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ADIEUX DE CALVIN AUX MINISTRES DE GENEVE

RECUEILLIS PAR LE MINISTRE PINAUT * Minute originale. Coll. de M. le colonel Tronchin.

Du vendredy 28me jour d'apvril 1564, recueilli par (Pinaut), et escript au naïf autant qu'il se Test peu remettre en mémoire, et de mot à mot, selon qu'il avoit esté prononcé, quoyque par quelqu'autre ordre en quelques mots et propos.

Mes frères, d'autant que j'ay eu à vous dire quelque chose qui concerne Testât non-seulement de ceste Eglise, mais aussi de plusieurs aultres qui quasi en dépendent, il sera bon de commencer par la prière, afin que Dieu me face la grâce de dire le tout sans ambition , mais tousjours regardant à sa gloire, et aussi que un chacun puisse retenir et faire son profit de ce qui sera dict.

Il pourroit sembler que je m'advance beaucoup et que je ne suis pas si mal que je me fais accroire ; mais je vous asseure que combien que je me suis trouvé autrefois fort mal, toutesfois je ne me trouvay jamais en

* Il existe, dans les belles archives de M. le colonel Henri Tronchin, une seconde relation des adieux de Calvin, par un personnage inconnu, B. B. dit Corneille. Avec moins de précision et de naïveté dans les détails, elle confirme pleinement l'exactitude de la première dans tous ses points essentiels. On nous saura gré de reproduire, à titre de variantes, quelques traits empruntés à cette seconde relation, également inédite.

telle sorte, ne si débile comme je suis. Quant on me prend pour me mettre seulement sur le lict, la teste s'en va, et m'esvanouis incontinent. Il y a aussi ceste courte haleine qui me presse de plus en plus. Je suis en tout contraire aux autres malades, car, quand ils s'approchent de la mort, leurs sens s'esvanouissent et s'esgarent. De moy, vray est que je suis bien hébété, mais il semble que Dieu veuille retirer tous mes esprits dedans moy, et les renfermer *; et pense bien que j'auray bien de la peine, et qu'il me coustera bien à mourir, et je pourray perdre le parler que j'auray encores bon sens **; mais aussi en ay-je advertyet ay dict ce que je voulois qu'on me fist, et par ainsy j'ay bien voulu parler à vous devant que Dieu me retire, non pas que Dieu ne puisse bien faire autrement que je ne pense, ce seroit témérité à moy de vouloir entrer en son conseil. Quand je vins premièrement en ceste Eglise , il n'y avoit quasi comme rien *** . On preschoit et puis c'est tout. On cerchoit bien les idoles et les brusloit-on; mais il n'y avoit aucune réformation. Tout estoit en tumulte. Il y avoit bien le bonhomme maistre Guillaume *, et puis l'aveugle Couraut (non pas né aveugle, mais il l'est devenu à Basle2). D'advantage il y avoit maistre An-

* « Quant aux sens qu'il les a fort entiers et subtils plus que jamais; mais que la nature est défaillante... » Relat. de B. B. dit Corneille.

** « Qu'il a souvent prédit qu'il perdroit la parole quelques jours devant que mourir, et qu'il le croit encores. »

*** « Quand vint en ceste ville..., a tout trouvé sans mœurs et sans discipline, ne vie. »

1 Farel.

2 « ... Illuminant les âmes, combien qu'il fust devenu aveugle, quant au corps. » Hlst. eccl., t. I, p. 45.

thoine Saulnier l, et ce beau prescheur Froment qui ayant laissé son devantier s'en montoit en chaire, puis s'en retournoit à sa boutique où il jasoit, et ainsi il faisoit double sermon 2.

J'ay vescu icy en combats merveilleux ; j'ay esté salué par mocquerie le soir devant ma porte de 50 ou 60 coups d'arquebute. Que pensez- vous que cela pouvoit estonner un pauvre escholier timide comme je suis, et comme je l'ay toosjours esté, je le confesse 3 ?

