‹ Lettres (volume 2)Chapitre 101 sur 163 · A LA MÈRE CLAIRE-MADELEINE DE PIERRE · texte numérisé non relu

A LA MÈRE CLAIRE-MADELEINE DE PIERRE

SUPÉRIEURE A ANGERS

On ne recourt au l'ère spirituel que dans des occasions importantes. — Dès le commencement de l'Institut on a pris la discipline deux fois la semaine. — Lemaladies mentales des parents ne sont pas toujours un empêchement à la réception des enfants.

VUE -j- JÉSUS !

Annecy, 3 avril 1641.

Ma toute chère fille,

Vraiment, je trouve par votre dernière lettre que vous êtes pourvue d'un Père spirituel bien soigneux de vouloir visiler nos Sœurs si souvent, et pour l'ordinaire deux fois la semaine. Il faut ménager ses bonnes volontés fort discrètement, lui faisant voir la Règle qui dit qu'on n'aura recours au Père spirituel que pour les choses importantes, et où il sera requis d'une spéciale Providence; que tout le reste demeure à la charge de la Supérieure, crainte d'être importunes, pour des choses trop minces, à Messieurs nos Supérieurs, avec lesquels nous traitons avec un très-grand respect. Il lui faut dire tout simplement que notre vie est de nous tenir le plus que nous pouvons auprès de Dieu ; que cela nous fait vivre en grande paix, sans beaucoup de choses à faire ni à dire. Et faut procurer que les Sœurs qui parleront à ce bon Monsieur lui fassent entendre, comme par manière d'entretien, mais très-respectueusement et amiable-

ment, que notre saint Fondateur nous a tellement laissé par le menu dans ses écrits, tout ce que nous avons à faire, que, si nous nous y tenions attachées, nous n'aurions quasi jamais besoin d'autre chose; cela l'instruira facilement comme il se doit comporter en la charge de Père spirituel. Mais je vous conjure que ceci se fasse très-doucement et amiablement; car il ne faut rien oublier pour se conserver un bon ami, à plus forte raison un cordial Père spirituel.

Vraiment, ma fille, c'est une mauvaise affaire que la défense si absolue que vous a faite, à toutes, Mgr votre bon prélat, de faire la discipline. Il est très-vrai ce qu'il dit, que notre Bienheureux Père ne l'a pas ordonné pour règle déterminée : aussi plusieurs Fondateurs n'ont point déterminé les macérations, et on ne laisse pas de les pratiquer, parce qu'ils en ont permis et conseillé l'usage. Il faut faire entendre, avec toute soumission et respect à ce digne seigneur, que la coutume est universelle dans toute notre Congrégation, et dès son premier commencement de faire la discipline deux fois la semaine, ce qui s'est établi par la permission et conseil de notre Bienheureux Fondateur, sans obligation de conscience toutefois; que dans les Ordres religieux les coutumes générales ont force [de loi] et sont tenues pour règle; que le sujet pour lequel la discipline n'est que permise et non commandée dans les Constitutions, c'est que notre Ordre étant institué pour les infirmes, si la discipline était d'obligation il les en faudrait dispenser; et notre Bienheureux Père a désiré que les Règles obligeantes [d'obligation] fussent si saintement mitigées, que les infirmes mêmes les puissent observer. Il ne faut rien oublier pour ravoir votre liberté et vous tenir dans l'uniformité de toutes les maisons. Si vous ne pouvez rien obtenir de ce bon prélat, vous m'en avertirez, etje prendrai la confiance de lui en écrire; cependant il faut avoir patience et obéir.

