‹ Lettres (volume 2)Chapitre 147 sur 163 · A UNE NOUVELLE CONVERTIE · texte numérisé non relu

A UNE NOUVELLE CONVERTIE

Exhortation à persévérer dans la foi catholique.

VIVE f JKSUSÎ

Ma très-chère fille, Je bénis Dieu de la miséricorde qu'il vous a faite de vous avoir convertie à la foi catholique et supplie sa Bonté vous faire la grâce d'y persévérer, car je vous assure, au péril de mon âme, que vous êtes dans la vraie voie qui conduit à la bienheureuse éternité. L'Eglise catholique où vous êtes entrée est l'unique Epouse du Fils de Dieu et la vraie Mère de salut; les ministres n'ont jamais su dénier celte vérité qu'elle est l'ancienne Mère Eglise en laquelle on peut se sauver. Demeurez donc fidèlement dans ce lieu de sûreté, et soyez humble et reconnaissante de la très-grande grâce que Dieu vous a faite, car je vous assure derechef, sur mon âme, que c'est la vraie voie.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Meaux.

LETTRE MDCCCLXIII

A UNE COMMUNAUTÉ DE LA VISITATION

Quelles vertus sont les plus nécessaires aux Filles de la Visitation. vive -J* jksus!

Mes très-chères soeurs et filles bien-aimées ex Notre-Seigneur,

Nous supplions le divin Sauveur de faire abonder en vous les dons sacrés de son Esprit. J'ouïs lire avec une tendre consolation celle que vous avez écrite à nos chères Sœurs de céans, lesquelles se sont acquittées de bon cœur de la commission que vous leur avez donnée de nous embrasser de votre part. Je leur ai rendu le réciproque avec un amour universel, par lequel, en esprit, je vous presse toutes ensemble sur mon sein, ou plutôt j'ai une entière affection et consolation de vous tenir toutes ensemble dans mon cœur et vous loger là, dans le plus intime de la sacrée dilection que Dieu m'a donnée pour toutes les Filles de la Visitation, auxquelles ce que je désire spécialement, c'est,

1° Une grande fidélité pour suivre amoureusement notre bon Dieu, par l'exacte observance de toutes les choses de l'Institut.

2° Une douceur cordiale pour aimer et supporter le prochain sincèrement.

3° Une totale dépendance de la conduite de la divine Providence

Invoquez sur moi ses divines miséricordes, afin qu'il ne me prive pas du seul désirable bonheur de le louer et de l'aimer pendant l'éternité. Je demeure d'une affection incomparable, mes très-chères Sœurs et filles bien-aimées, votre, etc.

Conforme à une copie de l'original gardé au premier monastère de la Visitation de Marseille.

LETTRE MDCCCLXIV

A UNE COMMUNAUTÉ DE LA VISITATION

Moyen d'acquérir l'esprit de la Visitation. — La simplicité doit reluire dans toutes les actions des Religieuses de cet Institut et surtout dans leur style.

vive -J- jésus!

Je vous souhaite aussi, mes chères filles, par un réciproque, non les siècles de cette vie périssable, mais ceux de la bienheureuse éternité, après toutefois que vous aurez longuement et saintement rendu plusieurs bons services à Dieu, par une trèsexacte observance. Notre Bienheureux Père disait que le grand moyen de prendre l'esprit de cette vocation était de bien pratiquer les instructions qui sont en icelle ; et vous savez que les principales sont l'humilité, l'anéantissement de soi-même et la sainte simplicité, qui retranche toutes sortes de vanités et propres recherches des satisfactions de soi-même. Si vous pratiquez bien cette sainte vertu, elle paraîtra en toutes vos actions et paroles. Surtoutje vous désire la simplicité, qui est l'ornement des Filles de la Visitation; car pour vous dire ce petit mot en passant, puisque la bonté de vos cœurs que le mien chérit parfaitement et sincèrement m'en donne la confiance, et que je crois que vous le voulez bien, je trouve votre lettre d'un bon style et bien coulant, mais avec des termes qui ne sont pas assez simples, ce me semble; et c'est pourquoi je vous dis que je souhaite que ces saintes vertus reluisent en vos esprits, paroles et actions, et n'y ait rien qui ressente le bien dire, le bien écrire, le bien parler, et telles autres choses bien polies. Voire, je désire que nous paraissions plutôt grossières en toutes ces choses-là, que gentilles d'esprit. Je vous en conjure, mes très-chères Sœurs, et de prier notre bon Dieu pour moi, qui vous souhaite toute sainte perfection. Votre, etc.

LETTRE MDCCCLXV

A UNE COMMUNAUTÉ DE LA VISITATION

Mépriser les écarts de l'imagination et obéir fidèlement à la Supérieure. vive -J- jésus!

Nous avons reçu tant de consolation, mes chères filles, en la lecture de vos lettres, pour y avoir vu les désirs que vous avez de vous avancer en la perfection de la sainte vocation où Dieu vous a mises, et l'affection que sa Bonté a répandue dans vos bons cœurs envers moi, quoique très-indigne, que je vous assure que j'en ai été excitée et fort émue à une grande tendresse et reconnaissance envers Dieu, delà grâce qu'il me fait, que toutes les Filles de celte Congrégation se tiennent si jointes et unies par la sainte dilection avec moi pauvre et chétive qui, en vérité vous dis derechef, suis très-indigne de ce bien, duquel j'offrirai en action de grâces à la divine Majesté, selon vos intentions une communion, vous conjurant toutes de me continuer l'assistance de vos prières, afin que je puisse bien employer le reste de mes jours au service de Dieu et de l'Institut auquel II m'a destinée.

Et, de mon côté aussi, je supplierai Notre-Seigneur de vous faire à toutes la grâce de le servir avec humilité, simplicité et sincérité, regardant loujours, et cherchant purement Dieu et l'avancement de vos âmes dans la voie où II vous a mises, sans vous arrêter nullement aux discours et imaginations qui peuvent tomber dans vos esprits pour les troubler, ce que je dis, parce qu'il me semble avoir remarqué que plusieurs d'entre vous en sont travaillées. Cela est une marque que le malin esprit se jette dans vos âmes pour les obscurcir, et leur donner cet amusement inutile et préjudiciable à leur paix. Mais, croyez-moi, donnez-lui le déplaisir de mépriser tout cela, et n'en faire nul état, tâchant de vous tenir occupées en Dieu et en l'action, par

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a fidélité de? pratiques des vertus dans les occasions qu'il vous présentera, et vous verrez que vous en recevrez une grande utilité.

Au surplus, je vois que Dieu vous a donné une très-vertueuse Mère, et je reçois une grande consolation de remarquer par vos lettres l'amour et l'estime que vous avez pour elle, en quoi vous avez bien raison. Continuez donc, et suivez simplement et humblement sa direction, vous arrêtant toujours fermement à ce qu'elle vous dira sur vos petites difficultés ; car assurez-vous que Dieu ne manquera pas de lui donner la lumière nécessaire pour votre bien, pourvu que vous soyez fidèles à vous tenir unies avec sa Bonté, par l'exacte observance, qui est le grand bonheur que je vous souhaite, comme à mes très-chères filles, que j'aime certes cordialement et sincèrement, demeurant à toutes pour jamais, votre, etc.

LETTRE MDCCCLXVI

Conseils pour le bon gouvernement de sa communauté.

VIVE -j- JÉSUS !

Ma chère fille, Faites tant que vous pourrez toutes choses avec l'agrément des Sœurs, et ne vous étonnez point toutefois si quelqu'une contrôle vos actions. Souvenez-vous que Jésus-Christ, vrai Supérieur, n'a pas été exempt de censure. — Ne vous gênez point pour vos Sœurs conseillères ; communiquez-leur cordialement les affaires, et quand leur avis se trouvera dissemblable du vôtre, tâchez suavement, et non point mélancoliquement ni impérieu-

sèment, de les faire joindre à vous. Non, je vous assure, ma fille, le Coulumier réimprimé n'entend pas que vous leur demandiez avis pour toutes ces menues occasions que vous me marquez, ni pour faire des présents de petite valeur, ce n'est que quand il s'agit de choses bien notables. — Ayez fort soin de la santé de vos filles; il n'est pas croyable comme le soin cordial qu'une Supérieure prend d'elles les contente.

Ne souffrez point que plusieurs Sœurs s'empressent pour votre santé, et lorsque celles qui en ont le soin vous voudront faire quelque chose dont vous ne sentez pas avoir besoin, ne leur résistez pas opiniâtrement ni sèchement, mais en sorte qu'elles en demeurent plus édifiées que mortifiées. Ayez un soin raisonnable de votre santé, comme de celle des autres. Ne souffrez en façon quelconque, quand vous serez incommodée, que l'on vous fasse des délicatesses, car les servantes de Dieu doivent éviter de tout leur cœur tout ce qui ressent la sensualité, outre que telles petites choses ne sont pas bonnes à l'estomac ni à la santé; mais souffrez qu'on vous donne du mouton, ou des œufs si c'est jour maigre, ce sont viandes propres aux infirmes. Ne prenez pas ceci à la rigueur, ma très-chère fille, ni pour le temps d'une grande maladie où la charité et le médecin doivent donner loi.

