SUPÉRIEURE A TURIN
Comment triompher du trouble et du découragement. — Regarder Dieu et faire en tout sa volonté. — Dans les monastères établis en pays étrangers il est raisonnable de s'accommoder aux usages, soit pour la nourriture, soit pour le langage.
vive f jésus!
[Annecy, 1641.]
Mon Dieu! ma très-chère fille, que votre lettre du commencement du mois de mai me toucha le cœur sensiblement! Mais avant la fin de la page, je vis que noire bon Dieu se tient toujours à votre dextre. Il répand ses lumières dans votre cœur, sujet à ces secousses de temps en temps. Il faut toutefois travailler à gagner petit à petit le dessus, en fermant fidèlement la porte de votre cœur à toutes les réflexions et pensées qui vous peuvent troubler ; je vois bien que vous leur prêtez un peu l'oreille au commencement qu'elles se présentent, et c'est ce qui cause les troubles, tendresses, et ces regrets de ceci ou de cela. Souvenez-vous que c'est un exercice qu'il y a longtemps que Dieu permet en vous, et que ma présence ni notre voisinage n'a pas empêché, ni empêcherait encore moins que jamais, si pour cela vous aviez quitté l'emploi où Dieu vous veut. Pour l'amour de Lui, gardez-vous de cette tentation; elle vous porterait d'autant plus de préjudice qu'elle offenserait Dieu, en ce que vous n'auriez pas les moyens qu'il vous donne de le servir et vous perfectionner, négligeant ainsi les desseins qu'il a sur vous, et
la conduite suave de sa Providence. Soyez donc ferme à lui rendre ce qu'il veut de vous, qui est que vous souffriez ces attaques sans les regarder, et fassiez selon le bon cœur qu'il vous a donné, et comme je vois par sa grâce que vous faites.
J'admire comme sa Bonté cache à vos yeux l'amour et l'estime que font vos filles et ceux qui vous connaissent, de votre vertu. D'ores-en-avant [dorénavant] tenez ferme, ma chère fille, sans laisser entrer aucun désir dans votre cœur que celui d'accomplir parfaitement la divine volonté. Vous voyez que sa douceur vous attire, vous donnant du contentement d'être avec Lui et de parler de sa bonté : que voulez-vous davantage? Certes, trop eut avare à qui Dieu ne suffit. Il faut se donner sans réserve à Dieu, et non à ses inclinations, propres intérêts et consolations.
II vous faut reprendre pour jamais votre vieille leçon, de regarderen toute occasion ce que Dieu veut, et le faire indifféremment, gaiement et amoureusement. Ainsi vous vous aimerez au lieu où vous êtes, et la condition des esprits que vous y avez, parce que c'est la volonté de Dieu, et que sa Bonté aime le pays où vous êtes et les âmes qui y sont. Il a donné son sang pour elles, aussi bien que pour les esprits français, et partant il faut aimer ce qu'il aime, et, parce qu'il les a faits comme ils sont, ne requérir pas de tels esprils les douceurs, suavités et bonnes grâces qui sont aux esprits français et en ceux de Savoie; ils ne laissent pour cela d'être agréables à la divine Bonté, d'être bons et vertueux. Il faut servir les âmes sans différence des nations. Je vous dis tout ce qui me vient pour une bonne fois, afin que le relisant, il vous serve contre ces tracasseries d'aversions qui vous travaillent, et que je vous prie de ne jamais écouter, et Dieu vous fera grande en bénédiction en cette vie et en gloire en l'autre, si vous quittez et surmontez tout.
Oui, ma très-chère fille, quand on va fonder dans une contrée étrangère, il est raisonnable que nous nous accommodions à la
façon du pays, soit pour apprêter les vivres, soit pour le langage. Lorsque les Carmélites espagnoles vinrent fonder en France, elles apprirent incontinent à parler français; mais aux lieux où on ne le parle pas, il faut toujours qu'il y ait quelque Sœur qui parle et qui écrive en français, afin que les monastères de ces lieux-là puissent se communiquer par lettres à ceux de France, qui sont en grand nombre. Dieu répande de plus en plus ses bénédictions sur nos clières Sœurs! Quand elles seront bien attachées à Dieu, elles ne craindront plus les vents de la terre. Je les salue de tout mon cœur.