Quant à ce que le Coutumier dit de s'enquérir des races des filles que l'on reçoit, cela s'entend quand on sait quelques parents v.u. 25

fols; il faut soigneusement s'informer si c'est un mal héréditaire. Que si l'on apprend qu'il y ait quelques parents de suite entachés de ce mal, c'est une marque qu'il y a une tare en la race, et ne faut point admettre les filles à la profession, sinon qu'elles aient l'esprit extraordinairement doux, fort gai et exempt de toute mélancolie et bizarrerie. Quant à ce que vous me dites du père de M. , cela ne doit pas seulement être considéré ; et il faut savoir une fois pour toutes, que lorsque la folie ou l'humeur hypocondriaque arrive à une personne par des accidents funestes et des afflictions extrêmes, alors la tare n'est pas en la race, mais en la personne particulière, et cela ne doit pas préjudicier aux filles. — Quant à la fondation de N., je serais bien aise qu'elle se fît; mais je ne saurais consentir aux fondations que l'entière observance du Coutumier n'y soit, pour le temporel et spirituel. Il n'y a rien à craindre, puisque vous avez l'avis de notre bon M. l'abbé de Vaux; car c'est l'ami fidèle, les conseils duquel on peut et doit recevoir sans crainte, Dieu ayant mis dans cette âme bénite une si grande intelligence et pratique de l'esprit de notre Bienheureux Père, que je serai toujours en plein repos de ce que nos Sœurs feront par son avis. Recommandez-moi à ses prières. Votre, etc.

LETTRE MDCCLXVI

A LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

SUPÉRIEURE A BOURG EN BRESSE

Réponse favorable du cardinal de Lyon pour le retour de cetle Mère à Annecy ;

joie qu'en éprouve la Sainte et toute la communauté. Comment traiter avec les

Sœurs de Bellecour.

vive -j- jési;s !

[Annecy], 5 avril 16-41.

Ma très- chère et bien-aimée fille, Ma Sœur votre compagne m'a écrit que vous étiez bien malade d'une fièvre tierce, et ma Sœur la Supérieure de Belle-

cour m'écrit qu'outre cela vous avez une enflure. Tout cela me tient un peu en peine, et fait désirer d'avoir promplement de vos nouvelles. Et cependant je m'en vais vous en dire une, qui est que Son Eminence a fait réponse à Mgr de Genève, auquel il écrit une lettre fort courtoise, lui disant que si bien on lui avait fait entendre que vous étiez professe de Lyon, que néanmoins, pour lui témoigner la déférence qu'il lui veut rendre et le désir qu'il a de le servir, il lui accorde votre retour en ce monastère , et envoie quant et quant une très-belle et fort honorable obéissance; de sorte, ma très-chère fille, que vous voilà toute noire, dont je bénis Dieu de tout mon cœur, qui me veut donner la chère consolation de nous revoir un peu ici à souhait toutes ensemble.

Quant à mon voyage de Moulins, il est fort incertain. Monseigneur branle fort au manche, et M. notre Père spirituel encore plus, à cause que ces nuits passées j'ai été travaillée de mes défluxions. Pour moi, ma chère fille, j'en suis dans une parfaite et entière indifférence; pourvu que j'obéisse, il me suffit. Ma Sœur la Supérieure de Bellecour, par un billet que j'ai reçu hier d'elle, me dit qu'elle attendait Son Eminence pour savoir sa volonté avant que d'accorder ma Sœur de la Martinière à nos Sœurs de Moulins.

Il me tarde un peu de savoir tout cela, mais surtout d'avoir de vos nouvelles; faites-m'en donc part le plus promplement que vous pourrez, et me dites tout simplement si vous pensez d'avoir les forces et la santé, comme je l'espère et le désire, pour porter le faixde la supériorité ; car, voyez-vous, je ne doute point que nos Sœurs ne vous élisent, et c'est mon désir; car il me semble que cela se doit pour plusieurs saintes raisons qui regardent encore la conservation de l'estime et bonne odeur que Dieu vous a données dans l'Institut, que la conduite que l'on a tenue sur vous à Lyon a semblé devoir ternir, bien que cela ne soit pas. Enfin, ma très-chère, j'adore la souveraine

Providence qui dispose toutes choses à notre mieux; bénie soilelle de cette douce consolation qu'elle nous prépare ! Et nos Supérieurs et nos Sœurs en ont un grand contentement; mais il m'est avis que nul n'est égal au mien de revoir ma trèschère cadette auprès de moi, passer le reste de mes jours avec elle, l'avoir pour Mère très-chère, pour fille uniquement aimée, et pour Sœur de parfaite confiance. Je ne puis que bénir sans fin la bonté de notre divin Sauveur, et la supplier de me faire la grâce de profiter de ce bonheur.

