés avec le pape Jules II, avec cet exergue : Perdant Babylonis nomen. Ce don fut très agréable à la duchesse de Ferrare : — « Et quant au présent et estraines que vous m'avez envoyé, je vous asseure que je l'ay veu et receu volontiers, et n'en avois jamais eu de pareil. Et ay loué Dieu que le feu roy mon père eut prins telle devise. Si Dieu ne luy a accordé la grâce de l'exécuter, peut-être réserve-t-il quelqu'un de ses descendans tenant son lieu pour l'accomplir. » — Lettre de la duchesse de Ferrare à Calvin. Mss. de Paris.
A LA DUCHESSE DE FERRARE
Copie. Bibl. de Genève. Vol. 107.
Madame, j'ay entendu par vostre dernière lettre que quant vous aviez mandé à messire Francisco qu'il seroit bon que j'exhortasse à charité ceux qui font profession d'estre chrestiens, cela se rapportoit h quelques ministres, lesquels vous avez trouvé peu charitables à vostre jugement. Cependant je puis recueillir que c'est
* Sincèrement dévouée à la cause de la Réforme qui ne comptait que des adversaires et des persécuteurs dans sa famille, belle-mère du duc de Guise, tante de Catherine de Médicis et de Charles IX, la duchesse de Ferrare était douloureusement partagée entre ses affections et sa foi. La mémoire du duc de Guise son gendre était particulièrement odieuse aux réformés qui l'accusaient d'être l'auteur du massacre de Vassy. Assassiné à Orléans par le fanatique Poltrot, la haine des protestants le poursuivait jusque dans la mort, et les ministres vouaient publiquement son âme à la réprobation éternelle. Ces violences attristaient la duchesse de Ferrare qui s'en plaignit éloquemment dans plusieurs de ses lettres à Calvin : — « Je ne veux pas excuser les défauts de mon gendre en ce qu'il n'avoit point la congnoissance de Dieu, mais en ce que l'on dit que ce a esté lui seul qui a allumé le feu. L'on sçait bien qu'il s'estoit retiré en sa maison d'où il ne vouloit bouger, et les lettres et messages qu'il eut pour l'en faire partir , et que encore maintenant qu'il est mort et qu'il n'y est plus, que tels venins de hayne si pestilentieux ne se peuvent jamais acquicter de se déclarer par tous les mensonges que l'on peut controuver et imaginer, il faut que je vous die que je ne tiens ni estime que telles paroles de mensonges procèdent de Dieu. Je sçay qu'il a persécuté, mais je ne sçay pas ni ne croy pour le vous dire librement, qu'il soit réprouvé de Dieu, car il a donné signe
au regard de feu monsieur le duc de Guise, en tant qu'ils ont esté trop aspres à le condamner1. Or, Madame, devant qu'entrer plus avant en matière, je vous prie au nom de Dieu de bien penser aussi que de vostre costé il est requis d'y tenir mesure. Car il n'y a celluy qui n'estime qu'il y a du trop. Et sans nous tenir au rapport d'autruy , j'ay apperceu dans vostre lettre que l'affection vous faict oublier ce qui aultrement vous seroit assez cognu. C'est que sur ce que je vous avois allégué, que David nous instruict par son exemple de haïr les ennemis de Dieu , vous respondez que c'estoit pour ce temps-là duquel sous la loy de rigueur il estoit permis de haïr les ennemis. Or, Madame, ceste glose seroit pour renverser toute l'Escriture , et partant il la fault fuir comme une peste mortelle. Car on voit que David a surmonté en bonté le meilleur qui se pourroit trouver aujourd'huy. Qu'ainsy soit, quand il proteste qu'il a pleuré et versé beaucoup de larmes en son sein pour ceux qui luy machinoient la mort, qu'il a porté la haine en menant deuil pour eux, qu'il leur a rendu le bien pour le mal, on voit qu'il a esté aussy débonnaire qu'il seroit possible de souhaiter. Mais en disant qn'il a eu en haine mortelle les réprouvez, il n'y a doubte qu'il ne se glorifie d'un zèle droict et pur, et bien reiglé, auquel
au contraire avant que mourir. Mais l'on ne veult pas qu'il se die, et l'on veut clorre et serrer la bouche à ceux qui le sçavent... Et ne voyez-vous pas encores que l'on ne s'en peut rassasier après son trespas? Et quand il auroit esté plus malheureux et plus réprouvé que oncques eust esté, l'on ne veut jamais parler d'autre chose... etc. » — Lettre de la duchesse de Ferrare à Calvin (Coll. Dupuy, vol. 86), publiée pour la première fois dans les Archives curieuses de l histoire de France y t. V, p. 399.
