SUPERIEURE AU PREMIER MONASTÈRE DE PARIS
Encouragement à porter avec confiance le fardeau de la supériorité. — La force et la bénédiction divines se trouveront dans l'union avec les Sœurs déposées. — Consolation de savoir que Mgr de Bourges est inhumé dans l'église du premier monastère de Paris. — Reconnaissance des soins donnés à madame de Toulonjon.
VIVE -f- JÉSUS l
[Annecy], 22 juin [1641],
Ma très-chère fille, Notre bon Dieu ne se peut tromper en ses choix ; 11 sait ce qu'il a mis en vous, et les aides qu'il vous veut donner pour exercer dignement et à sa gloire la charge qu'il vous a imposée. Faut seulement que vous persévériez en cette humilité et confiance parfaite en sa Bonté, et que vous teniez votre esprit en sainte joie et courage au-dessus de toutes choses et de vous-
1 La Mère de Fontaine, une des gloires de l'Ordre de la Visitation, était issue de parenls calvinistes honorés de la confiance de Henri IV. Grâce au zèle du Révérend Père Jérôme Lalleinant, Jésuite, elle abjura l'erreur, à
même, et que, comme vous dites, ma très-chère fille, il n'y ait entre vous, votre unique et très-chère Sœur H. A. [Lhuillier] et A. M. [Bollain] qu'un seul jugement et volonté, et vous expérimenterez que la force et la bénédiction [sont] en l'union parfaite qui se fait pour Dieu.
Hélas ! que les maladies de ma très-aimée et vraie fille me
peine âgée de quatorze ans. Les luttes intimes qui préparèrent sa conversion, l'étude approfondie qu'elle dut faire pour dissiper les préjugés de son esprit, les sacrifices acceptés pour être fidèle aux maximes évangéliques, avaient mûri son jugement, trempé son caractère, et fait germer en son unie une forte vocation de vierge et d'apôtre. Entrée au premier monastère de Paris (1628), « elle prouva bientôt, disent les anciens Mémoires, que son cœur était comme un autel qui conservait toujours le feu sacré; elle en devint l'heureuse victime, et en fit passer quelques étincelles dans un grand nombre d'âmes qu'elle gagna à Jésus-Christ » .
Le premier labeur offert à son zèle fut la réforme de l'abbaye de la Perrine, au diocèse du Mans. Après y avoir rétabli l'observance monastique, elle rentra dans sa communauté et bientôt dut accepter la direction d'un noviciat nombreux et florissant. De ses vingt-cinq disciples, douze, élues Supérieures dans l'Institut, y maintinrent la pureté de l'esprit et des vertus de saint François de Sales, pendant que d'autres se sanctifiaient au premier monastère dans une vie de pénitence et de prière. On remarquait entre toutes la princesse Hamilton, connue sous le nom de Sœur Paule- Alarie, dont l'unique ambition semblait être de s'effacer autant qu'elle avait brillé dans les cours d'Ecosse et d'Angleterre. — La sagesse de la Mère de Fontaine qui s'éclairait dans une constante et intime union avec Dieu, la puissante charité qui faisait jaillir de son cœur un admirable mélange de douceur et de force, de prudence et de simplicité, de fermeté et d'indulgence, l'inflexible et loyale franchise de sa conduite qui l'élevait au-dessus de toute considération personnelle quand il s'agissait d'accomplir un devoir, lui méritèrent la confiance de la communauté, qui l'élut Supérieure en 1641. Les plus illustres dames de la cour, Anne d'Autriche, de grands prélats recouraient à ses conseils. M. Olier, le Père Nouet et plusieurs autres célèbres Jésuites lui vouèrent une profonde estime. « Saint Vincent de Paul; qui l'avait vue agir en certaines occasions difficiles, allait jusqu'à dire qu'un ange n'aurait pu s'y comporter avec plus de vertu. ■ — En 1649, après avoir présidé à la fondation de Compiègne, la Mère de Fontaine eut à s'occuper de celle de Chaillot. Trois ans plus tard , menacés par les troubles de la Fronde, les monastères de Meaux, Saint-Denis , Chaillot et Dammartin lui
sont sensibles; car si Dieu retirait ce trésor de notre Institut, ce serait une perte inestimable pour toutes ses maisons et surtout pour la vôtre ; mais je veux espérer que sa douce Providence la conservera encore. Je vous prie, ma très-chère fille, que j'en sache des nouvelles. Je sais que rien ne lui manquera; après cela Dieu fera sa volonté et nous l'adorerons et aimerons en
demandèrent un refuge. Elle les accueillit avec un amour tendrement généreux, obtint des miracles de préservation en faveur des quatre communautés réunies, et la multiplication des choses nécessaires à leur existence. Son industrieuse charité ne connaissait, point de bornes. A l'exemple du Sauveur, « elle faisait du bien à tous » , et semblait être partout l'instrument de la divine miséricorde. Les pauvres monastères de la Visitation eurent la plus large part à ses libéralités et à son dévouement.