Ne veuillez autre gloire ni récompense que de Dieu. Ne faites point d'amis au dehors, pour vous, ni pour vous soutenir, mais pour la maison et le soutien d'icelle.

LETTRE MDCCCLXVII

Ce serait contre la clôture d'ouvrir tous les jours la porte à une personne pour la faire manger et dormir. — Entretenir une union cordiale avec les Mères Bernardines. — La fidélité à se tenir dépendante de Dieu, l'humble et charitable support du prochain, la fermeté à maintenir l'observance sont les grandes vertus d'une bonne Supérieure. — Il ne faut dans les bâtiments du monastère ni cordons ni entablements de pierre de taille', excepté à l'église. Peut-on paver le

cloîire d'ardoises?

vive f JÉSUS !

Ma très-chère fille,

J'ai été très-aise d'entendre un peu de vos nouvelles et de votre chère petite troupe. Vous avez donc, par la grâce deNotre- Seigneur, mademoiselle votre soeur. Ce sont de bonnes conditions pour être Religieuse que d'avoir l'esprit sans finesse et duplicité, un naturel doux et qui comprenne les exercices spirituels. Vous me marquez bien quelques autres qualités de son esprit qui, si elles grossissaient, seraient fâcheuses; mais il faut espérer que Dieu la perfectionnera par les exercices religieux; car enfin, étant jeune, son esprit se fortifiera et affranchira de ses petites mélancolies, comme vous voyez qu'elle fait déjà. Je prie Dieu qu'il la rende sa bonne et fidèle servante, j'en aurai une spéciale consolation pour l'amour de vous.

Quant à cette bonne veuve, à la vérité, si le besoin de son fils l'oblige à avoir soin de lui, ce sera le mieux qu'elle sorte de chez vous. Que si elle y demeure, ce serait contre la clôture d'ouvrir tous les jours votre porte pour la faire boire, manger et dormir chez vous, et faudra tâcher d'aleniir cela, et le régler à quelque jour de la semaine qu'elle pourra passer dans le monastère. — Je vous prie d'avoir, autant qu'il vous sera possible, une grande union avec les bonnes Mères Rernardines; la Mère de [Ballon] est parente de notre Bienheureux Père; et, de plus, Dieu s'est servi de lui pour donner les premiers mouvements de celte réforme, et nos Sœurs les ont servies pour les règlements et observances religieuses.

Au reste, ma fille, assurez-vous que l'une des bonnes marques et dispositions qu'une âme puisse avoir pour le gouvernement, c'est de n'y avoir non-seulement point d'inclination, mais plutôt de la répugnance, par la connaissance qu'elle a de son incapacité, pourvu toutefois que celte répugnance soit accompagnée de paix et soumission, et qu'étant parvenue à la charge, l'on mette toute sa confiance en Dieu; c'est ce que, par la grâce de Dieu, je vois être dans votre esprit. Votre règle particulière, et tant d'instructions qui sont dans l'Institut vous fourniront absolument de tout ce qui sera nécessaire pour être bonne Supérieure; mais, en abrégé, je vous dirai que la fidélité de se tenir dépendante et proche de Dieu, avec l'humble et charitable support, et la fermeté accompagnée d'une parfaite douceur pour maintenir chacune dans le devoir d'une exacte observance, sont, ce me semble, les grandes maximes du bon gouvernement. Notre-Seigneur commande aussi à ses Apôtres d'apprendre de Lui à être doux et humbles de cœur, et notre Bienheureux Père nous a laissé ces deux puissantes vertus pour fondement de l'esprit de notre Institut. — Je sais bon gré à nos Sœurs de vous avoir témoigné de la joie de votre élection.

Je vois que ce peu de bâtiment que vous entreprenez vous coûtera gros. Pour l'amour de Dieu, qu'il se fasse tout simplement; qu'il n'y ait cordons ni entablements de pierre de taille, excepté à l'église; car cela ne sert qu'à l'embellissement et non à la solidité. Je m'en suis fort enquise étant en France, à cause que les monastères que nous y avons vus ont tous ces embellissements. Je sais que les N. N. sont fort splendides en leurs bâtiments, et cette proposition de paver votre clôture d'ardoises le montre. Je ne crois pas qu'il le faille faire, [l'ardoise] étant rare en vos quartiers, bien qu'en des occasions il leur faille un peu condescendre, leur remontrant toujours la pauvreté et simplicité que vous devez garder, outre que vous êtes nécessiteuses, ainsi que vous m'écrivez, puisque tout votre fonds s'en ira au

bâtiment. J'espère en Dieu que le servant fidèlement dans vos observances, le pain quotidien ne vous manquera pas. Ayez confiance en la vérité de ses promesses; car il a dit : « Cherchez premièrement le royaume de Dieu et sa justice, et toutes choses nécessaires à la vie vous seront données. » — J'estime grandement la paix et l'union dans lesquelles nos Sœurs vivent, et encore plus la source d'où leur vient ce bonheur, qui est la fidélité qu'elles ont à se tenir proches de Dieu et à observer exactement ce qui est de leur Institut. Au nom de sa Bonté, vivez selon l'esprit de notre Bienheureux Père, et nos Sœurs aussi, car je désire que nous soyons toutes de vraies filles de ce grand Saint. Votre, etc.

LETTRE MDCCCLXVIII

Du bon pli donné à une maison naissante dépend son bonheur à venir. — Sous prétexte d'économie il ne faut pas faire usage de viandes moins communes que celles marquées au Coutumier. — Il ne faut pas faire entrer les séculières dans l'espérance de leur inspirer la vocation. — La Supérieure ne doit pas laisser graver son nom sur la première pierre du bâtiment. — Quand peut-on faire vitrer les cloîtres. — Comment traiter avec une Sœur tourière empêchée de faire son oblation au temps voulu. — Défi à donner au noviciat. — Le Père spirituel ne va prendre les voix des Sœurs malades à l'infirmerie que pour la seule élection de la Supérieure.

vivk \ JÉSUS !

Ma très-chère et biex-amée fille,

Bien que cette commodité soit pressée, si ne la puis-je laisser passer sans vous aller saluer très-cordialement dans votre chère nouvelle maison, avec votre chère petite troupe, et faire mille souhaits de bénédictions sur votre commencement, afin qu'il ait un progrès aussi heureux qu'on le doit espérer des Filles de Sainte-Marie. Tachez de tout votre pouvoir, ma chère fille, d'éta. blir une ponctuelle observance , car nous avons grande expérience que du commencement des maisons , et du bon pli que l'on leur donne en leur naissance, dépend une partie de leur

bonheur : de la bonne semence vient le bon grain; et du bon fondement, la solidité de l'édifice. Ce vous est un grand avantage d'avoir mené de si bonnes Sœurs : tenez-vous bien unies ensemble et en estime l'une de l'autre, afin que celles qui seront reçues prennent le même train de la sainte et supportante charité. Ayez une attention particulière sur le noviciat, afin que l'on fonde bien les filles dans la dévotion et profonde humilité, car je vous dis derechef que du bon fondement dépend en partie la solidité du petit bâtiment que la divine Providence a commis à votre soin. Travaillez-y donc avec un grand courage, appuyé sur le divin secours qui ne vous manquera jamais , pourvu que vous soyez toujours cordialement jalouse de vos observances.

Quant à ce que vous me dites, ma très-chère fille, que la volaille est meilleur marché dans votre petite ville que la grosse viande, et partant si vous ne pouvez pas bien nourrir votre communauté de volaille. Je vous réponds qu'il ne faut point prendre celte coutume, et qu'il vaut mieux se tenir au règlement du Coulumier. Mon Dieul ma très-chère fille, nous ne saurions jamais trop craindre le relâchement en quoi que ce soit. Nous ne devons point prendre de prétexte ni de bon ménage, ni de quelque épargne, surtout quand les choses nous tirent dans la délicatesse ou sensualité ; il les faut fuir comme la mort, et se contenter de la permission que le Coutumier donne d'acheter de la volaille pour les malades : on en peut bien quelquefois faire manger à la communauté, quand on en donne par aumône ou par présent au monastère, car cela, à mon avis, n'arrive pas souvent.