il y a trois choses requises : c'est ce que nous n'ayons point esgard à nous , ny à nostre particulier ; et puis que nous ayons prudence et discrétion pour ne point juger à la volée. Finalement qwe nous tenions bonne mesure sans oultrepasser les bornes de nostre vocation, ce que vous verrez plus à plain, Madame, en plusieurs passages de mes Commentaires sur les Psalmes, quand il vous plairra prendre la peine d'y regarder. Tant y a que le Sainct-Esprit nous a donné David pour patron, affin que nous ensuivions son exemple en cest endroict. Et de faict il nous est dict qu'eu ceste ardeur il a esté figure de nostre Seigneur Jésus-Christ ; et si nous prétendons de surmonter en doulceur et humanité celuy qui est la fontaine de pitié et miséricorde, malheur sur nous. Et pour couper broche à toutes disputes, contentons-nous que sainct Paul applique à tous fidelles ce passage : Que le zèle de la maison de Dieu les doit engloutir. Parquoy nostre Seigneur Jésus reprenant ses disciples de ce qu'ils souhaitoyent qu'il feit tomber la fouldre du ciel sur ceux qui le rejettoient, comme Elie avoit faict, ne leur allègue pas qu'on n'est plus soubs la loy de rigueur, mais seulement leur remonstre qu'ils ne sont pas menez d'une telle affection que le prophète. Mesme sainct Jehan duquel vous n'avez retenu que le mot de charité, monstre bien que nous ne debvons pas, soubs umbre de l'amour des hommes , nous refroidir quant au debvoir que nous avons quant à l'honneur de Dieu et la conservation de son Eglise. C'est quand il nous défend mesmes de saluer ceux qui nous destournent, en tant qu'en eux sera, de la pure doctrine. Sur cela, Madame, je vous prie me pardonner si
je vous dis franchement qu'à mon advis vous avez autrement prins la similitude de Tare qu'on renverse quand il plye trop d'un costé , qu'elle n'estoit entendue de celuy qui parloit ainsy. Car il me doubte qu'il vouloit seulement signifier qu'en vous voyant excessive, il avoit esté contrainct d'estre plus véhément, non pas qu'il falsifiast l'Escriture, ou desguisast la vérité.
Je viens maintenant au faict, lequel, de peur de vous fascher par trop grande longueur, Madame, je vous toucheray seulement en brief. Vous n'avez pas été seule à sentir beaucoup d'angoisses et amertumes en ces horribles troubles qui sont advenus. Vray est que le mal vous pouvoit picquer plus asprement , voyant la couronne de laquelle vous estes issue en telle confusion. Si est-ce que la tristesse a esté commune à tous enfans de Dieu, et combien que nous ayons peu dire tous : Malheur sur celluy par lequel ce scandale est advenu, toutesfois il y a bien eu matière de gémir et pleurer, attendu qu'une bonne cause a esté fort mal menée. Or si le mal faschoit à toutes gens de bien, monsieur de Guise qui avoit allumé le feu, ne pouvoit pas estre espargné. Et de moy, combien que j'aye tousjours prié Dieu de luy faire mercy, si est-ce que j'ay souvent désiré que Dieu mist la main sus luy pour en deslivrer son Eglise, s'il ne le vouloit convertir. Tant y a que je puis protester qu'il n'a tenu qu'à moi que, devant la guerre, gens de faict et d'exécution ne se soyent efforcez de l'exterminer du monde, lesquels ont esté retenus par ma seule exhortation. Cepandant de le damner, c'est aller trop avant, sinon qu'on eust certaine marque et infaillible de sa réprobation. En quoy il se fault bien
garder de présomption et témérité, car il n'y a qu'un juge devant le siège duquel nous avons tous à rendre compte.