Puis après je fus chassé de ceste ville, et m'en allay à Strasbourg, où ayant demeuré quelque temps je fus rappelé, mais je n'eus pas moins de peine qu'auparavant en voulant faire ma charge. — On m'a mis les chiens à ma queue, criant hère, hère, et m'ont prins par la robbe et par les jambes. Je m'en allay au Conseil des 200, quand on se combatoit, et retins les aultres qui y vouloyent aller, et qui n'estoyent pour faire cela ; et quoyqu'on se vante d'avoir tout fait, comme Monsieur de Saulx 4, je me trouvay là, et en entrant on me

1 Banni de Genève en 1538, Saunier était devenu ministre de l'Eglise de Morges. On ignore la date de sa mort.

2 On sait que Froment se présenta d'abord à Genève, en qualité de maître d'école. Esprit vain et léger, il ne sut pas rester à la hauteur de son rôle glorieux comme missionnaire de la Réforme.

Il abandonna en 1 553 le ministère de l'Evangile, acheta un office de notaire, et mérita plus d'une fois par sa conduite inconsidérée les censures de la Seigneurie.

3 ... « Et répéta par deux ou trois fois ces mots : Je vous asseure que de ma nature je suis timide et craintif. » Bèze, Vie de Calvin. Le même aveu se trouve plusieurs fois exprimé dans la préface du Commentaire sur les Psaumes, véritable autobiographie du réformateur.

4 Est-ce le ministre Nicolas des Gallars, autrement appelé M. de Saules? 11 desservait en 4564, l'Eglise d'Orléans.

disoit : « Monsieur, retirez-vous ; ce n'est pas à vous qu'on en veult; » je leur dis ; « Non feray; allez, meschans ; tuez-moy, et mon sang sera contre vous, et ces bancqs mesmes le requerront. » — Ainsy j'ay esté panny les combats, et vous en expérimenterez qu'ils ne seront pas moindres, mais plus grands. Car vous estes en une perverse et malheureuse nation, et combien qu'il y ait des gens de bien, la nation est perverse et meschante, et vous aurez de l'affaire, quand Dieu m'aura retiré; car encores que je ne sois rien, si sçay-je bien que j'ay empesché trois mille tumultes qui eussent esté en Genève. Mais prenez courage et vous fortifiez, car Dieu se servira de ceste Eglise et la maintiendra, et vous asseure que Dieu la gardera*.

J'ay eu beaucoup d'infirmités, lesquelles il a fallu qu'ayez supportées, et mesmes tout ce que j'ay faict n'a rien vallu. Les meschans prendront bien ce mot: mais je dis encores que tout ce que j'ay faict n'a rien vallu, et que je suis une misérable créature. Mais si puis-je dire cela que j'ay bien voulu , que mes vices m'ont tousjours despieu, et que la racine de la crainte de Dieu a esté en mon cœur ; et vous pouvez dire cela que l'affection a esté bonne; et je vous prie, que le mal me soit pardonné ; mais s'il y a du bien, que vous vous y conformiez, et l'ensuyviez **.

Quant à ma doctrine, j'ay enseigné fidellement, et

* « Que ceste ville auroit des assaulx de dehors, mais que Dieu s'en vouloir servir, qui nous devoit estre un rocher invincible pour ne la point quitter. »

** « Il prie les frères qu'ils luy pardonnent d'avoir esté si violent, colère et soudain. »

Dieu m'a faict la grâce d'escripre ce que j'ay faict le plus iîdellement qu'il m'a esté possible, et n'ay pas corrompu un seul passage de l'Escriture, ne destourné à mon escient ; et quand j'eusse bien peu amener des sens subtils, si je me fusse estudié à subtilité, j'ay mis tout cela soubs le pied et me suis toujours estudié à simplicité *.

Je n'ay escrit aucune chose par haine à l'encontre d'aucun, mais tousjours ay proposé fidellement ce que j'ay estimé estre pour la gloire de Dieu.

Quant à notre estât intérieur, vous avez esleu Monsieur de Bèze pour tenir ma place. Regardez de le soulager, car la charge est grande, et a de la peine, en telle sorte qu'il faudroit qu'il fust accablé soubs le fardeau. Mais regardez à le supporter. De luy, je sçay qu'il a bon vouloir, et fera ce qu'il pourra.

