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LETTRE MDCCCXXIX

A MONSEIGNEUR J.-J. DE NEUCHÈZE

SO\ XEVEl', Él'ÊQl'E DE CH.UOV

Promesse de passer à Chàlon en rentrant à Annecy.

VIVE -j- JÉSUS !

[Moulins, 1641.]

Mon très-honoré et très-aimé seigneur,

Véritablement, j'ai un si tendre sentiment pour vous et un désir si intime de votre vrai bonheur que je ne le puis exprimer, et ce m'est aussi une fort douce consolalion de voir la bonté et douceur de votre cœur pour moi. Ne doutez donc pas, mon très-cher seigneur, qu'avec très-grande affection je n'aille passer vers vous, retournant à Annecy; mais il faudra, s'il vous plaît, que vous et ma Sœur la Supérieure [de Chàlon] le demandiez à Mgr de Genève, qui sans doute ne vous refusera pas, et ne sera pas besoin que vous m'envoyiez les lettres : faitesles tenir droit à Annecy. Ne douiez point, j'irai de grand cœur à vous; car il m'est avis que pour votre utilité spirituelle, si j'y étais propre, je voudrais faire et souffrir toutes choses possibles, tant j'ai d'ardeur et de désir de vous voir un vrai imitateur de notre Bienheureux Père !

Vous allez à Paris. Oh Dieu ! parlez à ces prélats qui assistèrent à celle perverse harangue dont Mgr de Sens nous fit le rapport; et pour Dieu, animez votre cœur et celui de ceux que vous jugerez utiles à la défense de la véritable et toute sainte doctrine de la très-sainle Eglise catholique. Notre bon Dieu

délruira, s'il lui plaît, ses ennemis ou les convertira : j'en supplie sa divine douceur et de vous combler de son saint amour. Si Mgr de Sens est encore là, je le salue avec un très-humble respect, comme aussi toute la troupe et chère famille de M. de Coulanges; à part ma petite-fille. J'honore et chéris tout cela très-sincèrement elsui?, mais de cœur, mon très-cher seigneur, votre, etc.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Lyon.

LETTRE MDCCCXXX {Inédite)

A LA SOEUR FRANÇOISE-MADELEINE DE GHAUGY

AU PREMIER MONASTÈRE d'aNKECY '

Mort de madame de Chaugy. — Exhortation à se soumettre religieusement aux

ordres de Dieu.

Moulins, 20 août 1641.

Ma très-chère fille,

Je n'ai pu répondre plus tôt à votre lettre , et je n'y voyais aussi point de pressante nécessité, puisque, parla divine grâce, vous êtes ferme dans les avis que nous vous avons donnés, et

1 Le Ciel qui prédestinait cette Religieuse à devenir un des fermes soutiens, une des brillantes lumières de l'Ordre de la Visitation, lui avait départi les dons éminents de nature et de grâce qui constiluent un grand et beau caractère.

Elle naquit en Bourgogne le 1er janvier 1611, d'une ancienne famille « illustrée par plusieurs personnages remarquables donnés à l'Église et à l'Etat » . Une éducation brillante faillit ruiner les plans divins sur son avenir. Eblouie des hommages prodigués de toutes parts à la rare distinction de sa personne, à la culture de son esprit toujours occupé de littérature, de musique et de latin, etc., etc., elle ne tarda pas à devenir esclave de la vanité. En 1628, sainte J. F. de Chantai, providentiellement conduite au château d'Alonne , résidence ordinaire de sa fille madame de Toulonjon, y trouva mademoiselle de Chaugy brisée sous le poids d'une affection contrariée. De son œil pénétrant, la Sainte découvrit bientôt sur ce front voilé de tristesse le sceau

-49-i LETTRES DE SAIXTE CHAXTAL.

que votre cœur est tout ouvert à notre bonne Mère de Blonay. Il faut souffrir en ce monde, mon cher enfant, qui d'une façon, qui d'une autre; l'importance est de le faire doucement, amoureusement et avec une totale soumission au bon plaisir de Dieu, tirant ainsi profit de nos souffrances, selon sa sainte et divine intention. Il lui a plu de vous en donner un nouveau

dont Dieu marque les âmes créées pour de grandes œuvres, et résolut de lui conquérir celle-ci. Un voyagea Annecy fut aussitôt accepté que proposé-, mais à la condition expresse qu'il ne serait jamais parlé de vocation religieuse. Le Seigneur s'était réservé la victoire ; elle fut si complète que bientôt « la fièrc damoiselle n entrait au noviciat. « Quels combats (disent les contemporaines) n'eut pas à se livrer celte nature plutôt impérieuse que tendant à l'impériosité, ce cœur passionné pour le beau, intrépide au combat, renversant tous les obstacles opposés à ses projets, quand il fallut greffer sur ces qualités naturelles l'esprit doux et humble de l'Evangile! »

