ADIEUX DE CALVIN AUX SEIGNEURS DE GENÈVE
RECUEILLIS PAR LE SECRETAIRE DE LA REPUBLIQUE. Arch. de Genève. Registres du Conseil. Année 1564.
S'ensuivent les propos et exhortations de spectable Jean Calvin , ministre de la parolle de Dieu en ceste Eglise, tenus aujourd'huy, 27 d'apvril 1564, à nos très honorés seigneurs syndiques et Conseil.
Premièrement, après avoir remercié Messeigneurs de la peine qu'il leur a pieu prendre de se transporter vers
luy, combien que son désir eust esté de se faire porter en la maison de ville, il a déclairé qu'il a tousjours eu désir de parler à eux encor une fois, et combien que par cy-devant, il ayt esté bien bas, toutesfois il ne s'est point voulu haster, d'autant que Dieu ne luy donnoit pas advertissement si précis qu'il faict à présent.
Puis après il les a remerciez de ce qu'il leur a pieu luy faire d'honneur plus qu'il ne luy appartenoit, et le supporter en plusieurs endroicts , comme il en avoit bien besoing, et encore se tient d'autant plus obligé à nos dits seigneurs de ce que tousjours ils luy ont monstre tel signe d'amytié qu'ils ne pouvoient mieulx faire. Vray est que pendant qu'il a esté icy, il a eu plusieurs combats et fascheries qui ne viennent de Messeigneurs, comme il faut que touttes gens de bien soient exercez, priant, s'il n'a fait ce qu'il debvoit, qu'il plaise à Messeigneurs de prendre le vouloir pour l'efFect, car il a désiré le bien de ceste ville, et l'a procuré, mais il s'en fault de beaucoup qu'il s'en soit acquitté. Vray est qu'il ne nie point que Dieu ne se soit servy de luy à ce peu qu'il a faict, et, s'il disoit aultrement, il seroit hipocrite ; priant encores d'estre excusé d'avoir faict si peu au prix de ce qu'il debvoit tant en public qu'en particulier; estimant que Messeigneurs l'ont supporté en ses affections trop véhémentes, esquelles il se desplaist et en ses vices, comme Dieu a fait de son costé.
Oultre plus il a protesté devant Dieu et devant Messeigneurs, qu'il a tasché de porter purement la parole que Dieu luy avoit commis, s'assurant de n'avoir point cheminé à l'advenlure ny en erreur. Aultrement il attendroit une condamnation sur sa teste, ne doubtant
pas, comme on voit, que le diable qui ne tend qu'à pervertir, ne suscite au monde de meschantes gens ayans esprits frénétiques qui tendent à mesme fin.
Au reste, il fault que Messeigneurs ayent quelque petit mot d'exhortation : C'est qu'ils voient Testât auquel ils sont, et quand ils penseront estre bien asseuréz, ou qu'ils seront menasséz, il fault qu'ils estiment tousjours que Dieu veut estre honoré, et qu'il se (réserve) de maintenir les estats publiqs et touttes privez , et veult qu'on luy face hommage, recongnoissant qu'on dépend entièrement de luy. Tels sont exemples de David, lequel confesse que quand il a esté paisible en son royaulme, il s'est oublié jusques à trébuscher mortellement, si Dieu n'eust eu pitié de luy.
Que si un homme tant excellent R... 1 et redouble et trébusche, que sera-ce de nous qui ne sommes rien? Nous aurons bien occasion de nous humilier, et cheminer en crainte et sollicitude , nous tenans cachez soubs les aisles de Dieu auquel toute nostre asseurance doibt estre. Et combien que nous soions comme pendans d'un fil, que toutesfois il continuera comme du passé à nous garder, ainsy que desjà nous avons expérimenté qu'il nous a saulvéz en plusieurs sortes.
Si nostre Seigneur nous donne prospérité, nous nous csgaions. Mais quand nous sommes assaillis de tous costés, et qu'il semble qu'il y aie une enterne (?) de maux autour, nous ne debvons pas laisser de nous asseurer en luy, et toutesfois et quantes que quelque chose surviendra, sachons que c'est Dieu qui nous veult éveiller,
1 Mot en blan c dans les registres.
affm de nous humilier et nous tenir cachez souhs ses aisles.
Que si nous voulons estre maintenus en nostre estât, il ne fault point que le siège auquel il nous a mis soit déshonoré ; car il dit qu'il honorera ceux qui l'honoreront, et au contraire qu'il mettra en opprobre ceux qui le mespriseront.
Il n'y a supériorité que de Dieu , qui est Roy des roys et Seigneur des seigneurs.
Cecy est dit affm que nous le servions purement selon sa parole, et y pensions mieulx que jamais. Car il s'en fault beaucoup que nous nous acquittions pleinement et en telle intégrité, comme nous debvrions.
Au surplus il a dit avoir cogneu en partie toutes nos mœurs et fasçons de faire, tellement que nous avons besoin d'estre exhortez.
Chascun a ses imperfections. C'est à nous de les considérer. Partant que chascun regarde à soy et les combatte.
Les uns sont froids, adonnez à leurs négoces, ne se socians guères du public.
Les aultres sont adonnez à leurs passions.
Les aultres, quand Dieu leur aura donné esprit de prudence, ne l'emploieront pas.
Les aultres sont adonnez à leurs opinions, voulans estre creus, paroistre, et estre en crédit et réputation.
Que les vieulx ne portent point envie aux jeunes des grâces qu'ils auront receues, mais qu'ils en soyent aises, et louent Dieu qui les y a mises.
Que les jeunes se contiennent en modestie sans se vouloir trop avancer; car il y a tousjours de la vanterie
en jeunesse, qui ne se peult tenir et s'avance en mesprisant les aultres.
Qu'on ne se deseourage point , et qu'on ne s'empesche point les uns les aultres, et qu'on ne se rende point odieux. Car quand on est picqué, on se débauche. Et que pour éviter les inconvénients, cbascun chemine selon son degré, et qu'il employé fidèlement ce que Dieu luy a donné pour maintenir ceste république.
Quant aux procèz civils ou criminels, qu'on rejecte toute faveur, hayne , traverses , recommandations , et qu'on renonce à soy tenant droicture et égalité. Et si on est tenté de desvier, qu'on résiste et soit constant, regardant à Celuy qui nous a establis, et le priant de nous conduire par son Sainct-Esprit, et il ne nous défauldra point.
Finalement, après avoir de rechef prié d'estre tenu pour excusé et supporté en ses infirmités, lesquelles il ne veult pas nier, (car puisque Dieu et les anges les sçavent, il ne veut pas les nier devant les hommes) prenant en gré son petit labeur, il a prié ce bon Dieu qu'il nous conduise et gouverne tousjours, et augmente ses grâces sur nous, et les face valoir à nostre salut et de tout ce paoure peuple \
1 « Sur cela, dit Bèze , ayant prié (Messeigneurs) luy pardonner tous ses défauts, lesquels nul n'a jamais trouvé si grands que luy, il leur tendit la main. Je ne seay s'il eust pu advenir un plus triste spectacle à ces seigneurs qui le tenoient tous et à bon droit, quant à sa charge, comme la bouche du Seigneur; et quant à l'affection, comme leur propre père; comme aussi il en avoit congnu et dressé une partie dès leur jeunesse. » Fie de Calvin.