En 166-4, une difficile mission fut confiée à ce cœur apostolique. Louis XIV et Mgr Hardouin de Péréfixe, archevêque de Paris, justement alarmés de voir le jansénisme « retranché à Port-Royal comme dans sa forteresse » , lui ordonnèrent de s'y rendre pour essayer de soumettre les Religieuses à l'autorité de la sainte Église romaine. L'erreur s'étant enracinée dans les intelligences à l'aide de tous les subterfuges qu'imaginaient les cbefs du parti, la victoire devenait difficile. Plusieurs obstinées refusant de signer le Formulaire, durent quitter l'abbaye; cependant, bon nombre d'âmes dociles réjouirent la Mère de Fontaine, qui, après quinze mois de rudes labeurs, les laissa résolues de mourir plutôt que d'abandonner les croyances catholiques. Malgré les instances du Roi, elle refusa constamment le titre d'abbesse et se hâta de rentrer sous les humbles lois de son Institut.
D'autres conversions remarquables, dues à la sagesse de cette digne Supérieure, firent proclamer bien haut qu'elle avait hérité de sainte J. F. de Chantai le secret de l'intuition des âmes et le zèle à les diriger : zèle uni" Versel qui s'étendait à toutes sans exception; zèle sage qui n'exigeait pas les mêmes vertus de renoncement et de sacrifice, mais qui, proposant la perfection à acquérir, y conduisait par des routes proportionnées à l'attrait, aux forces de chacune ; zèle tendre et généreux qui, loin de s'indigner, portait compassion à la faiblesse et sacrifiait volontiers ses satisfactions personnelles au bien, à la tranquillité, à la consolation d'autrui; zèle actif et patient qui attendait, pressait, punissait, consolait à propos, sans se laisser dominer ni par le respect humain ou une coupable timidité, ni rebuter par les fatigues, ni décourager par l'insuccès d'un travail assidu; zèle parfaitement désintéressé, dont Dieu seul était l'inspirateur, le mobile et la fin.
Bien loin de se glorifier des hommages unanimes qu'on rendait à ses
tout événement, moyennant sa sainte grâce. — Je suis consolée que Mgr de Bourges soit [inhumé] en votre église. Hélas! que Dieu l'a aimé et qu'il est heureux d'avoir fait une fin si sainte! Ce m'a été une grande douceur dans la tendre douleur de cette séparation, et je bénis Dieu de l'avoir mis en lieu d'assurance. A la vérité , j'eusse été fort consolée que Mgr de Saint-Flour eût été satisfait en son désir, s'il se fût pu bonnement; mais en tout, je dois préférer, comme je fais, nos chères maisons. Cette dame est maintenant à Paris. Peut-être aura-t-elle satisfaction de loger en votre enclos du dehors ! Je désire bien que vous lui témoigniez toute affection, et je vous en supplie, ma très-chère fille. C'est une âme bien faite et qui sera un jour des nôtres, en ayant un grand désir. — Je vous remercie de la charitable faveur que vous avez faite à ma fille. La pauvre femme a été sensiblement touchée du départ de notre bon prélat. — Dieu vous fasse toujours croître en son saint amour, ma très-chère fille, et toutes nos chères Sœurs que je salue avec vous, et me recommande à leurs prières. Je m'offre derechef tout à vous pour être sans réserve toute vôtre de cœur.
Conforme à l'original gardé à la Visitation du Mans.
vertus et à son mérite, « la sainte Supérieure en prenait occasion (disent les contemporaines) de s'abitner dans le centre de son néant, car elle était de ces âmes dont parle Isaïe, lesquelles ne voyant plus que Dieu, lui réfèrent tout l'honneur qu'elles reçoivent des créatures, persuadées que la grâce a pu seule opérer les œuvres qui leur attirent des applaudissements » .
Les croix, les contradictions de toutes sortes ne manquèrent pas cependant à cette fidèle servante du Seigneur; mais les flots de la tribulation, loin de submerger sa grande âme, ne servirent qu'à l'élever toujours davantage dans les régions de la foi et de l'espérance : son amour triompha de tout. Le29septembre 1694, après une carrière de quatre-vingt-six ans, dont trentetrois furent consacrés au gouvernement du premier monastère de Paris, la Vénérable Mère de Fontaine s'endormit dans le Seigneur. Elle emporta les regrets de tout l'Ordre de la Visitation, dans lequel, selon la parole d'un grand évèque, sa mémoire mérite d'être éternelle. (Vie de la Vénérable Mère Louise-Eugénie de Fontaine.)