J'ai écrit ma joie partout : témoignez la vôtre aussi de retourner ici, surtout à Lyon, disant que béni soit Dieu qui a donné une si heureuse fin aux afflictions que sa Providence a permis que vous ayez reçues, sans rien dire davantage, sinon les prier de vous aimer en Notre- Seigneur, et les assurer que votre dilection pour elles sera éternelle; et ne dites à qui que ce soit une seule parole qui témoigne le moindre désir du monde de retourner à Lyon, ni aucun ressentiment de tout ce qui s'est passé, mais tout amour et témoignage de bienveillance pour chacun. Je vous conjure, ma toute très-chère fille, de vous témoigner en cette occasion vraie fille de Dieu et de notre Bienheureux Père qui ne fit jamais revanche, et à l'imitation de notre Sauveur qui ne se plaignait jamais, mais rendait des effets de bonté et témoignages d'affection à ceux qui le traversaient le plus. Que Lyon relire votre compagne, comme la raison le requiert; il faut que chacun retourne en son nid. Quelque honnête séculière vous pourra accompagner : je vous dirai ce que j'ai découvert, et comme il est évident que l'on ne vous veut point là, et que si l'on vous y eût retirée, ce n'eût été qu'amertume pour vous. C'est sans loisir que je vous écris, mais d'un cœur incomparable.

Conforme à l'original gardé aux Archises de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MDCCLXVII

A UNE SUPÉRIEURE DE LA VISITATION

Conseils pour le bon gouvernement de sa communauté. — Une Sœur infirme peut avoir deux tours de lit de futaine. — Devoir des Supérieures et des Sœurs déposées. — Une vraie Religieuse craint le parloir et la perte du temps. Pensée de saint François de Sales à ce sujet. — Ce serait manquer à la clôture de permettre à une enfant retirée dans le monastère de sortir toutes les semaines pour aller voir sa mère.

l'IVE -{- JÉSUS !

[Annecy], 5 avril 1641.

Ma très-chère soeur ma fille bien-aimée,

Dieu vous a choisie pour la direction de cette chère famille; c'est pourquoi vous devez avoir une très-humble assurance que sa Bonté la conduira par votre entremise, si, comme un chétif instrument, vous vous tenez en sa bénite main par une entière confiance, accompagnée de la fidélité à suivre exactement les ordonnances de votre Institut et les saints et sages conseils qui vous y sont donnés, particulièrement dans votre Règle de saint Augustin et dans la Constitution de la Supérieure; et que toujours avant de commencer les actions de votre charge, vous vous abaissiez devant Dieu pour mendier son assistance en l'action que vous devez faire : celte pratique est bien utile et nécessaire pour le bon gouvernement. Je prie Dieu qu'il vous donne toujours plus abondamment son Saint-Esprit, lequel repose sur l'àme humble, afin que votre communauté prenne de si profondes racines en celle sainle vertu que jamais plus elle ne soit ébranlée , ains qu'elle rende à Dieu et à la chère vocation l'honneur et la bonne odeur d'une sainte et bonne édification au prochain; ce qu'il faut particulièrement qu'elle fasse par la dévotion.

