‹ LettresChapitre 68 sur 71 · UNE CALOMNIE HISTORIQUE · texte numérisé non relu

UNE CALOMNIE HISTORIQUE

On lit dans les Nouveaux Mémoires de l'abbé d'Artigny, t. III, p. 313-316 : « Un jésuite habile et très curieux d'anecdotes littéraires m'a communiqué les deux lettres suivantes dont M. le marquis du Poët conserve précieusement les origi-

historique. 589

naux... Ces deux lettres où le patriarche des P. réformés s'est peint au naturel, lui font si peu d'honneur qu'il n'est rien que l'on n'ait mis en œuvre pour les retirer d'entre les mains de M. du Poët, jusque-là qu'un ministre des Cévennes ayant demandé à les lire, voulut s'en saisir de force, ce qui donna lieu à une scène un peu vive dont on imagine bien que les suites ne furent pas à l'avantage du prédicant. »

Telle est la première mention, légèrement ornée, des deux fameuses lettres qui, publiées en 1750 par l'abbé d'Artigny, allaient fournir un sarcasme à Voltaire, et commencer leurs succès de scandale dans un chapitre célèbre de L'Essai sur les mœurs : « Le dernier trait au portrait de Calvin peut se tirer d'une lettre de sa main qui se conserve encore au château de la Bastie-Roland près de Montélimart. Elle est adressée au marquis du Poët, grand chambellan de la reine de Navarre, et datée du 30 septembre 1561 : « Honneur, gloire et richesses seront la récompense de vos peines. Surtout ne faites faute de défaire le pays de ces zélés faquins qui excitent les peuples à se bander contre nous. Pareils monstres doivent être étouffés comme je fis icy de Michel Servet, Espagnol \ » Trop avisé pour reproduire l'indigeste fatras des lettres signalées par Y habile jésuite, et accueillies sans examen par l'abbé d'Artigny, mais trop partial pour en discuter la valeur, Voltaire se bornait à une citation, et il jetait en défi à la Réforme une phrase de la main de Calvin, contenant un atroce conseil de meurtre enveloppé dans une allusion cruelle à la mort de Servet.

Ce n'était là que le prélude de la fortune réservée aux deux pièces, dont la singulière destinée a été de servir tour à tour les rancunes de l'esprit philosophique du XVIIIe siècle contre l'esprit religieux du XVIe, et les haines d'une école qui ne recule pas, on le sait, devant l'apologie de l'Inquisition et de la Saint-Barthélémy, mais qui se voile pieusement la face devant le bûcher de Servet, et les inconséquentes rigueurs de la Réforme à Genève. Les lettres à M. du Poët devaient fournir une

1 Essai sur les mœurs, CI 34.

ample matière aux déclamations d'un parti, assez peu scrupuleux sur le choix des armes contre l'hérésie; il n'a pas manqué de s'en emparer. Bornons-nous à rappeler qu'on les retrouve invariablement citées dans un grand nombre d'écrits de controverse catholique depuis d'Artigny et Bergier1 jusqu'à M. l'abbé Amodru 2, qu'elles ont obtenu les honneurs d'une double mention dansAudin 3, et d'une insertion littérale dans un des livres les plus prônés de M. Capefigue \ Ajoutons enfin qu'un écrivain du Dauphiné, M. Aubenas, a renouvelé l'accusation 3, reproduite par un savant historien, M. Lavallée 6, qui n'hésite pas à condamner Calvin sur la foi de Voltaire.

Telle est l'histoire de ces lettres qui, citées avec une imperturbable assurance depuis plus d'un siècle, ont acquis, en passant de bouche en bouche, une autorité mystérieuse, qui semble placée au-dessus des débats et des doutes. Ainsi naissent et se propagent, au gré des passions intéressées à les répandre, ces mensonges consacrés qui ne sauraient soutenir le plus léger examen, et dont les plus éclatantes réfutations peuvent à peine ébranler l'empire. C'est une de ces fraudes pieuses que nous entreprenons de démasquer pour la première fois aujourd'hui.

Parmi les seigneurs qui embrassèrent avec le plus d'ardeur la cause de la Réforme en Dauphiné, dans la seconde moitié du XVIe siècle, il faut compter Louis de Marcel, seigneur de Barry, Mornans, Saou, baron du Poët, près de Montélimart. Il unit ses efforts à ceux des principaux gentilhommes du pays, Montbrun, Blacons et Mirabel, pour obtenir la liberté de conscience, et rivalisa de bravoure avec eux dans la défense de Lyon contre l'armée catholique 7. Il prit part aux batailles

1 Dictionnaire théologique, I, 241.

2 La vérité proposée aux catholiques et aux protestants, Valence, 1847, in-18.

s Vie de Calvin, II, 179, 434, 435.

4 Histoire de la Réforme, II, 34, 35.

5 Notice historique sur la ville et le canton de Valreas, 15G, 157. y Histoire des Français, II, 362.

7 D'A'ubigné, Hist. univ., t. I, p. 247.

Page 1