Sainte de Chantai, ravie des premiers pas de la nouvelle Religieuse dans les voies de la perfection, appréciait vivement le don fait en sa personne à l'Institut naissant ; aussi, pour la préparer à la mission que Dieu lui destinait, la choisit-elle bientôt pour secrétaire. Dix ans de la plus étroite intimité avec une Sainte « au caractère juste, grand, fort et tempéré >■ , l'étude assidue de l'Ecriture sainte, la lecture des œuvres de son Bienheureux Père, trésors d'onction et de doctrine, servirent merveilleusement à développer les aptitudes de Sœur Françoise-Madeleine et à favoriser l'éclosion de ses heureux talents d'écrivain. Bientôt parut en manuscrit I'Histoire des fondations, récit des merveilles opérées par le Cœur de Jésus en faveur de la \isitation et des sublimes vertus qui marquèrent les premiers jours de cet Ordre. Aux quatre volumes des Vies des premières Mères, imprimés sur le désir du l'ape Alexandre VII, succéda L'Année Sainte, ouvrage resté inachevé pendant deux siècles, et complété dans ces dernières années, sinon avec le talent de l'auteur, du moins avec le môme désir de glorifier Dieu.

En 1611, lorsque la Visitation pleurait sa Fondatrice, la fidèle secrétaire fit plus que donner des larmes à cette sainte mémoire : elle entreprit de la conserver à la postérité, et sous L'inspiration de son cœur filial parut l'admirable biographie qui forme le premier volume de cette publication.

Elue en 1647 pour gouverner la communauté d'Annecy, la Mère de Chaugy étendit son influence aux cent six monastères que comptait alors la Visitation : tous recouraient à ses conseils, et, sans se lasser jamais, elle répandait abondamment sur chacun lumière, fécondité, chaleur. Mais l'œuvre par excellence de la grande Supérieure, celle qui doit immortaliser

sujet par le trépas de madame votre bonne mère, qui est arrivé depuis quelques jours chez ma fille de Toulonjon, qui en a reçu une touche incroyable, et, comme je l'espère, très-profitable pour son âme. Ma très-chère fille, il faut se conformer à la divine volonté en ces événements naturels , et calmer votre cœur et votre esprit en ne vous contentant pas de les faire soumettre aux ordres de Dieu, mais, s'il se peut, les leur faire agréer et aimer

son nom, c'est la reprise et l'achèvement du procès de canonisation de saint François de Sales, procès deux fois interrompu par défaut de formalités. Ce qu'il lui en coula de peines, de travaux, de sacrifices, de filiale obstination, reste à jamais le secret de Dieu. Elle rédigeait des mémoires, soutenait le zèle des commissaires apostoliques, servait de greffier dans les enquêtes, nourrissait les paysans qui venaient en foule déposer sur les grâces reçues par l'intercession du Serviteur de Dieu (sans compter les quatre-vingts et même cent personnes étrangères qui travaillaient aux procédures), obtenait des miracles pour subvenir aux énormes dépenses faites en cour de Rome, et tout cela sans interrompre une prodigieuse correspondance, sans négliger les nombreux devoirs de la supériorité, sans abandonner son travail d'annaliste de l'Institut.

Après quinze ans d'un héroïque dévouement, ses efforts étaient couronnés et saint François de Sales placé sur les autels (1661).

La glorification du B. Évêque de Genève devint comme le signal des épreuves de la Mère de Chaugy. Jusqu'alors son zèle, ses talents, sa personne avaient excité l'admiration des hommes et provoqué d'unanimes applaudissements : ses souffrances et ses humiliations devaient désormais réjouir les Anges, et donner à sa vertu l'onction qui la divinise. « Des murmures ingrats s'élèvent contre elle : on lui reproche son activité, son ardeur même pour les intérêts de l'Ordre et de son glorieux Fondateur; on lui fait un crime des livres écrits par obéissance, et de l'influence que lui ont acquise tant de mérites et de succès. » Le flot grossissant de la calomnie monte jusqu'au trône de Charles-Emmanuel II; un ordre d'exil en émane et relègue l'éminente Supérieure dans le monastère de Seyssel, le plus pauvre de l'Institut (1664). « On vit alors ce qu'on avait ignoré, que sa vertu surpassait son génie. » — « Dieu seul qui voit les cœurs et qui en pénètre le fond, écrivait-elle un jour, sait que le mien est fort tranquille parmi toutes ces traverses. Et pourquoi se troublerait-il, puisqu'il a mis toute son espérance en Dieu seul, qui n'abandonne jamais la vérité?... Oui, je voudrais mal à mon cœur s'il avait fait jeter à ma bouche un seul soupir et verser â mes yeux quelques larmes dans cette pénible conjoncture!... »

pour rudes qu'ils vous paraissent. Quand nos parents partent de ce monde en bon état, c'est la plus douce consolation que nous puissions avoir. Notre bon Dieu lui fasse paix, et vous comble de son amour !