Je suis bien marrie que celte fille, dont vous me parlez, ait le naturel si mélancolique et si chagrin; ce sont deux fâcheuses pièces en une Religieuse; et si une puissante grâce et un ferme courage ne mortifient ces humeurs-là, elles donnent bien de la peine aux autres, et sont martyres à elles-mêmes. Je ne puis

ni ne dois déterminer de son renvoi ou de sa réception, c'est à vous et à nos bonnes Sœurs qui voyez les déportemenls ; vous devez conférer [comparer] cette fille avec la Règle elles Entretiens de notre Bienheureux Père. Ce n'est rien qu'elle soit malade de plusieurs défauts, pourvu qu'avec humilité et simplicité elle fasse usage des remèdes qu'on lui donne pour la rendre digne de la grâce de persévérer dans la vocation religieuse. — Croyez-moi, ma fille, ne prenez point cette pratique de faire entrer les filles séculières chez vous, afin qu'elles prennent envie de se faire Religieuses ; c'est au Saint-Esprit à mettre ce bon mouvement dans leurs cœurs. Dieu n'est pas obligé de donner la grâce de la vocation religieuse à celles que nous désirons qui le soient, car il ne nous appartient pas de faire ce choix , c'est à Dieu seul, et à nous de recevoir et bien cultiver celles que sa seule inspiration nous envoie. — Non, je vous assure, ma très-chère fille, la Supérieure ne doit point permettre que l'on grave son nom sur une première pierre du bâtiment; c'est une vaine recherche. Nous devons en tout fuir ce qui ressent l'éclat et l'apparence mondaine et nous attacher à la vraie et sincère humilité. — Oui, ma chère fille, l'on peut faire vitrer les cloîtres aux lieux où l'on a grande commodité d'avoir du verre, comme quand on est proche des verreries.

Quant à votre bonne Sœur tourière, puisque vous avez appris depuis son entrée en votre maison, que son mari est banni du pays pour avoir été condamné à la mort, si elle est bonne , vertueuse, dévote, surtout grandement humble, je ne la renverrais pas. Prenez bon conseil là-dessus des personnes intelligentes; mais pour éviter tout accident et tout conteste, vous pouvez garder celte bonne fille et vous en servir dans la condition de tourière, sans lui faire faire son oblation pendant que l'on doutera que son mari soit encore en vie; mais il ne faut pas laisser de tirer les voix pour elle au bout de ses deux années de noviciat, afin d'assurer sa demeure parmi vous, et aussi qu'elle

assure sa demeure au monastère. Il y a tant de sortes de misères en ce monde, et tant de personnes affligées de diverses sortes , que quand nous pouvons aider à quelqu'un à porter sa croix nous en devons être bien aises : c'était la grande et journalière pratique du cœur tout charitable de notre Bienheureux Père , et je suis aise de tomber sur ce propos pour vous faire une conjuration toute particulière, que dès le commencement vous donniez de bons principes et des maximes de douceur et charité à vos filles pour ce cher prochain; si elles ne peuvent faire autre chose pour lui, qu'au moins elles n'en parlent jamais qu'en bonne part, et ne leur permettez point de vous parler des maux où il n'y a point de remède; car cela est inutile, et il faut toujours que nous ayons de bonnes fins et des sujets solides pour parler de l'amendement des autres quand ils en ont besoin.

Accoutumez fort vos novices aux propos des choses utiles, qu'elles prennent de tout sujet de parler de Dieu dans les récréations. Donnez-leur souvent des défis de la pratique des vertus intérieures : portez-les à une grande estime et affection à la sainte oraison. Or sus, ma très-chère fille, il ne me reste plus qu'une de vos questions à résoudre. Non vraiment, quand il y a une des Sœurs conseillères malades, lorsqu'on fait l'examen d'une novice, il ne faut pas que le Supérieur entre pour prendre son sentiment : il suffit qu'il parle aux trois autres conseillères, à la directrice et à la Supérieure. Ce n'est point la coutume céans que le Supérieur entre pour recevoir l'examen de la visite [régulière] des Sœurs qui se trouvent arrêtées à l'infirmerie par maladie : la Constitution n'ordonne de telles entrées pour prendre les voix et sentiments des Sœurs malades, que pour la seule occasion de l'élection de la Supérieure; il s'en faut tenir là. — Mon Dieu, que vous me faites grand plaisir, ma très-chère fille, de ne vous point hâter de recevoir des filles I vous verrez que vous vous en trouverez bien et qu'elles en seront

bien mieux fondées dans laverlu, et vous m'obligez encore singulièrement en la confiance que vous me témoignez. Vous me pouvez dire toutes choses avec franchise, sans crainte de m'importunerj rien ne me console tant que celte cordiale confiance de nos Sœurs les Supérieures envers moi. Je vous réponds aussi, comme à l'une de mes plus chères filles , à laquelle je souhaite une abondante participation aux mérites de la Passion de Notre" Seigneur, auquel je suis toute votre, etc.

LETTRE MDCCCLXIX

Les lettres des Religieuses doivent être simples, sans termes affectes ni exagérants; la Supérieure les doit lire. — Il ne faut pas recevoir d'esprit difficile; tenir la balance bien droite pour n'excéder ni en faiblesse ni en rigueur.

vive -j- jésus!

Votre cœur va fort bien, ma très-chère fille, à ce que je vois; Dieu l'y maintienne, et accroisse en lui son saint amour.

Vous voulez que je continue ma sincère confiance avec voire bonté, je savais que c'était son désir, et que ce le sera toujours; cerles aussi avez-vous raison, car je le chéris parfaitement, et n'en trouverez jamais un plus fidèle et assuré en son affection pour son bien. Tout simplement donc je vous dirai, ensuile de ma véritable confiance, que la lettre que votre communauté a écrite à la nôtre fut lue, selon notre coutume, sur la fin de la récréation du soir. Je vis bien qu'elle n'était pas d'un style assez simple et que nos Sœurs le remarquaient, et que les témoignages d'affection étaient affectés et exagérants. Ce qui le fit mieux connaître, c'est qu'après on en lut une autre d'une de nos maisons, qu'on avait reçue en même temps, qui était fort simple. Tout aussitôt il me vint en la pensée que je serais bien marrie si celte lettre-là passait en d'autres communautés, parce qu'elle n'y serait pas bien reçue, et que je devais vous dire,

comme je fais, que jamais vous ne laissiez sortir aucune lettre de votre maison que vous ne l'ayez lue, ou fait voir par quelque Sœur dont vous vous assurez qui en fera bon jugement, ou que vous vous fiiez bien en la discrétion de celles qui les ont écrites.

En deuxième lieu, ma fille, prenez garde de ne point recevoir d'esprit difficile; car, bien que vous en veniez à bout et que vous les teniez en leur devoir, toutes les Supérieures n'ont pas cette adresse.

Je prie notre bon Dieu de vous faire la grâce d'être un flambeau reluisant qui porte la lumière du bon exemple devant toutes vos Sœurs : servez-les en vérité et sainteté. Tenez la balance bien droite pour n'excéder ni en tendreté ni en rigueur. Faites en sorte, ma chère fille, que toutes vos Sœurs trouvent en vous de quoi se consoler et édifier, et non de quoi se repentir de vous avoir élue. Priez, je vous supplie, pour celle qui est toute vôtre.

LETTRE MDCCCLXX

Les grands esprits sont dangereux dans une communauté quand ils ne s'adonnent pas à la soumission et à la mortification. — On ne doit pas recevoir une novice à la profession dans l'espoir qu'elle fera mieux à l'avenir. — II est d'usage que les parents fassent un présent au monastère lors de la profession de leurs filles, mais on ne doit pas le leur suggérer. — Une Sœur qui ne voudrait pas former son jugement sur les décisions à prendre au Chapitre doit être privée de voix.

VIVE y JÉSUS !

De vrai, ma très-chère fille, vous me marquez trois choses fort fâcheuses en l'esprit de votre novice : qu'elle est forte à son jugement et volonté, qu'elle n'a point de simplicité et se consume toute en réflexions, et celle que je trouve plus importante, c'est le dégoût de sa vocation; c'est pourquoi, si elle continue et que vous la puissiez renvoyer, ou que d'elle-même elle s'en voulût aller, certes je la laisserais faire. Elle est d'autant plus dangereuse qu'elle a bon esprit ; car ces grands esprits , quand

ils ne s'adonnent pas à la dévotion, soumission et mortification, sont pour ravager toute une maison religieuse, oui même tout un Ordre. Et remarquez bien ceci, ma très-chère fille, que nous ne devons jamais admettre aucune fille à la profession, sous l'espérance qu'elle fera mieux à l'avenir j car il faut voir les conditions présentes de l'esprit nécessaires pour lui donner l'habit, parce que nous nous devons fonder sur ce que nous voyons du présent et non de l'avenir, n'étant pas obligée de le savoir. — Pour ce que vous me demandez de permettre aux filles de dire à leurs parents qu'ils envoient des présents au jour de leur profession, c'est la coutume qu'ils donnent quelque chose, mais je ne voudrais pas que les filles se mêlassent de cela. Quant à ce que vous dites s'il se trouvait quelque esprit qui, par scrupule ou autre fantaisie, ne voulût former son jugement pour donner sa voix ou la refuser aux filles que l'on propose au Chapitre, même ne la donnerait point du tout, ni pour leur réception ni pour leur renvoi, ou bien la donnerait indifféremment ou la refuserait de même, certes, je crois que si c'était quelque esprit qui n'eût pas la capacité pour discerner celles à qui il la faut donner ou celles à qui il la faut refuser, qu'on la pourrait déclarer incapable de cela, et qu'elle n'eût pas de voix au Chapitre. Mais si elle ne faisait cela que par caprice ou scrupule, il faudrait tâcher de la rendre capable de discerner comment il la faut donner ou refuser j car, au reste, une fille qui ne voudrait pas appliquer son esprit et former son jugement, ayant la capacité pour le faire, ains voudrait donner sa voix généralement à toutes les filles que l'on proposerait, ou la refuser à toutes, je crois qu'elle pécherait grandement, et il ne faudrait nullement permettre cela.