LETTRE AIDCCLXXXIX {Inédite)
A LA SOEUR MARIE-MADELEINE DE GRANIUU
A GREXOISLE
L'âme impuissante à faire l'oraison doit au moins y suppléer par des aspirations fréquentes. — Motifs de persévérance au service de Dieu.
VIVE \ JÉSUS
[Annecy, 1641]
Je bénis Dieu qui conserve en votre cœur, ma fille, la sincère confiance qu'il a toujours eue au mien, qui vous chérit si tendrement. Je le vois toujours dans ses souffrances, ce qui me donne une compassion amoureuse, toute maternelle; mais il m'est avis pourtant que j'y remarque quelque soulagement et je ne sais quoi, qui me donne bonne espérance. Oui, ma fille, et je vous conjure de la prendre en la bonté de Notre-Seigneur, et' d'avoir une grande patience et douceur à supporter vos peines et à attendre l'heure que la divine Providence a destinée à votre soulagement. Il tardera encore, mais II viendra, n'en douiez point; attendez avec une profonde soumission. Et cependant, ma très-chère fille, tenez votre lampe allumée, vous surmontant le plus que vous pourrez pour rendre à ce divin Seigneur ce qu'il
AXNEE 1641. 431
désire de vous, qui sont les actions qui sont eu votre pouvoir. Tâchez donc de demeurer votre demi-heure d'oraison en révérence extérieure devant Lui , et par désir en révérence intérieure , et lui dites de fois à autre quelques paroles de soumission, de confiance, en demandant son secours. Ma fille, si vous étiez au parloir avec quelque personne que vous désagréeriez bien, la civilité vous y ferait demeurer tranquillement, sans témoigner votre ennui- à plus forte raison quand nous sommes avec le souverain Bien, il nous faut tenir bonne contenance, et faire ainsi tous vos exercices le mieux que vous pourrez, et comme vous pourrez, disant souvent des paroles à Notre-Seigueur, sans réfléchir pour voir comme vous dites et faites, car n'étant en votre pouvoir de les faire avec goût et satisfaction, cela vous abattra et attristera, vous semblant que vos actions et paroles étant faites de la sorte et comme par violence ne sauraient être agréables à Dieu, ni profitables à votre âme; mais vous vous trompez en cela, ma très-chère fille, car c'est cette violence que Dieu requiert maintenant de vous, et laquelle enfin ravira son divin Cœur et son saint paradis, n'en doutez point. Mais celte voie est bien pénible, il est vrai, et il y en a encore de bien plus épiueuses; mais qui oserait dire à Notre- Seigneur : Pourquoi me conduisez-vous ainsi? Il faut donc, ma toute chère fille, humblement et filialement abaisser votre esprit et tout votre être sous la main de ce souverain Seigneur, contre lequel il ne faut jamais regimber, ni s'échapper à faire volontairement et délibérément aucune action qui lui puisse déplaire. Or sus, prenez un grand courage , ma très-aimée, pour faire ce que je vous dis; et surtout tâchez de ne vous point tant regarder, mais regardez souvent notre bon Dieu et sa sainte .Mère, comme vous pourrez, et ne passez aucun jour sans offrir quelques prières spéciales à celte Mère de miséricorde. Tenez votre esprit joyeux et en douceur, nonobstant ses angoisses. Je suis bien aise que vous trouviez de la consolation avec notre
Sœur M. -Antoinette [de Villiers], c'est une de mes chères filies, et j'espère que votre paix et contentement en ce lieu-là croîtront de plus en plus. Je le désire et prie Dieu de vous combler de ses saintes grâces. Je suis de cœur toute vôtre.
Coufoime à une copie de l'original gardé à la Visitation de Charubéry.
LETTRE MDCCXC
A LA SOEl'lt LOUISE-ANGÉLIQUE DE LA FAYETTE