Le second point me semble encores plus exorbitant, de mettre le roy de Navarre en paradis, et monsieur de Guise en enfer* Car si on faict comparaison de l'un à l'aultre, le premier a esté apostat, le second a tousjours esté ennemy ouvert de la vérité de l'Evangile. Je requerrois donc en cest endroict plus grande modération et sobriété. Cepandant j'ay à vous prier, Madame, de ne \ous pas trop aigrir sur ce mot de ne point prier pour un homme , sans avoir bien distingué de la forme et qualité dont il est question. Car combien que je prie pour le salut de quelqu'un, ce n'est pas à dire qu'en tout et partout je le recommande , comme s'il estoit membre de l'Eglise. Nous requérons à Dieu qu'il réduise au bon chemin ceux qui sont en train de perdition. Mais ce ne sera pas en les mettant du rang de nos frères, pour leur désirer en général toute prospérité. Sur quoy, Madame, je vous feray un récit de la royne de Navarre bien pertinent. Quand le roy son mary se fut révolté, le ministre qu'elle avoit cessa de faire mention de luy aux prières publiques. Elle, faschée, luy remonstra que mesme pour le regard des subjects il ne s'en debvoit point desporter. Luy s'excusant déclaira que ce qu'il s'en taisoit du tout, estoit pour couvrir le déshonneur du roy son mary, d'aultant qu'il ne pouvoit prier Dieu pour luy en vérité qu'en requérant qu'il le convertist,cequi estoit descouvrir sa cheute; s'il demandoit que Dieu le maintint en prospérité, ce seroit se mocquer, profanant l'oraison. Elle ayant ouy ceste res-
ponse, demeura quoye, jusques à ce qu'elle en eust demandé conseil à d'aultres ; et les trouvant d'accord, acquiesça tout doulcement. Madame, comme je sçay que ceste bonne princesse vouldroit apprendre de vous, selon que l'âge le porte et vos vertus le méritent, aussy je vous prie n'avoir point honte de vous conformera elle pour cest endroict. Son mary luy estoit plus prochain que vostre gendre ne vous a esté. Néantmoins elle a vaincu son affection, affin de n'estre point cause que le nom de Dieu fust profané ; ce qui seroit quand nos prières seront feinctes, ou bien répugnantes au repos de l'Eglise. Et pour conclurre ce propos par charité, jugez, Madame, si c'est raison, je vous prye, qu'à l'appétit d'un seul homme, nous ne tenions compte de cent mille ; que la charité soit tellement restreincte à celuy qui a tasché de mettre tout en confusion, que les enfans de Dieu soient mis en arrière. Or le remède est de haïr le mal, sans nous attacher aux personnes, mais laisser chascun devant son juge. Si Dieu me faisoit ce bien de parlera vous, j'espère que je vous contenterois. Cependant, Madame, je vous prie de bien poiser ce que j'ay icy touché, affin de ne fascher et molester vostre esprit, pour quelques propos qui peuvent bien estre mis sous le pied.
On vous sollicite à faire voler et piller les boutiques des papistes; je n'ay garde de l'approuver, quiconque l'ait faict. Mais je loue vostre vertu et magnanimité de n'avoir voulu acquiescer à une requeste tant injuste. Aultant des aultres excès que vous racomptez. Touchant la querelle qui s'est estneue en vostre maison entre les deux que vous nommez, je ne sçay quelle raison il y a
eu de parler contre la femme. Je me tiens bien asseuré de ce que vous en dites, Madame; mais je ne sçay s'il y a eu quelques maulvais indices qui aient contrainct monsieur de Coulonges à faire tel advertissement pour médecine préservative, ou s'il s'est trop advancé et qu'il y ait eu de Tinconsidération. Tant y a que le mary de son costé s'est par trop desbordé quand on luy a offert de lui satisfaire, et la response aussy et refus de monsieur de Coulonges sent plus son ambition et vanité mondaine que la modestie d'un homme de nostre estât, dont je suis bien marry, car il se seroit oublié par trop. Si les parties s'accordent à desduire leur faict, je tascheray tant qu'il me sera possible de remédier au mal, quelque part qu'il se trouve. Sur ce point, Madame, je confesse qu'il est bien à craindre que Dieu ne nous laisse pas jouir longtemps des biens qu'il nous a faict, attendu que chascun est tellement adonné à soy, que nous ne sçavons que c'est de supporter nos prochains en humilité et doulceur. Et tant s'en fault que nous aimions nos ennemys, taschans de vaincre le mal en bien faisant, qu'il n'y a nulle mansuétude pour entretenir en fraternité ceux qui se glorifient d'estre chrestiens Toutesfois je vous prie de rechef, Madame, de ne vous plus arrester sur ceste distinction laquelle vous trompe, cuydant qu'il estoit permis soubs la loy de se vanger, pour tant qu'il est dict : œil pour œil. Car il estoit aussi bien défendu alors que sous l'Evangile, veu qu'il est commandé de bien faire à la beste de son ennemy. Mais ce qui s'adressoit aux juges, chascun particulier l'appliquoit à soy. Reste l'abus que nostre Seigneur Jésus- Christ corrige. Quoy qu'il en soyt, nous accordons en-
semble que pour estre recongnus enfans de Dieu, il nous convient conformer à son exemple , taschant de bien faire à ceux qui n'en sont pas dignes, comme il faict luyre son soleil sur les maulvais et sur les bons. Ainsi haine et chrestienté sont choses incompatibles. J'entens haine contre les personnes, et contraire à l'amour que nous leur debvons : c'est de souhaiter et mesme procurer leur bien, et mettre en peine, en tant qu'en nous sera, de nourrir paix, concorde avec tous. Or si ceux qui ont charge d'abattre toute inimitié et rancune, réconcilier les ennemis, exhorter à patience, réprimer tout appétit de vengeance , sont bouttefeux , tant pis, et tant moins y a-il d'excuse. Tant y a, Madame, que les faultes qui vous desplaisent ne vous doibvent refroidir ou empescher de continuer comme vous avez bien commencé. Et je sçay que Dieu vous a munie de telle vertu, qu'il n'est pas besoing de vous en solliciter d'advantaige. Parquoy je me confie que vous monstrerez exemple de charité à ceux qui ne sçavent que c'est, et rendrez par votre intégrité et rondeur confus ceux qui usent envers vous de feintise et dissimulation. Je loue Dieu d'aultre part qu'il vous a faict congnoistre quel est Monsieur l'admirai, pour prendre goust à sa preudhomie. Quand il luy plaira il amènera le reste
aussy
(24 janvier 1564 l.)