LETTRE MDCCCLXXI

Surmonter par la douceur les difficultés qui s'opposent à l'établissement du monastère. — Regret de ne pouvoir procurer à cette Supérieure un portrait de saint François de Sales.

Nous avons eu une réciproque consolation au retour de ce bon Père Capucin, par le récit qu'il nous a fait de vos nouvelles, desquelles il nous a entretenue fort amplement, nous disant que tout allait bien en votre maison, et que vous êtes en amour et estime au lieu où la Providence vous a mises, ce qui est un grand sujet de bénir et remercier sa divine Majesté, ainsi que nous faisons de tout notre cœur. Ce bon Père nous a dit les contradictions et les difficultés que vous avez pour votre établissement et logement; c'est une chose presque ordinaire, quand on a affaire à la populace. Je ne sais pourtant si cette voie de force sera guère propre ; car, d'arracher par cette voie quelque pièce des créatures, il est à craindre qu'il ne reste toujours quelques petites amertumes de cœur contre nous, ce qui ne se peut effacer que par la suite de quelques années. Néanmoins, vous avez Mgr le cardinal, duquel vous devez suivre entièrement les volontés et sentiments pour ce qui est de votre établissement. Ce Père nous a dit encore qu'il ne croyait pas que vous puissiez vous établir en aucun lieu dans la ville; et moi j'aurais une grande difficulté de vous établir hors de la ville, n'y ayant point de faubourg. Mais pour tout ceci, vous avez MM. vos Supérieurs; vous leur devez faire entendre tout ce qui se passe, et suivre en tout, comme je vous l'ai déjà dit, leurs avis, pour ce qui est de votre logement. Mais pour ce qui est de l'aigreur de ce peuple contre vous, je désirerais, ma très-chère fille, qu'en tout ce qui se passera de votre part, vous procédassiez avec lui en toute charité, le plus doucement et cordialement qu'il vous sera

possible, car cette voie apaise l'ire de Dieu, et gagne le cœur de ses créatures. Vous devez aussi beaucoup prier et faire prier pour eux, afin qu'il plaise à Dieu les changer et les disposer à un doux agrément de tout ce que vous désirez d'eux.

Pour le tableau que vous désirez de notre Bienheureux Père, certes, ma très-chère fille, si nous avions un peintre en celte ville, nous vous en ferions faire un de très-grand cœur; mais il n'y en a pas un seul. Vous devez vous adresser pour cela à nos Sœurs de Lyon ou d'Avignon, qui ont là un excellent peintre : nous vous offrons de le payer, car en tout où nous pourrons vous servir et votre maison nous le ferons toujours de trèsgrande affection, je vous en assure. Et nous ne cesserons de prier l'infinie bonté de Notre-Seigneur de répandre sur vous et sur toutes nos chères Sœurs, que je salue très-chèrement avec vous, l'abondance des grâces de son divin amour, auquel et pour lequel je serai invariablement et de tout mon cœur, ma très-chère fille, votre, etc.

LETTRE MDCCCLXXII

Déférence réciproque que doivent avoir les monaslères quand il s'agit de fondation. — Avantages de la douceur dans la direction des âmes.

VIVE J JÉSUS

Vous vous êtes conduite comme il faut, ma très-chère fille, pour la fondation, de laquelle Dieu fera ce qui lui plaira; car voyez-vous, jamais, quoi que l'on fasse, nous ne devons donner espoir de recevoir ni fondation, ni fille, ni bien, ni quoi que ce soit, que nous savons d'avoir été ôté ou proposé à quelqu'une de nos maisons, sinon que la maison même nous en priât. Voilà à quoi je vous prie de tenir ferme, et aussi à ne recevoir facilement aucun soupçon contre pas une de nos Sœurs. Si quelqu'une faisait quelque chose qui eût apparence de moindre affection

et confiance que celle que nous nous devons, je voudrais, avant que de le croire et d'en parler, lui écrire avec foute simplicité et franchise, non comme une chose que vous croyez, mais de laquelle vous désirez de savoir la vérité d'elle, pour vous y arrêter. Je vous prie, ma très-chère fille, faites votre gouvernement avec grande dilatation de cœur : donnez une sainte liberté à vos Sœurs; bannissez de votre esprit et des leurs toute servitude et contrainte. Si quelqu'une manquait de confiance , ne lui en témoignez aucune froideur, mais gagnez tout par amour et bienfaits. Ne vous laissez préoccuper l'esprit contre aucune et soyez fort égale envers chacune; enfin conduisez-les avec un soin non empressé ni soucieux, mais amoureux, suave et cordial. Je sais que l'on ne peut mieux réussir en la conduite des âmes que par cette voie-là : plus vous leur montrerez de bonté, de franchise et de support, plus vous avancerez en l'entière possession de leurs cœurs; ce qui est le grand moyen de les avancer en la perfection de leur vocation. Or, tenez-vous aux communautés le plus que vous pourrez, et leur témoignez combien vous vous y plaisez. — Vous me dites que vous ne pouvez plus supporter le faix de la supériorité. 0 ma fille ! je vous supplie, que je n'oie plus cette parole de vous. Quoi! voulez-vous enfouir les talents que Dieu vous a donnés, et rendre inutiles tant de dons et de grâces que sa Bonté a mis en vous, et vous a départis pour l'accroissement de sa gloire au gouvernement des maisons qu'il vous confie? et cela faute de détermination, et de tenir votre esprit au-dessus de vous-même et de vos inclinations timides et craintives. Foulez-les aux pieds, ma très-chère fille, et regardant Dieu et son bon plaisir dans l'éternel dessein qu'il a sur vous, abandonnez-Lui vos jours, afin qu'il les emploie es actions et services qui seront selon son gré, et non selon le vôtre; et remettez entre ses mains toutes vos consolations, et me croyez à jamais votre, etc.

LETTRE MDCCCLXXIII

Les Supérieures doivent donner l'exemple de la ponctualité aux exercices de la communauté, gouverner avec grande douceur, témoigner une sincère estime des Sœurs, et leur laisser une raisonnable liberté dans les emplois.

vive •{• JÉSUS !

Or sus, Dieu vous veuille fortifier, ma chère fille, afin que vous le serviez utilement, portant la lumière du bon exemple devant vos Sœurs par l'exactitude d'observance en tout, tâchant d'être toujours la première aux Offices et oraisons et à tous les autres exercices de communauté; il n'est pas croyable combien cela est profitable aux familles religieuses : le contraire détruit celles qui le font et leur communauté. Soyez bien douce en votre gouvernement, ce que je vous dis parce que je sais que quelquefois les maux du corps chagrinent et aigrissent les esprits. Je crois que notre Sœur N. s'acquittera fort bien de la charge de directrice et d'assistante : nourrissez une grande union et bonne intelligence entre vous deux; c'est un point nécessaire. Et que les Supérieures se nourrissent en bonne opinion de la bonne suffisance [capacité] de leurs Sœurs, afin d'estimer leurs conseils, et qu'elles leur laissent la liberté pour l'exercice de leur charge, et qu'elles ne se réservent que celle de leur dire les défauts qu'elles y pourraient commettre : cette pratique est importante, et se doit observer avec grande charité et humilité pour bannir l'esprit de contrainte si nuisible aux âmes religieuses.

' Conforme à une copie gardée aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MDCCCLXXIV

Exhortation à porter courageusement le faix de la supériorité. vive f JÉSUS.'

Ma très-chère fille,

Le divin Sauveur soit votre force et conduite en toutes vos actions! Je pense que vous vous serez trouvée d'abord étonnée de cette maison, à cause du changement. La famille est toute bonne, et leurs cœurs maniables : avec la douceur cordiale que vous savez bien employer, vous devez agir sur ces esprits-là avec une autorité maternelle, mais toute cordiale et raisonnable, leur faisant voir le bien , et comme vous agissez sur elles par le véritable zèle que vous avez de leur perfection , et non pour les avilir ou mépriser. Dieu vous fera connaître la voie la meilleure pour leur bonheur, et réduira tout à la paix et union de charité, Dieu vous ayant donné une si bonne main à la conduite, et y répandant tant de bénédictions.