LETTRE MDCCCI
A UNE SUPÉRIEURE DE LA VISITATION
Nul ne peut porter joyeusement la croix sans amour. — Difficultés de la direction d'une maison de Repenties; ne l'accepter qu'après de sérieuses réflexions.
vive f jésus!
[Annecy], 1641.
Voilà un grand sujet de bénir Dieu que son divin Esprit ait présidé à l'élection. Ma très-chère et toujours plus aimée fille , hélas! qu'il est bien vrai, nous sommes au temps où chacun voudrait se secouer de son fardeau. Cela provient, comme je pense, que nous n'avons pas des cœurs ardents en l'amour de Dieu , personne ne pouvant porter volontiers et allègrement la croix qu'il n'ait bien de l'amour.
Véritablement, ma fille, la persévérance de ces Messieurs pour vous vouloir établir à N. est digne d'être considérée ; et si la ville est bonne , et que vous ayez des filles capables pour fonder, et que vous ayez suffisamment pour fournir aux frais d'une fondation, je ne vois rien qui vous puisse empêcher de faire cette maison-là. — Quant à l'instance que l'on vous fait pour envoyer des Sœurs conduire cette maison de/Mes repenties, c'est une chose de très-grande conséquence, et une entreprise de si grand poids qu'il la faut considérer mille fois devant Dieu. Premièrement, ma très-chère fille, il faut que les Sœurs que vous enverrez là soient des âmes si solidement fondées en la vertu qu'elles soient capables de tout, et faites à l'épreuve pour ne s'étonner de rien; car il ne faudra pas penser d'y envoyer des Sœurs peu duites [formées] à la vertu. Je vous assure que si j'avais à faire choix de Sœurs pour quatre fonda-» lions, je ne voudrais pas y apporter plus de précaution et de considération, que pour une seule de ces maisons repenties; nous savons [ce] qu'en vaut l'aune. Nos Sœurs de Paris , qui est un monastère autant fourni de bons sujets que guère que je vm. 29
sache en l'Ordre, s'est encore trouvé quelquefois un peu chargé de fournir ses Sœurs aux filles de Sainte-Magdelaine , quand on les change ; car on ne leur laisse pas perpétuellement les mêmes. 11 est vrai que ces œuvres-là sont extrêmement à la gloire de Dieu, et c'était l'intention et le sentiment de notre Bienheureux Père que nous ne devions rien mépriser. La trèssainte et sacrée Vierge ne dédaigna jamais la conversation de la pécheresse, la grande sainte Magdelaine convertie; et partant, ayant des filles aussi solidement fondées en la vertu qu'il est requis, vous pouvez donner ce secours à ces deux maisons, puisqu'elles le désirent et que l'on vous en sollicite. Enfin, ma fille, consultez bien cela avec Notre-Seigneur. Que nos Sœurs aillent au nom de Dieu travailler pour les âmes; si c'est sa volonté d'être glorifié par elles en ce lieu-là, Il les bénira en leur labeur. Voilà, ma toute chère fille, toute la détermination que je vous en puis donner. Dieu conduise le tout à sa gloire! Votre, etc.
LETTRE MDCCCII
A MADAME LA DUCHESSE DE MOXTMOREXC Y
A MOULINS
Mgr de Genève ne consentira au voyage de la Sainte à Moulins que sur la demande de l'évêqne d'Autuu.
[Annecy], 24 juin 1641.
Ma très-honorée madame et très-chère soeur,
Vous verrez ce que Mgr de Genève écrit, je crois qu'il vous contentera; au moins celui [le messager] que nous lui renvoyâmes hier m'écrivit ce que vous verrez dans la ci-jointe. Comme c'est un prélat fort circonspect et exact à l'observance du sacré Concile de Trente, il veut que l'obédience qu'il me donnera soit fondée sur la réquisition de Mgr d'Autun; et
dès que je vis .qu'il n'y avait point de ses lettres, je me doutai bien qu'il faudrait retourner là; comme à la vérité, il a raison.
0 ma très-chère Madame et très-bonorée Sœur! puisque vos prières ont eu tant de pouvoir envers la divine Bonté que de vaincre les résolutions de nos Supérieurs, obtenez-moi sa grâce, afin que par elle et sa divine conduite ce voyage soit à sa gloire, à votre contentement et utilité de nos bonnes Sœurs; car, en vérité, je ne vois rien en moi pour satisfaire à votre attente; mais je me confie en Celui qui m'appelle et en la grâce qu'il a mise en vous. Je me tiendrai prête cependant; et nonobstant la faiblesse de corps et d'esprit que l'âge m'apporte , j'irai , Dieu m'aidant, avec un bon courage et grande consolation de vous voir, ma très-honorée Sœur, et vous témoigner combien je m'estime heureuse de vous rendre cette obéissance. Je prie Dieu de vous combler de son saint amour. Je suis en tout respect, Madame, votre, etc.
Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Nevers.
LETTRE MDCCCIII