Je suis en icelui de cœur et d'àme toute à ma chère fille. Dieu soit béni!

Extraite de la Vie manuscrite de la Mère F.-Mad. de Chaugy gardée aux Archives de la Visitatiou d'Annecy.

La haine et l'envie poursuivent la généreuse victime au monastère de Mo nt ferra 11 d qui l'a élue Supérieure. On va jusqu'à mettre en doute son

orthodoxie, à lui interdire l'usage des sacrements, à l'expulser! Rentrée

au monastère de Seyssel, elle le quitte bientôt pour gouverner ceux de Crest et de Carpentras, qu'elle sauve d'une ruine certaine. C'est alors que la duchesse de Savoie, devenue régente par la mort de son époux Charles- Emmanuel II, lui ordonna de se rendre à la Visitation de Turin, afin de recourir plus facilement à ses lumières et à ses conseils. La jeune souveraine pouvait-elle oublier tout ce que la grande Religieuse avait communiqué de force, de sagesse et de résignation à sa mère Elisabeth de Vendôme aux jours de l'épreuve? Entourée de la vénération de la régente, des respects de toute la cour, la Mère Françoise-Madeleine se montra ce qu'elle avait toujours été, une vraie fille de saint François de Sales.

Enfin le calice des douleurs était épuisé. Le ciel se prononçant si hautement en faveur de l'innocence persécutée, chacun voulut devancer l'heure des suprêmes réparations. Alors brilla de nouveau la grandeur d'àme de celle illustre opprimée, qui s'empressa de répondre aux auteurs de son long et douloureux martyre : Tout est pardonné , tout est oublié!...

L'heure des éternelles récompenses sonna pour la Mère Françoise-Madeleine de Chaugy le 7 septembre 1680. Dix-huit mois après, sa dépouille mortelle fut trouvée sans corruption, exhalant une odeur très-suave, symbole du parfum de sainteté qui reste pour jamais attaché à son nom et au souvenir de ses sublimes vertus. (Archives de la Visitation d'Annecy.)

LETTRE MDCCCXXXI

A LA MÈRE LOUISE-DOROTHÉE DE MARIGNY

SUPÉRIEURE A MONTPELLIER

Douleur d'apprendre les calomnies répandues contre une déposée, et les flatteries

dont on a usé envers une Supérieure nouvellement élue. — Diverses affaires.

La prise d'habit de la duchesse de Montmorency est renvoyée à l'année suivante.

vive f jésus!

Moulins, 25 août 1611.

Dieu soit à jamais l'unique amour de nos cœurs! Nous voici heureusement arrivées auprès de nos chères Sœurs de Moulins depuis le 11e de ce mois, grâce à Notre-Seigneur. Nous nous portons bien , mais avec tant d'occupations et de lettres à répondre, que j'ai prou peine à satisfaire à tout. Selon la promesse que je vous ai faite de voir à loisir votre grande lettre et y répondre, je le fais à présent qu'il se présente une assurée occasion.

Ma très-chère fille, je suis marrie de ce que Mgr d'Arles et ma chère Sœur A. F. [Dourgeal], à présent Supérieure d'Arles vous ont parlé de la sorte de ma Sœur F. A. [Garin], voyant qu'eux-mêmes m'ont écrit des lettres si pleines des bons témoignages qu'ils me rendaient des vertus de cette chère Sœur, et surtout ma Sœur A. F. m'a fait semblant de m'écrire avec grande confiance, et même en particulier, ainsi que je l'en avais suppliée, en défendant à la Mère qui était lors, de ne point voir ses lettres. Elle me disait donc dans icelles des merveilles de l'union qui était entre elles deux, et le tort qu'on avait fait à celte bonne Mère. Je vous confesse, ma chère fille, que j'ai le cœur touché, crainte que Dieu ne soit offensé dans ces témoignages de confiance qui noircissent le prochain, et cela bien souvent pour se louer soi-même. L'on ne manqua pas après sa déposition de la très-bien humilier en rehaussant la nouvelle