Quand vous aurez fait vos six ans à N., il faut un peu aller à N. etàN. , au moins en chacune trois ans; car ce sont des pauvres petits colombiers où les pauvres petites colombes ont prou peine de vivre; il sera bien raisonnable qu'elles jouissent à leur tour du fruit de votre bonne conduite. Je serais fort aise , ma fille, si nos Sœurs N. N. sont bonnes Religieuses; mais faut-il que je vous prie de prendre soigneusement garde au fond du cœur et de la vocation de ces àmes-là, et à leur persévérance : car il est vrai que le changement de monastère fait quelquefois quelque changement es mœurs des filles; car elles sont attirées par la douceur et caresses dont on tâche de les gagner. Mais quand l'attrait de Dieu n'est pas au fond du cœur, et qu'elles ne s'habituent pas à la mortification de leurs passions, cette petite apparence de vertu étant sans racine, le moindre vent de contradiction l'emporte, et dans peu de temps ces esprits se

rendent très-nuisibles dans leur monastère, où telles filles sans vocation ne peuvent vivre en bonnes Religieuses. Ma très-aimée fille, je vous dis ainsi simplement ma pensée, assurée que vous le voulez bien. Dieu nous veuille ouvrir les yeux pour nous faire voir à toutes les infinis trésors spirituels que son amour a cachés dans les disettes temporelles. Priez ce divin Sauveur pour moi, et me croyez en Lui, votre, etc.

LETTRE AIDCCGLXXV

Servir les âmes joyeusement, simplement et courageusement. vive f JÉSUS !

Ma très-chère fille,

Votre cœur est toujours ardent, encore qu'il ne semble que de glace. Marchez sans vous regarder vous-même, je vous prie, et ne veuillez rien, puisque Dieu veut cela de vous. Ne voyez simplement que Dieu, auquel vous vous êtes remise sans réserve.

Il est bon d'avoir l'esprit de joie, pourvu que l'observance marche ; et encore qu'aux récréations le recueillement ne marche comme vous voudriez, il n'y a remède, pourvu qu'aux autres temps on le voie reluire ; car c'est un moyen pour bien prier Dieu et vous humilier beaucoup devant Lui pour le bien de votre maison. Ma fille, servez Dieu en ces chères âmes joyeusement, simplement et courageusement; contentez-vous de Dieu seul; car vous l'avez en vérité. Cheminez donc fidèlement sans recherche d'aucune satisfaction. Encouragez bien nos chères Sœurs novices à l'observance et à bien dire l'Office; n'épargnez pas de les reprendre. Je les conjure, ces très-chères filles, de chercher leur Epoux fidèlement, par une vraie et ponctuelle exactitude, et qu'elles vident leurs esprits de tout ce qui n'est pas Dieu; aimons-le tant que nous pourrons, mais aimons-le et

SAAS DATES. 561

le servons comme II veut, sans goût ni connaissance, nous contentant de vouloir être à jamais toute sienne. Ma fille, ayez bon courage pour persévérer à les servir. Attendez-les patiemment, supportez-les doucement, et les excitez amoureusement. Votre, etc.

LETTRE MDCCCLXXVI

La coadjutrice doit faire en secret et humblement ses observations à la Supérieure, laquelle doit être le miroir de toutes les vertus pour la communauté.

vive -J- jésus!

Ma très-chère fille,

Vous voulez bien que je vous écrive tout confidemment par la main de ma Sœur N. ce que je ne puis faire de la mienne. A la vérité , c'eût été une grande suavité si vous et ma Sœur N. eussiez pu avoir l'ouverture de cœur l'une envers l'autre. Ayez au moins la franchise et la sincérité que votre Règle vous dicte, et la vraie charité qui doit régner dans nos cœurs et entre les vraies Filles de la Visitation.

Il est vrai que je ne saurais approuver cette grande correction qu'elle vous alla faire eu présence de trois ou quatre Sœurs; car si bien elle doit vous reprendre, ce doit être secrètement et humblement. — Il me semble bien, ma très-chère fille, qu'il n'était pas besoin que vous demandassiez de changer de voile pour la venue du chirurgien ; cela dénote un cœur qui ressent encore le monde. Je dis de même pour vos souliers, puisque personne n'en portait de semblables dans la maison. J'aurais voulu suivre en cela la communauté, car nous devons fuir extrêmement tout ce qui ressent la singularité; et je vous prie, ma fille, soyez fort attentive à ne laisser dans votre cœur aucune inclination à la vanité et particularité, et que le mépris des choses extérieures reluise en viii. 36

toutes vos actions. Recevez les choses communes comme elles sont données aux autres ; recevez-les avec égale affection et satisfaction. Cette pratique est extrêmement nécessaire aux Supérieures, surtout aux jeunes. Rendez-vous-y donc attentive, ma fille, je vous en conjure. Quand vous vîtes vos souliers faits d'une autre façon que le Coutumier ne marque, vous les deviez renvoyer, et je crois que vous ne les devez pas user.

Au reste, vous faites très-bien de ne pas approuver les pensées que les filles vous vont dire, qui désapprouvent ce que ma Sœur la déposée peut faire ou dire. Surtout prenez bien garde à ceci, qui est que, quelque témoignage d'affection ou de confiance que l'on vous puisse donner, il ne vous échappe jamais de dire à aucune Sœur quelque parole que vous ne voulussiez bien dire vous-même à ma Sœur la déposée. Et je pense que vous feriez bien de prendre la confiance de lui dire tout cordialement en particulier ce que vous connaissez qu'elle ne doit pas faire, comme de vous avertir devant les Sœurs, crainte que cela ne diminue l'estime et le profit de ce que vous leur dites, à quoi elles sont obligées pendant que vous êtes Supérieure; et lui donnez une grande confiance de vous dire tout ce qu'elle connaîtra vous devoir dire. Et quand même il lui échapperait encore de vous dire quelque chose et vous reprendre devant les Sœurs, recevez-le doucement, en couvrant le plus qu'il vous sera possible les défauts du prochain; car la charité requiert cela. Et croyez, ma très-chère fille, personne n'est sans défaut; c'est pourquoi, tant que nous sommes en cette vie, nous devons lâcher de nous supporter l'une l'autre. Je vous prie derechef de le faire paraître entre vous deux, et maintenez toujours en bonne estime cette chère Sœur en votre communauté.

LETTRE MDCCCLXXVII {Inédité)

Devoirs réciproques des Supérieures et des Sœurs déposées. vive -J- jésus!

Ma très-chère soeur et fille bien-aimée en Nôtre-Seigneur, Tandis que Notre-Seigneur me lairra en cette chétive vie, je crois que les bons cœurs et vraies Filles Je la Visitation, comme je sais que vous êtes, auront agréable que je leur dise toujours ce que noire bon Dieu daignera me faire connaître pour le bien de cette petite Congrégation et la paix et union des maisons dans l'observance, qui est le bien plus précieux du dedans et qui donne la bonne odeur au dehors. Nous n'avons, à mon grand regret, que trop d'expérience du trouble et grand déchet que plusieurs de nos maisons ont souffert pour le défaut d'intelligence entre les Supérieures élues et les déposées ; c'est pourquoi je vous supplie et conjure au nom de Notre-Seigneur, ma très-chère Sœur, et toutes celles qui nous succéderont et qui seront déposées en nos maisons, d'observer fidèlement ce qui est ordonné au Coutumier, conservant une sainte liberté et sincère confiance entre vous deux, qui ne tendent qu'à la gloire de Dieu, à l'entière observance et à l'avancement de nos Sœurs en la perfection de leurs âmes. Et, pour venir aux particulières pratiques , je crois que sans une absolue nécessité, et généralement parlant, il est tout à fait nécessaire de laisser les déposées une année entière sans aucun emploi particulier, sinon, comme dit la Règle, pour conseiller la nouvelle Supérieure. Elle fera sagement et humblement de prendre ses avis dans les occasions, et de se prévaloir de son assistance selon ses besoins, bien que la déposée ne doit pas le requérir, beaucoup moins s'en fâcher ni plaindre quand la Supérieure ne le ferait pas; car elle lui doit laisser une entière liberté d'agir en sa charge, ainsi que la Constitution le dit.

Mon Dieu! que nous serions heureuses si nous prononcions de cœur et d'affection ces paroles : « Je renonce et dépose la supériorité » , et qu'après avoir ouï celles-ci : « La Congrégation vous décharge au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit » , nous nous tinssions comme nous devrions, tout à fait libres et exemptes du soin de la maison, comme si jamais nous n'avions gouverné, sinon autant et quand la Supérieure nous emploiera à quelque chose que ce fût, qu'il faudrait s'y porter avec toute promptitude et humilité.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MDCCCLXXVIII

Ke pas faire de réprimande quand on se sent émue. — Quel doit être le conseil et

le repos de l'âme.

vive -J- JÉSUS !