1 La fin manque. La date nous est fournie par la réponse de la duchesse de Ferrare à Calvin : — Monsieur Calvin, j'ay reçu vos lettres du huict janvier par M. Budé, et celles du vingt-quatre responsives aux miennes dernières... »
A LA DUCHESSE DE FERRARE
Copie. Bibl. de Genève. Vol. 107.
Madame ? je vous prieray me pardonner si je vous escris par la main de mon frère , à cause de la faiblesse en laquelle je suis et des douleurs que je souffre de diverses maladies, deffault d'alaine, la pierre, la goutte et une ulcère aux vaines esmoroïcques qui m'empesche de prendre auicun exercice, auquel seroit toute espérance d'allégement. Je vous prieray aussy m'excuser si ceste lettre est courte auprès de la vostre, d'aultant que j'attends encores les reveneues de monsieur Budé par lequel vous me promectez faire sçavoir de vos nouvelles, joinct que je n'ay receu nulles lettres de monsieur de Coulonges, pour entendre quelle procédure il fauldra tenir pour appaiser les différens de vostre maison , et remédier pour l' advenir à tout ce qui peult causer troubles et riottes, ou nourrir haines et rancunes.
Touchant les aultres propos, Madame, si mon conseil a quelque lieu envers vous , je vous prie, n'en travaillez plus vostre esprit, car quoy qu'il en soit les passions trop véhémentes engendrent beaucoup de fascheries, et ferment la porte à la raison et vérité. Mesmes j'ay esté esbahy, Madame, combien qu'en parlant des réprouvés, j'eusse notamment séparé la personne de
* Dictée au lit de mort, cette lettre est la dernière de la Correspondance française du réformateur.
monsieur de Guise, et eusse protesté que ceux qui damnent les gens à leur opinion sont trop hardis, vous aiez pris le propos tout au rebours. Voilà pourquoy je me déporte de vous en dire plus ne bien ne mal. Seulement je vous toucheray un article, que tant s'en fault que tous les gens de bien vous aient eu en haine ou horreur, pour estre belle-mère de feu monsieur de Guise, qu'ils vous en ont tant plus aymée et honorée, voiant que cela ne vous destournoit point de faire droicte profession et pure de chrestienté, et non-seulement de bouche, mais par effects si notables que rien plus. Quant à moy je vous proteste que cela m'a incité d'avoir vos vertus en tant plus grande admiration.
Je viens à un aultre propos, Madame, c'est que j'ay entendu que Madame la duchesse de Savoie, vostre niepce, est en assez bon train, jusques à estre délibérée de se déclairer franchement \ Mais vous sçavez combien il y a de destourbiers pour la reculer ou refroidir, et d'aultre costé elle a tousjours esté timide, tellement qu'il est à craindre que ceste bonne affection ne demeure là comme pendue au croc, sinon qu'on la sollicite. Or, Madame, j'estime qu'il n'y a créature en ce monde qui ait plus d'authorité envers elle que vous; pouvquoy je vous voudrois bien prier au nom de Dieu de ne point
1 Marguerite de France, sœur de Henri II, épouse d'Emmanuel- Philibert duc de Savoie. Douée du caractère le plus aimable et le plus généreux, cette princesse inclinait en secret vers la Réforme. Elle mourut en 4 574, laissant une mémoire vénérée dans les Eglises des vallées du Piémont dont elle plaida plusieurs fois la cause auprès d'Emmanuel-Philibert. Voir à ce sujet deux lettres de cette princesse aux seigneurs de Genève, écrites au mois de juin 4560. Arch. de Genève, n° 1680.
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espargner une bonne exhortation et vive, pour luy donner courage à la faire passer plus outre ; en quoy je me tiens asseuré que vous ferez tout debvoir, selon le zèle que vous avez que Dieu soit honoré et servi de plus en plus.
Madame, après m'estre très humblement recommandé à vostre bonne grâce, je supplieray le Père céleste vous avoir en sa protection , vous gouverner à tousjours par son Esprit et vous maintenir en bonne prospérité. De Genève, ce 4 d'avril 1564.