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élue avec des vers que ma Sœur F. -Emmanuelle avait apportés : chose tout à fait blâmable à une Supérieure nouvellement élue, de permettre qu'on lui fasse des applaudissements et des louanges qui rabaissent la déposée ; tout cela n'est que flatterie, vanité , propre intérêt des filles qui désirent gagner les bonnes grâces d'une Supérieure pour en avoir ce qu'elles prétendent; que s'il ne leur réussit pas, elles sont les premières qui en savent dire leur sentence. J'ai été marrie que ma Sœur la Supérieure de Grasse se soit émancipée en ce point, et de quoi ma Sœur A. F. et elle se sont bien donné à boire par les louanges qu'elles se sont dites l'une l'autre. Je prie Dieu qu'il leur fasse la grâce de connaître ce défaut qui est bien éloigné de la vraie humilité, qui nous fait toujours estimer les autres au-dessus de nous.

Ce que je dis n'est pas pour nier que ma Sœur F. A. ait fait des manquements en sa charge, car il y a peu de personnes qui n'en fassent en ceci ou en cela , et si elle a cherché de la justification dans les calomnies qu'on lui avait mises dessus, je ne m'en étonne pas; car croyez-moi, ma chère fille, les plus fins et ceux qui pensent être les plus vertueux y sont pris. Cela était bon pour notre Bienheureux Père; mais il se trouve peu de personnes au monde qui soient parvenues à ce point. Le bon Père de l'Oratoire m'a aussi écrit fort amplement de la vertu et bonne conduite de ma Sœur F. A. , me faisant savoir que si elle n'eût suivi son conseil, au lieu de celui de ma Sœur A. F. , que jamais la maison d'Arles ne se fût remise au bon état auquel elle l'a laissée avant que partir.

Quant à la demande que vous me dites que Mgr d'Alby vous a faite et que vous me faites , je ne la vous puis résoudre à présent. J'en demanderai avis à quelques personnes et puis je le vous manderai. Je ne vous puis non plus encore rien dire touchant les desseins de madame de Montmorency , jusques au mois de novembre ; car elle ne peut avoir raison de M. le prince

qu'en ce temps-là, encore ne sait-on ce qu'il fera. — L'on m'a dit que Mgr de Montpellier était passé par Lyon. J'eusse bien désiré de m'y rencontrer en ce temps-là, car ce m'eût été grande consolation de le voir. Je vous supplie de le saluer en tout respect de ma part, en lui demandant sa sainte bénédiction avec humilité, pour moi. Au reste, ma chère fille, je suis bien aise de voir à présent votre maison 'avec un peu de fonds. Je ne puis écrire à ma Sœur M. -Marguerite [de Vallon], étant trop pressée, et puis votre douceur et bonne conduite sauront bien ramener en son devoir cette chère Sœur qui est bonnasse. Faites ce que vous pourrez pour son contentement, ainsi que vous savez devoir faire. Notre-Seigneur vous a donné de l'adresse pour cela.

Je vous assure, ma pauvre très-chère fille , que je suis si fort occupée, tant au parloir qu'à répondre aux lettres, qu'à peine puis-je faire dans cette maison ce pourquoi j'y suis venue. Si cela dure, je ne sais comment je ferai, car je n'ai pas ici des personnes qui s'entendent à en dépêcher comme notre Sœur F. M. de Chaugy. Mous ferons ce que nous pourrons, et le reste demeurera entre les mains du bon Dieu. Je n'ai pas encore pu entretenir à souhait notre bonne et vertueuse madame de Monlmorency. Je ne vous dis rien d'elle, car elle ne fera rien de cette année. Elle ne désire pas qu'on sache qu'elle doit prendre l'habit; aussi n'y a-t-il rien encore de résolu pour cela, au moins pour cette année.

Je salue toutes nos chères Sœurs et vous en particulier, vous souhaitant à toutes le sacré amour de Dieu et qu'il nous le donne aussi.

Tout à fait vôtre de cœur, ma très-chère fille.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MDCCCXXXII

A LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE RABUTIM

SLTKR1EURE A THOXOM

Prière de ne lui écrire que pour choses très-importantes. — Election de Sœur F. J. de Musy au monastère de Moulins. — Conduite à tenir envers quelques Religieuses.

vive f JÉSUS î

Moulins, G septembre 1641.

Ma très-chère fille,

Je prie Dieu qu'il soit l'unique amour de nos cœurs. J'ai reçu en ce lieu la vôtre datée du 21) juillet, et, depuis trois ou quatre jours, celle du 7 août, qui ont fait le voyage de Paris avant de venir à Moulins.

