‹ Lettres (volume 2)Chapitre 102 sur 163 · A LA MÈRE MARIE-CONSTANCE DE RRESSAND · texte numérisé non relu

A LA MÈRE MARIE-CONSTANCE DE RRESSAND

SUPÉRIEURE A X.UTIIS

Humilité de la Sainte à recevoir une observation. — Quand les jeunes Sœurs surpas^ sent les anciennes en vertus et en capacité, il faut les employer aux charges du monastère. — Comment doivent se conduire les Sœurs déposées; elles doivent être averties de leurs manquements; égards qui leur sont dus. — Extrême pauvreté de quelques monastères. — Conseils au sujet d'une vocation.

vive -j- JÉSUS !

[Annecy. 1(341.]

Ma toujours très-aimée fille,

Gardez-vous bien, je vous prie, de nourrir ces attendrissements et appréhensions de mon départ de cette chétive vie. Hélas ! vous voyez combien mon pèlerinage est prolongé, puisque nie voici en la soixante et dixième année de ma vie et en bonne santé, grâce à Dieu. Je dis, grâce à Dieu, puisque la santé et la longue vie sont des bénéfices de sa Bonté qui me les a donnés sans que je les aie demandés; mes souhaits étaient bien autres; sa très-sainte volonté soit faite! Ne demandez rien pour moi à ce divin Sauveur, sinon que je ne l'offense point, qu'il fasse son bon plaisir de moi, et que, quand II me fera la grâce désirée de me retirer de ce monde, qu'il me tire dans le sein de sa miséricorde. Vous devez bien croire, ma toute chère fille, que je n'oublierai jamais votre cœur ni tout ce cher Institut.

Que vous dirai-je, ma chère fille, pour la vocation de cette bonne damoiselle? Je vois que c'est une âme que Dieu poursuit de longue main; nous ne savons pas si c'est en notre Institut. C'est pourquoi il faut tâcher de sonder les attraits de Dieu en cette âme; et si elle est appelée chez nous, il se faudrait bien garder de lui fermer la porte. — Vraiment je le crois bien, ma chère fille, que N. trouve étrange que l'on m'appelle digne Mère : je le trouve aussi infiniment étrange, quand j'y fais

attention; mais la plupart du temps je n'y prends pas garde '. Il est vrai que j'avais prié plusieurs fois que l'on ne me nommât plus, sinon notre Mère de Nessy, tandis que je serai Supérieure; et lorsque je serai déposée, notre Sœur Jeanne-Françoise Frémyot d'Annecy; car je suis de cette chère maison où le Bienheureux m'a mise. Je vous conjure donc, et toutes nos bien-aimées Sœurs, de ne me plus appeler digne. Hélas! de quoi suis-je digne? d'un supplice éternel, si une clémence infinie ne m'était appliquée. Et je me sens au fond de mon cœur très-particulièrement obligée à N. qui trouve tant à redire à ce mot de digne Mère, et vous êtes très-particulièrement ma bien-aimée fille de m'avoir si naïvement écrit cette censure. N. me l'avait déjà bien écrit avec des termes plus convenables à ce que je suis, que vous, ma fille, qui m'êtes trop douce et trop bonne. — Mais, mon Dieu , ma fille, que me dites-vous? que vous craignez que l'on perde l'esprit de simplicité. Hélas! quand cela sera, nous perdrons tout à fait l'esprit de la Visitation. Dieu nous défende de ce malheur!

Non, je vous supplie, ma fille, ne vous rendez point complaisante à celte petite fantaisie des filles qui veulent discerner les anciennes d'avec les jeunes. Failes-leur bien entendre ce que dit notre Bienheureux Père que « l'amour égale les amants » ; que la Congrégation de la Visitation n'étant qu'un petit corps, il n'y doit avoir qu'un cœur et une âme, tant l'union doit être grande. Et puis, comme vous dites, ce n'est plus être jeune d'avoir sept ou huit ans de profession, et quand les plus jeunes passent les anciennes en vertus et bons talents, il les faut

1 La Mère Marie-Constance de Bressand, l'une des plus grandes Supérieures de l'Institut, en faisant remarquer à sainte J. F. de Chantai qu'on s'étonnait de ce qu'elle se laissait appeler digne Mère, se croyait sans doute encore sous le poids d'une obéissance qu'elle avait reçue vingt ans auparavant, ainsi qu'on le lit dans sa vie : « A Paris, la Sainte la choisit pour son aide spirituelle avec ordre de l'avertir très-simplement de ses défauts. »

employer sans crainte ; car enfin , après qu'on a tenu les filles

basses quelque temps, et qu'on voit que Dieu les dispose à

servir la Religion, on les doit mettre en œuvre, car Dieu ne

donne pas ces talents et dispositions en vain; c'est une marque

qu'il veut être servi d'une âme quand II lui donne de quoi le

faire.