Qu'un chacun regarde à l'obligation qu'il a non-seulement à ceste Eglise, mais à la ville, laquelle avez promis de servir tant en adversité qu'en prospérité, et ainsi qu'un chacun continue sa vocation, et ne tasche point de se retirer ne practiquer. Car quand on va par-dessoubs terre pour eschapper, on dira bien qu'on n'y a pas pensé, et qu'on n'a sollicité cecy ne cela. Mais qu'on regarde à l'obligation qu'avez icy devant Dieu.

Et regardez aussi qu'il n'y ait point de picques ny de parolles entre vous, comme quelquefois il y aura des brocards qui seront jetez **. Ce sera bien en riant, mais

* ... « N'a usé de sophisterie, veut vivre et mourir en la doctrine qu'il a eue, et prie les frères d'y persévérer. » w « Il n'a point connu tel amour et humanité entre nous qu'il il. 37

le cœur aura de l'amertume. Tout cela ne vaut rien, et mesmes il n'y a point de chrestienté. Il se faut donc garder de cela, et vivre en bon accord et toute amitié sincèrement *,

J'avois oublié ce point : Je vous prie aussi ne changer rien, ne innover. — On demande souvent nouveauté : — non pas que je désire pour moy par ambition que le mien demeure, et qu'on le retienne sans vouloir mieux, mais parce que tous changemens sont dangereux, et quelquefois nuisent.

A mon retour de Strasbourg, je fis le Catéchisme à la haste, car je ne voulus jamais accepter le ministère qu'ils ne m'eussent juré ces deux points, assavoir de tenir le Catéchisme et la discipline ; et en l'escripvant, ou venoit quérir les morceaux de papier large comme la main, et les portoit-on à l'imprimerie. Combien que maistre Pierre Viret fust en ceste ville, pensez-vous que je luy en monstrasse jamais rien. Je n'eus jamais le loisir, et avois bien pensé quelquefois d'y mettre la main, si j'eusse eu le loisir.

Quant aux prières des dimanches, je prins la forme de Strasbourg, et en empruntay la plus grande partie. Des autres, je ne les pouvois prendre d'eux, car il n'y en avoitpas un mot; mais je prins le tout de l'Escriture.

Je fus contrainct aussi de faire le formulaire du baptesme, estant à Strasbourg, et qu'on m'apportoit les enfans des anabaptistes de cinq et de dix lieues à la

eust voulu, mais plus tost des picques couvertes et brocards. Que le tout y doibt mieux eslre que cy-devant. »

* « Aimez-vous l'un l'autre, supportez-vous l'un l'autre. Qu'il n'y ait point d'envie, g

ronde pour les baptiser. Je fis alors ce formulaire rude, mais tant y a que je ne vous conseille de ne changer. L'Eglise de (Berne *) a trahi ceste-ci, et ils m'ont tousjours plus craint qu'aimé, et je veux bien qu'ils sçachent que je suis mort en ceste opinion d'eux qu'ils m'ont plus craint qu'aimé , et encores me craignent plus qu'ils ne m'aiment, et ont tousjours eu peur que je ne les troublasse en leur eucharistie \

Ce propos doibt estre mis cy-dessus en quelqu'endroict duquel il ne me souvient.

Il usa de ces mots que dessus. Je ne les ay point couchez en doubte et incertitude. Je ne doubte pas qu'il ne les couchast mieux, et qu'il ne dist davantage. Mais ce dont il ne m'est pas souvenu asseurément, je l'ay omis. Il prinst honneste congé de tous les frères qui le touchèrent en la main, l'un après l'autre, fondans tous en larmes.

Escript le premier jour de may 1564, duquel mois et an il mourut le vingt-septième jour.

Ultima Galvinus nobis quœ verba locutus, Quae meminisse mihilicuit, certo que referre, Hîc mihi descripsi monumentum, secl mihi soli.

* « Que ceux de... trahirent ceste Eglise à son bannissement à cause de l'eucharistie, et encores le craignent plus qu'ils ne l'aiment. Veut qu'ils sçachent qu'il est décédé de ce monde avec telle opinion d'eux. »

1 Mot en blanc dans les deux relations.

* Jean Pinaut, ministre.

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