Pour ce que vous me demandez, si l'on peut avoir un tour de lit d'étoffe pour cette Sœur, je vous assure que je suis étonnée que M. votre médecin ne trouve pas que deux tours de lit de futaine, qu'on permet aux Sœurs infirmes, soient aussi

chauds qu'un d'étoffe. Je suis assez vieille, et je couche dans une chambre où l'on ne fait point de feu, où il y a deux grandes fenêtres et deux portes; et, si, je ne me trouve point incommodée avec des tours de lit de futaine. Nous avons encore une bonne Sœur qui passe soixante et tant d'années, laquelle couche en une chambre sans feu et à deux portes, qui n'a son lit entouré que de deux fulaines. Que si, à toute extrémité, le médecin veut qu'on mette un tour de lit d'étoffe, je voudrais que l'on en mît un de futaine dessus. Vous voyez, ma chère fille, combien je veux mal aux singularités. Dieu nous fasse la grâce de nous tenir si bien closes et serrées à notre sainte Règle que nous n'en déclinions jamais.

Dieu permet que vous trouviez quelque consolation et utilité dans nos lettres, parce que vous avez un bon cœur disposé au bien, tellement que peu de chose vous profite; c'est faire en bonne ménagère. Faites bien toujours ainsi; mais que votre principal soin soit de remettre et abandonner vous et votre maison à la divine Providence, travaillant pour son bien selon tout le pouvoir que Dieu vous en donnera. Là où est la paix et l'observance, Dieu y est. Je suis bien aise que cela règne dans votre communauté, comme aussi l'union qui est entre vous et ma chère Sœur la déposée. Mon Dieu ! que cela est d'édification pour les communautés quand les déposées sont bonnes déposées, c'est-à-dire fort humbles, fort récolligées et retirées, et que les Mères élues sont bonnes Mères, et qu'elles prennent entièrement le fardeau avec cordialité, bonté et très-exacte observance; je dirais encore volontiers, avec charité envers les déposées, ne les divertissant de leur sainte solitude et repos que le moins qu'il se pourra, pour leur laisser l'esprit libre et paisible de vaquer à Dieu et à elles-mêmes; cela, selon la portée de chacune et sans gêne. Je sais qu'autrefois votre chère déposée avait des attraits spéciaux à la sainte familiarité avec notre bon Dieu; dites-moi un peu de ses nouvelles ou qu'elle m'en dise.

Je serais consolée d'apprendre si, maintenant qu'elle doit être déchargée des écritures et du parloir qui la divertissaient dans son précieux loisir, IVotre-Seigneur lui continue ses bénédictions ; dites-lui ce petit mot de ma part.

Je salue toutes nos Sœurs et leur souhaite un cœur vivant avec le divin Sauveur, d'une vraie vie ressuscitée, séparée de tout ce misérable monde et surtout d'elles-mêmes. Ne cessez de leur recommander la retraite intérieure, la simplicité et l'amour à la bassesse. Croyez, ma fille, qu'une àme religieuse qui se plaît au parloir, se rend très-indigne de parler avec Dieu en la sainte oraison. Gardez-vous bien qu'aucune de vos Sœurs y perde du temps, ni à des écritures inutiles. J'ai quelque petit sujet de vous donner maternellement cet avis. J'estime que c'est une grande perte pour l'éternité que la perte du temps. Notre saint Fondateur, qui employait soigneusement tous les moments, disait pourtant que, quand il considérait comme il employait mal le temps, il. était en grande peine que Dieu ne lui voulût pas donner son éternité, parce qu'il ne la donne qu'à ceux qui emploient bien le temps. Voilà, ma fille, les propres paroles d'un Saint ; redites-les souvent à nos chères Sœurs. — Pour la jeune fille de cette damoiselle, n'ouvrez pas cette porte, qu'entrant chez vous elle puisse sortir toutes les semaines une fois pour aller chez sa mère, cela serait contre la clôture; mais sa mère étant bonne et pieuse, priez Notre-Seigneur qu'il parle à son cœur et lui fasse entendre que la mère de Samuel ne requit jamais que son enfant sortit de la maison de Dieu pour l'aller voir; mais elle Fallait voir elle-même en la maison de Dieu. Il faut qu'elle imite la piété de cette ancienne dame. Votre, etc.

LETTRE MDCCLXVIII

Page 1