Oui, ma fille, il faut avertir les déposées de leurs défauts. Si l'on ouvre la porte à ce respect humain de n'oser avertir et reprendre les déposées, l'observance serailbientôtàbas. Ce serait une étrange chose si pour avoir été Supérieure trois ou six ans, il fallait être le reste de sa vie exempte des soumissions et humiliations de la Religion! Dieu nous défende de cette dangereuse contagion. Il faut rendre du respect cordial aux déposées selon la Règle; mais cela ne doit point leur faire accorder des libertés contre cette même Règle , comme seraient des exemptions du silence, permissions de faire ce qu'elles jugent à propos, n'oser lire les lettres qu'elles écrivent ou reçoivent. Elles-mêmes doivent fuir cette liberté, quoique la Supérieure leur peut et doit déférer quelque chose, mais non pour en faire coutume d'obligation générale. Il faut que les déposées marchent dans une entière observance, comme les autres. Mon Dieu! que je fais d'état des Mères déposées qui ne recherchent et ne veulent que la soumission, la retraite et le recueillement! Et que j'aime de tout mon cœur les Supérieures élues qui se comportent envers les déposées avec une généreuse et cordiale humilité. Je dis humilité généreuse et cordiale, pour faire qu'elles traitent les déposées avec grande bonté, demandant humblement leurs avis, et agréant avec suavité que les Sœurs rendent aux déposées le respect et la reconnaissance qu'elles leur doivent; et d'autre part une sainte générosité qui les empêche de se gêner pour le respect des déposées, et leur fasse faire à la vue de Dieu, ce qu'elles jugeront nécessaire pour le bien du monastère et des Sœurs

Je vous remercie, ma fille, de la charité que vous avez faite à nos Sœurs de [Semur]; mais croyez que ce ne sont pas les plus pauvres. Nos pauvres Sœurs de Nancy , ruinées par la guerre , mangent du potage à l'eau et au sel, avec quelque peu d'herbes dedans, sans une goutte de beurre ni de graisse, vivent du pain de munition des soldats, par la charité du roi, vont nu-pieds l'été, l'hiver elles portent des sabots de bois, et ont ensuite toutes les pauvretés et disettes que l'on peut colliger de celleslà. Nos pauvres Sœurs sont en telle extrémité et ne disent mot; sans doute que Dieu voit de bon œil cette humble souffrance, à laquelle je porte une extrême compassion. Mais je vois presque toutes nos maisons si abattues et reculées par la misère générale du temps, que chaque communauté a prou peine de se soutenir soi-même , et ne savons où recourir pour faire faire la charité, personne ne pouvant donner de son abondance, mais de ce qui lui est bien nécessaire. El véritablement je remarque que la bonté de Notre- Seigneur fait abonder beaucoup de grâces spirituelles où ces grandes disettes temporelles se trouvent.

Quant à la vocation de madame N. , je ne puis pas discerner si elle est véritable; c'est affaire de ceux qui gouvernent sa conscience. Qu'elle ne prenne pas diversité d'avis vers plusieurs personnes, mais seulement de deux ou trois, qu'elle unira ensemble, qui soient de confiance, de doctrine, d'intelligence, et surtout fort désintéressées pour son regard; qu'elle leur expose nûment les attraits qu'elle sent, et les raisons qui l'arrêtent. Que si véritablement son appel est de Dieu, Il est le maître souverain; personne ne peut sans crime résister à sa volonté. Mais si ce n'est qu'un simple désir que cette âme a de la retraite, et de son débarrassement des affaires du monde, je crois que la parole de l'Ecriture, qui ordonne que les mères assistent leurs enfants, doit avoir plus de force que toute autre considération.

LETTRE MDCCLXIX

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