Ma très-cuère fille,

Je vous conjure de tout mon cœur d'accompagner toutes vos paroles et actions de douceur, tranquillité, modestie, suavité et gravité rabaissée. Soyez gracieuse et non point sèche ni trop curieuse. Mais je répèle de tout mon cœur la conjuration que je vous fais pour la parfaite douceur : ne faites point de correction, tant qu'il vous sera possible, par promptitude, ni lorsque vous vous sentez émue ; mais regardez Dieu, comme lui demandant son aide et sa sainte conduite, aûn qu'elle soit profitable à celle à qui vous la faites 3 et observez ce document en toutes les actions principales de votre charge, voire, en toute la conduite de votre vie. Que votre amour soit tout pour Dieu et en Dieu; que votre conseil principal soit l'oraison, et votre repos, l'oubli de toutes choses passées. Faites fidèlement ceci , ma pauvre chère Sœur, et Dieu vous bénira et votre monastère, si

SAXS DATES. 565

vous avez la défiance parfaite de vous-même , qui est la mère de la confiance en Dieu; c'est là la vraie vertu d'une Supérieure. Étrécissez votre cœur en vous-même, mais élargissez-le en Dieu. Je suis en Lui votre, etc.

LETTRE MDCCCLXXIX

La Supérieure doit traiter toutes ses Sœurs avec impartialité et douceur, ne point s'étonner de leurs petits pas dans la perfection, mais les encourager avec bienveillance, se conserver ca'me et joyeuse au milieu des inégalités de la vie.

vive j- J2SUSÎ

Eh! pourquoi, ma très-chère Sœur, n'êtes-vous pas joyeuse? 0 Dieu ! il le faut être et ne point tant regarder ce que fait ou sent notre cœur intérieurement. Il me semble que je le vois, ce cœur de ma très-chère fille; patience, s'il vous plaît. Aimez bien tendrement les filles qui font bien, parce qu'elles font bien, et leur soyez douce et gracieuse; mais aimez bien aussi celles qui ne sont pas si exactes et ponctuelles à ce qu'elles doivent faire, parce qu'il y a plus à aimer et à faire pour Dieu. Ne vous étonnez pas de ce que votre cœur n'aura pas tant de suavité que lorsque tout ira bien, cela ne se peut; mais il ne faut pas délaisser la joie pour cela. Il faut souffrir l'aigreur sans y penser, et, parmi tels sentiments, faire les actes de vraie douceur, comme je viens de dire. Enfin celles qui servent les âmes ne doivent point s'étonner des petits pas qu'elles font, mais les poursuivre doucement et suavement, pour leur faire suivre tranquillement les avis qu'on leur donne; et enfin, faisant ce qui est en nous, remettre le tout à Dieu, qui a plus d'intérêt à leur perfection que nous, et demeurer en repos. Hélas! ma fille, ce que je vous dis et que je vous conjure de faire, est d'être joyeuse en ce saint service.

Ayez bien soin de votre cœur, tenez-le net et toujours en la

présence de Dieu; ne tous troublez de chose quelconque qui vous puisse arriver, et demeurez ferme à ne point offenser cette divine Bonté à votre escient. Vous avez raison, ma fille, de dire que c'est un grand bonheur que le parfait anéantissement de soi-même à la volonté de Dieu. Hélas ! c'est l'unique gloire des âmes dédiées au saint amour; faisons bien cette pratique, et pour cela ne faisons rien selon nos humeurs et inclinations, mais tout selon la raison et vraie piété, soit en faisant ou souffrant. Gravez dans le cœur de vos filles l'esprit d'humilité et de douce charité ; qu'elles se forment selon le modèle qui leur est donné dans la Règle, et elles seront bien heureuses, et vous aussi, d'avoir contribué votre service à un ouvrage si excellent. Rapportons bien à Dieu la gloire de toutes choses, et l'aimons avec une très-humble obéissance et douceur de cœur, laquelle s'acquiert en faisant toutes nos actions et disant toutes nos paroles doucement; la multitude de tels actes donnera l'habitude de la douceur à votre cœur. De même, celui qui veut avoir la vertu du support du prochain, il faut qu'il s'accoutume à le supporter avec douceur en ses défauts, et en toutes ses actions qui ne sont selon notre goût, reprenant suavement les fautes de ceux que nous avons en charge, sans leur avoir jamais pourtant de l'aversion, je veux dire en la partie raisonnable et supérieure, car nous n'avons pas l'autre en notre pouvoir. — Il faut être courageuse et acquérir la sainte joie comme les autres vertus, par les actes , quoique faits par pure raison et non par inclination. Je loue Dieu de vous savoir en cet état de paix, demeurez-y et agrandissez votre confiance et abandonnement en cette divine Providence; c'est le lieu de repos et d'assurance; vous avez toujours été attirée à cela. Votre, etc.

LETTRE MDCCCLXXX

Quand la soumission et l'humilité manquent aux esprits faibles, il faut que la chanté condescende à leur infirmité. Sentiment de saint François de Sales à ce sujet.

vive -J- jésus!

C'est la vérité, ma très-chère fille, que c'est une mauvaise, quoique trop ordinaire tentation, que celle de ce soupçon, que, parce que les Supérieures n'aiment pas , elles ne donnent pas les charges relevées. Plusieurs maisons religieuses en sont exercées; mais que ferons-nous à cela, ma très-chère Sœur, que de supporter avec une très-grande patience et douceur ces esprits-là, tâchant par notre cordialité et sincère affection envers elles d'arracher de leurs cœurs tels soupçons. Notre Bienheureux Père me dit une fois que lorsque la soumission et l'humilité manquaient à tels esprits, il fallait que notre charité suppléât et condescendît à leur infirmité, leur accordant ce qu'elles désiraient ; mais il faut faire cela avec telle dextérité , qu'elles ne s'en aperçoivent pas, et qu'elles ne connaissent pas que c'est pour leur condescendre, mais par amour; puis, quand par condescendance on les a guéries, et donné la croyance et confiance qu'on les aime, l'on en fait par après tout ce que l'on veut. J'ai éprouvé cela utilement.

Enfin, ma chère Sœur, « il faut tout faire, disait notre Bienheureux Père, pour le profit et consolation de notre prochain, hors de nous damner ». Et il disait encore, ce Bienheureux, que quand nous perdrions et relâcherions du nôtre quelque chose pour cela, Dieu nous le récompenserait hien ; autrement ces pauvres âmes se mettent dans un labyrinthe de misères et d'entortillements, et nuisent grandement aux autres ; bref, vaut mieux les gagner que de les vouloir plier, car on les romprait, si elles sont faibles. Voilà mon sentiment, fondé sur les enseignements de notre Bienheureux Père, et sur ce que je lui ai vu

568 LETTRES DE SAIIVTE CHAKTAL.

pratiquer; mais toutefois il faut que la Supérieure, qui voit et peut considérer selon les occasions présentes, emploie ces avis selon la prudence , et que toujours elle dissimule beaucoup de petites tricheries que font ces pauvres malades d'esprit, et qu'elle tâche par tous les moyens possibles de leur donner croyance qu'elle les aime. Enfin nous ne devons regarder cela que comme des exercices que Dieu nous envoie pour pratiquer beaucoup de vertus, et surtout celle qui les comprend toutes, la très-sainte charité. Notre bon Dieu nous donne tant de consolations par la vertu de plusieurs, que nous nous engourdirions, si nous n'avions de ces petits réveille-matin. — Or, je loue Dieu de la vertu de notre bonne Sœur N... j étant si fidèle et éclairée, Dieu la conduira bien avant. Une âme seule comme celle-là en vaut cent, et attire beaucoup de bénédictions où elle est. Votre, etc.

LETTRE MDCCCLXXXI

Interpréter en Lien ce qu'on voit faire au prochain. — Travailler à l'union de son âme avec Dieu par l'exacte observance des Règles.

vive f jésus !

Ma très-chère fille,

Nous autres qui sommes Filles d'un Père qui était si parfait en charité et qui sommes toutes nourries dans celte école , devons avoir un très-grand soin de bien interpréter tout ce que nous voyons faire au prochain et surtout à nos Sœurs. Vous savez bien ce qu'a fait ma Sœur N... pour ces lettres écrites à Mgr le cardinal, mais vous ne savez pas que peut-être avait-elle commandement de lui, qui était le Supérieur, d'en user ainsi. J'en dis de même pour les autres choses que vous me marquez, lesquelles il n'y a eu que le zèle , grande pureté et droiture d'intention qui les lui aient fait faire. Ce n'est pas que je veuille approuver le mal; mais aussi je ne le puis ni ne le dois en con-

science croire légèrement d'une âme de vertu , de laquelle j'ai reçu tant de bons témoignages de personnes dignes de foi, et particulièrement de feu notre chère Sœur N. .. Concluons donc, ma chère fille, qu'il serait temps de quitter cette manière de traiter de part et d'autre, et de vivre dans la suavité, cordialité et charité que doivent avoir les vraies Filles de la Visitation entre elles. Pardonnez-moi, ma très-chère fille, si je vous parle de la sorte, car je suis faite d'une façon qu'il faut que je dise franchement que le blanc est blanc, et que le noir est noir. Oubliez donc le mal si vous l'avez vu, et ne pensez plus qu'au véritable bien que je sais être en celte Sœur-là, afin de vous remettre dans votre premier train d'amour, d'estime et d'union ensemble; car c'est chose indigne des servantes de Dieu que d'avoir de l'altération. Je n'ai pas reconnu qu'elle en ait eu contre vous, quoiqu'elle sût bien ce que vous avez dit d'elle. Or sus, ma très-chère fille, il ne faut plus penser à tout ce qui s'est passé, mais prendre un nouveau courage pour vous remettre dans votre première simplicité. L'on m'a rendu tant de bons témoignages de vous, que je suis marrie de voir votre esprit embarrassé ; mais je vous supplie, que désormais vous ne regardiez ni prétendiez plus qu'à l'entière union de votre âme avec son Dieu par la voie de l'exacte observance. Et si vous renconlrez quelque chose contre cela en votre chemin, laissez-le à quartier et marchez droitement et sincèrement, afin de conduire votre âme à son souverain Bien, que je supplie la vouloir combler de ses plus célestes grâces et celle de votre chère assistante, de la vertu de laquelle j'ai reçu aussi de si bons témoignages, que j'en sens dans mon cœur un grand amour plein d'estime pour elle. Je vous prie de la saluer chèrement de ma part, et vous assurer que je suis à toutes deux d'une affection entièrement sincère, votre, etc.