Voilà encore une lettre que j'écris à ma Sœur M. -Françoise. Je vous prie qu'elle ni autres vous ne les incitiez à m'écrire; car il faut remettre tout ce qui se pourra jusqu'à notre retour en Savoie, tant à cause des grandes occupations que j'ai dans nos maisons où je suis, que pour les réponses qu'il faut faire aux lettres qui viennent des alentours de la France. Mandez-moi pourtant le plus souvent que vous pourrez, en peu de mots, comment vous vous portez, et demeurez dans cette espérance qu'avec l'aide et la grâce du bon Dieu nous vous reverrons. Je me porte si bien que j'admire de me voir, en l'âge où je suis, avoir une si bonne santé. Je crois que sa douce Bonté me la donne pour faire ce que je fais en ce lieu, car je n'ai jamais mieux reconnu la volonté de Dieu , en aucun de mes voyages, qu'en celui-ci, et j'espère qu'il en tirera sa gloire.

Nos Sœurs de ce monastère ont élu pour Supérieure ma Sœur Françoise-Jacqueline de Musy, la déposée de Montargis, laquelle, à ce que je puis déjà connaître, sera fort aimée et estimée de toutes nos Sœurs, à cause de sa grande bonté, simplicité, droiture et solidité en la vertu, et non pour la beauté extérieure.

Pour notre très-chère madame de Montmorency, c'est une âme de rare vertu, des plus pures, simples, et de grand jugement que j'aie encore vues. Elle ne peut prendre notre saint habit qu'au mois de janvier; aussitôt après notre retour de Paris elle entrera à son essai. Elle ne désire pas qu'on le sache , c'est pourquoi [je vous prie], lorsque quelques personnes de dehors vous en parleront, de ne pas faire semblant de le savoir.

Je reviens à vous dire, ma très-chère fille, qu'il me semble que vous vous mettez un peu trop en peine de ma Sœur M. -Françoise, et que vous ne lui devriez pas faire faire de petites commissions par ma Sœur AI. -Aimée ni par d'autres Sœurs, ni ne vous arrêter guère sur ce que l'on vous dira de sa part. Parlez-lui vous-même; car il est à craindre que le faisant faire par une autre, cela ne lui enfonce plus avant dans le cœur l'impression qu'elle a que vous n'avez pas la confiance. Ayez patience et attendez qu'elle-même vous dise ce qu'elle aura sur le cœur : car tôt ou tard elle le fera, puisqu'elle a le fond du cœur bon. — Quand quelque Sœur dit ses incommodités à dessein de voir si la Sœur à qui elle les a dites les dira à la Supérieure, il est mieux de n'en pas faire semblant; et même la Sœur à qui l'on prend la confiance de le dire devrait porter telle Sœur à dire simplement ses incommodités à la Supérieure : généralement parlant, il faut faire ainsi; mais bien souvent il y a des occasions où il faut faire comme l'on peut, et selon que la charité dicte. — Nous pensons toujours de partir pour faire le voyage de Paris le 21 de ce mois, pour revenir sur la fin de novembre.

Depuis ceci écrit, j'ai reçu la vôtre datée du 20 août, où je vois une très-grande et précieuse grâce que vous avez reçue par les mérites de la très-sainte Mère de Dieu. Celui qui se fait sentir si présent à votre chère âme vous servira de perpétuel directeur, s'il lui plait. — Xe permettez point à celte chère Sœur, qui est si attirée à ces spiritualités et unions, de faire tout ce

que la ferveur lui suggérerait : cela est dangereux. La nature est gourmande et se plaît à merveille es délices spirituelles ou que l'on estime telles. Enfin, il faut alentir ces ardeurs sensibles et s'en divertir; car plus les choses de Dieu sont simples, paisibles, et éloignées de ces sentiments, plus elles sont excellentes et solides.

Je vous prie, ma très-chère fille, ne soyez en peine de ce voyage, et n'allez point appréhendant des chimères, car je vous assure qu'il n'y a aucune apparence à tout cela. Priez fort Notre- Seigneur pour moi. Je supplie son infinie Bonlé vous continuer ses saintes grâces et à toutes nos Sœurs que je salue de tout mon cœur; et le^bon M. Favier à qui je me confie ne m'oubliera pas dans ses saints sacrifices. Ayez soin de votre santé. Vous ne sauriez douter que je ne sois vôtre, puisque l'affection en est tout incomparable.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visilalion d* Annecy.

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