LETTRE MDCCCLXXXII

Sentiments de la Sainte sur la proposition de faire changer d'air aux Sœurs malades. — La bonté, la patience d'une Supérieure est le souverain remède pour rendre supportable la diversité des caractères. — Les Filles reçues par les voix du Chapitre ne peuvent être renvoyées que par le Chapitre.

VIVE -J- JÉSUS

Ma bonne et très-chère fille,

J'ai répondu il y a longtemps à la proposition de faire changer d'air à vos malades : certes, outre que je crois que cela leur serait inutile, celles qui sont atteintes de phthisie mourraient ailleurs comme à N. , il y a beaucoup de considérations à faire là-dessus ; de sorte que, tout bien considéré, je ne puis être de ce sentiment. Toutefois, ma très-chère fille, si l'on vous presse grandement, surtout Mgr votre évêque, vous devez condescendre, ou plutôt obéir. Mais où les enverrez-vous? Il faudra s'adresser aux maisons plus proches , qui auront la commodité de logis pour faire cette charité.

Ma très-chère fille, je vous dirai mon sentiment sincèrement devant Dieu : je crois que celte pauvre Sœur a grand tort ; mais je pense aussi et le crains, que les médecines qu'on lui a données aient été trop fortes pour la faiblesse de sa complexion. Un enfant ne saurait supporter la charge d'un homme sans demeurer accablé sous le faix. L'expérience m'a appris et m'apprend tous les jours, mais surtout je l'ai appris de notre très-heureux Père et Fondateur, que la douceur et patience vainquaient toutes choses, et qu'un cœur maternel, cordial et pitoyable sur les misères de ses enfants, est le souverain remède pour guérir, ou du moins pour rendre supportables les maladies de l'esprit. Je sais bien que, grâce à Dieu, vous avez une grande charité, mais je reconnais, ce me semble, que votre zèle et la grande pureté de votre esprit et sa force à tendre droitement à la perfection vous portent à les y porter trop impétueusement,

ce qu'elles n'ont pas la force de supporter. C'est pourquoi votre douceur maternelle les devrait prendre entre ses bras et les porter amiablement dans le sein de sa charité, jusqu'à ce que, par la grâce divine , la force leur soit donnée de cheminer en leur devoir.

Voilà, ma très-chère fille, ce que la conscience me dicte de vous dire en toute confiance, quoique avec un peu de répugnance, avouant devant Dieu ce véritable sentiment que je sais que vous êtes incomparablement plus capable de me donner des avis, que moi à vous; mais Dieu voulut bien enseigner un prophète par une ânesse. Ne pensez nullement que je veuille excuser cette malade : non certes; mais considérant son naturel et son état présent, je suis incitée de vous écrire ainsi et de conjurer votre bonté, ma très-chère Sœur, de prendre dorénavant pour elle et pour tous les faibles, un cœur non-seulement de mère, mais de nourrice ; car je sais qu'il est impossible à l'avenir, non plus que par le passé, qu'il ne se trouve toujours des esprits difficiles dans les maisons de Religion, lesquels demeureraient sous la pesanteur de leur misère, et sous la force des remèdes, comme ces deux ont fait. Mais surtout, au commencement des maladies, il faut aller autour de ces pauvres esprits bien délicatement, usant plus de divertissement et de l'amour cordial que de peines et de pénitences. L'on voit par expérience que l'amour cordial et la douceur les entretiennent en paix ; et, comme disait notre Bienheureux Père, « après tout c'est la vérité qu'il en faut venir là ». Si le mal de cette fille n'est envieilli et endurci, j'aurais bonne espérance que votre douceur, avec l'aide de Notre-Seigneur, la relèverait ; et je le veux encore espérer, en cas que l'on puisse changer de lieu. L'atlenle de ma présence pour cela serait de longue haleine.

Je vous prie d'excuser cette longue et ennuyeuse lettre, que j'ai confiance toutefois que Votre Charité recevra avec la simplicité et amour que je vous l'écris, et je vous en conjure, ma

fille. Il ne sera pas besoin de licence pour celles qui iront pour servir les malades. — Les filles qui sont admises par les voix [du chapitre] ne peuvent être renvoyées que par les voix. Dieu dictera à votre cœur de découvrir le mal de la novice , sans manifester celui de la professe. Je crois que c'est un de ses plus grands sujets de plainte, que vous Payez mise à mépris parmi les autres, et que vous la voulez toujours tenir basse. Prenez garde à ces deux points, ma fille ; car ils seraient pour faire bien du mal, comme leur contraire est un moyen de grande paix et profit aux monastères. — Pardonnez-moi, je vous prie, et croyez qu'en vérité mon âme chérit et estime la vôtre avec une affection cordiale et extraordinaire, et que l'une de mes chères consolations sera de vous voir encore une fois. Dieu vous remplisse de son saint amour! Votre, etc.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation d'Annecy.

LETTRE MDCCCLXXXIII

Se résigner à combattre toute la vie contre ses mîuvais penchants et à ne goûter de paix qu'à l'heure de la mort. — La science de la Visitation n'est qu'humilité, simplicité et sainte liberté d'esprit.

vive -J- JÉSUS !

Ma très-bonne et chère fille, Vous m'avez dépeint votre intérieur et vos combats si naïvement qu'il me semble que je le vois comme s'il était sur ma main. « Nul ne sera couronné qu'il n'ait vaillamment combattu; et celui qui vaincra héritera la gloire. » 0 ma fille ! sur ces paroles de la Vérité éternelle, il faut à tout moment rehausser nos esprits au-dessus de nous-mêmes, et prendre nouveau courage pour persévérer en celte bataille, qui est vraiment de Dieu, sans jamais nous lasser ni ennuyer; et aller ainsi jusqu'à ce que le divin Sauveur nous vienne donner sa paix, qui ne sera

peut-être qu'à l'heure de notre mort; mais n'importe, pourvu qu'il soit avec nous, et II y est certainement , car sa Bonté nous assure qu'il est avec ceux qui sont en tribulation. Marchez donc dorénavant en cette sainte compagnie.

Vous m'avez fait un très-grand plaisir de me dire le bon état de votre maison, laquelle vous me dépeignez avec des couleurs qui nous sont grandement agréables. Je prie Dieu qu'il bénisse ces chères âmes, et les fortifie de plus en plus dans cette sainte innocence et simplicité de vie. Oh! qu'elles sont heureuses si elles persévèrent! Je suis très-aise qu'elles comprennent bien la science de leur vocation qui n'est qu'humilité, simplicité et liberté d'esprit sans gêne. Dites-leur bien qu'elles sont libres de dire tout ce qu'elles voudront à leurs Supérieures, et obligées de leur rendre un bon et fidèle compte de leur intérieur; mais elles ne sont pas obligées de leur dire leurs péchés, ni de leur faire voir les confessions écrites; absolument elle ne les doit pas lire, ni la directrice encore moins; mais l'une et l'autre sont obligées d'écouler très-simplement et sans interroger ce que l'on leur veut dire. Hé! Seigneur Jésus! faites la grâce aux Filles de la Visitation de vivre dans cette inno- , cente enfance envers leurs bonnes Mères, et toujours elles respireront l'air de la très-désirable paix. Je vous dis donc, ma trèschère fille, que vous avez bien fait d'avoir toujours été sincère envers votre Supérieure, tandis que vous avez été inférieure. Conservez bien cet esprit d'humble simplicité et me croyez votre, etc.

LETTRE MDCCCLXXXIV

Il ne faut pas se troubler, même pour les fautes qui se commettent à l'Office. — Comment observer la règle qui ordonne l'attention à la présence de Dieu. — Vertus nécessaires au temps de la maladie. — Dans une jeune Supérieure, l'humble gravité de paroles et d'actions doit suppléer à l'âge.

vive -J- jésis!

Aimez Jésus-Christ crucifié, humilié, mortifié et abandonné de tout le monde, et prêchez, gravez et inculquez cette précieuse leçon à votre chère troupe. Dieu soit béni, ma fille, qui vous a délivrée de vos petites aversions et craintes! Or je vous prie, tenez votre àme fort affranchie de telles choses et de tout ce qui la peut troubler; même des fautes qui se commettent à l'Office, ne vous en inquiétez point, car tout ce qui vous inquiète doit être évité, cela ne provenant que d'amourpropre. — La règle qui recommande [l'attention à] la présence de Dieu est suffisamment, voire, parfaitement pratiquée, quand nous avons la fidélité de retourner fréquemment notre esprit en Lui, et que nous faisons tout pour son seul amour. Je désire que vous viviez toute [dénuée] de ce qui n'est point Lui.

Vous me dites , ma très-chère fille , que vous êtes toujours malade, c'est donc le temps d'enrichir votre cœur de toutes les vertus qui sont autour de la croix que notre bon Dieu vous envoie : le doux acquiescement à la maladie et à toutes les incommodités qu'elle traîne après soi, les paroles suaves et pleines de gratitude à celles qui sont autour de vous, l'aimable condescendance, et l'acceptation des soulagements, des viandes, et de toutes les autres petites vertus que vous savez mieux que moi, au moins par la pratique. — Nous n'avons pas besoin de tant multiplier les maisons; à mesure que Dieu donnera des pierres fondamentales, Il pourvoira de fonds convenables pour les poser. Il faut souffrir doucement les contradictions.

Dites beaucoup en vous laisant, par la modestie, égalité, douceur et patience. Ne répondez pas promptenient, mais tardivement, humblement et amiablement, et cela d'autant qu'il faut que la maturité et humble gravité de paroles et d'actions suppléent à votre âge. Gravez encore dans les esprits de ces chères filles les vraies et vivantes vertus : qu'elles soient toutes pures et obéissantes, pauvres, modestes, cordiales, et alors elles pourront reposer dans le sein de leur Epoux céleste, qui les comblera de toutes bénédictions avec vous. Je me recommande à vos dévotes prières.

LETTRE MBCCCLXXXV

Indulgence et support que doit avoir la Supérieure pour les âmes défaillautes.

VIVE j JÉSUS !

Ma très-chère fille,

Je viens de recevoir votre lettre, eifbien que je sois prête à me coucher, parce que je me trouve toute mal, je ne puis toutefois m'empêcher de vous prier et conjurer encore cette fois, par la douceur de notre bon Dieu et le support que notre Bienheureux a toujours eu des défaillants , couvrant et cachant leurs défauts dans son sein, d'étouffer entièrement toutes les tracasseries dont cette bonne Sœur est accusée, puisque c'est une vérité que la charité couvre tout et supporte tout.

Pour l'amour de Dieu, ne parlez plus de tout cela; laissez-le à Dieu, pour l'amour de Dieu qui requiert celade vous. Encore une fois, ma très-chère fille, au nom de Dieu, qu'il ne se parle plus de tout cela chez vous, beaucoup moins dehors, et laissez réunir ces trois bonnesàmes, qui reviendrontàleur devoird'ellesmêmes lorsqu'elles verront que l'on ne fait point d'attention sur elles. Quel mal peuvent-elles faire? Tirez-les à votre union, ma très-chère, et me croyez; car, si je ne me trompe fort, les con-

seils que je vous donne sont de Dieu, et partant, il vous sera utile et à vos Sœurs de les suivre. Si vous revoyez mes lettres, vous verrez qu'elles ne parlent que de paix, et Dieu le veut ainsi auquel je suis toute vôtre.

Je ne puis répondre de votre confesseur, que Alonseigneur ne soit de retour; je n'ai su avoir le temps de lire la lettre de N. Envoyez à ma Sœur M. -Fr. les tuniques et habits qu'elle a demandés.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE MDCCCLXXXVI

On doit abîmer en la bonté de Dieu toutes ses craintes et ses sollicitudes. — i\Te pas s'affliger outre mesure pour les fautes de ses Sœurs.

vive -J- JÉSUS !

L'Esprit Très-Saint soit votre force et consolation, ma fille! Que vous me touchez le cœur de voir ainsi le vôtre pressé et affligé de tant de diverses attaques, que je vois clairement n'être que des pures tentations et embrouillements! Dieu me veuille donner ce qu'il veut que je vous die ! Il me semble , ma fille uniquement chère, que vous devez vous abîmer et perdre comme une petite goutte d'eau dans l'immense bonté de l'amour éternel que la divine Majesté a pour vous, et demeurer là simple et confiante comme un enfant entre les bras de son cher Père, sans plus jamais arrêter votre esprit à considérer ni regarder délibérément ce qui se passe en vous, ni cette variété de sentiments, d'affections, de confusions, de craintes et semblables, si l'on est satisfait de vous ou non, si vous vous trompez ou non. Rien plus de tout cela, je vous supplie, ma très-chère fille, ayez seulement une douce et simple attention et affection pour bien faire; mais, ayant fait un court abaissement d'esprit devant Dieu, relevez votre cœur pour mieux faire et retournez

voire esprit à sa simplicité ; car ne vous souvenez-vous pas de ce que nous a dit ce grand père et très-cher seigneur [S. F. de Sales], « que les plus misérables devaient avoir le plus de confiance ». Suivez ce chemin, ma très-chère Sœur, ne tracassez point autour des grâces de Dieu ; jouissez-en simplement et de même recevez-en la privation et toutes autres croix et contradictions. Enfin, je vous prie, ma très-chère fille, allez simplement avecNotre-Seigneur, et sans réplique. Arrive ce qu'il lui plaira, pourvu que nous nous tenions toujours à Lui, par la résolution de ne l'offenser point mortellement et d'être toute sienne ; conservez cela, et sa Bonté fera le reste. Exercez le'plus de douceur, de charité et de patience qu'il vous sera possible autour de celte bonne Sœur : ne vous laissez point aller aux attendrissements pour les fautes qui se commettent, et ne faites plus de si rudes pénitences pour cela; il n'a pas été mauvais pour une fois. Je crois que votre zèle servira, mais il faut user rarement de telles mortifications. Le doux Jésus comble votre âme de ses grâces ! Je suis en Lui toute vôtre, etc.

LETTRE MDGCCLXXXVII

Dieu ne laissera pas sans lumières suffisantes l'âme qui ne cherche que Lui. VIVE f JÉSUS !

C'est cela que je veux de vous, m'a très-chère fille, que vous cheminiez comme aveugle, sans connaissance ni désir de me voir pour savoir si vous allez bien ou non; je dis même parmi vos troubles, impuissances, imbécillités et peines. II faut se contenter de ce que nos Supérieurs nous disent qu'ils en connaissent; car Dieu ne les laissera pas sans suffisante lumière pour nous conduire et ne vouloir que ce que Dieu veut. Or sa Bonté veut que nous obéissions à ses commandements, et à ceux vin. 37

de nos Supérieurs, et que nous demeurions douces , tranquilles

et toutes soumises à sa volonté.

Vous m'avez demandé, ma fille, si nous ne nous verrons point et tous nos monastères. Je n'en sais rien, Dieu le sait. Pour vous dire mon sentiment, il me semble qu'à cause du grand amour que les Sœurs me portent par une disposition divine, et de cette affection que j'ai à la simplicité de l'observance, que cela pourrait servir; mais je considère d'ailleurs les parlements [discours] que cela pourra causer, que je fais la générale, et que sais-je moi que le monde dit? De sorte que je demeure sans aucune inclination ni prétention que de suivre la volonté de Dieu, à quelque prix que ce soit, lorsqu'il la fera connaître par quelque occasion ou commandement de mes Supérieurs. Cependant je fais les petites besognes que Dieu m'envoie, que j'ai prou peine à accomplir.

LETTRE MDCCCLXXXVIII

Regarder Dieu et ne pas réfléchir sur soi-même. — La Supérieure doit accepter les soulagements nécessaires avec la même liberté qu'elle les ferait donner à ses Sœurs.

Ma chère fille, Cheminez en la présence de Dieu, en l'esprit d'une sainte et absolue liberté. Ne craignez point de vous distraire l'esprit : laissez le soin de vous-même à sa Bonté. Si vous quittez quelque chose pour son service et celui des âmes qu'il vous a commises, assurez-vous que vous n'y perdrez rien. Regardez-le seulement dans les occasions où il faudra vous dispenser de quelque communauté, et puis faites ce qui vous semblera le mieux sur-le-champ; ne retournez nullement après cela sur vous-même ni sur vos actions. Allez toujours devant vous, appuyée en Dieu et toute joyeuse de ce qu'il se sert de vous.

Ayez soin de vous tenir en santé et en force de corps; car cela vous est nécessaire , autrement vous ne pourriez fournir aux obligations de la charge de Supérieure, qui est grande. Ne vous tenez point en contrainte ni craintive, mais agissez librement dans la douceur.

J'ai peine à supporter cette extrême aversion que vous avez à vos soulagements; je vous supplie d'adoucir celte humeur et de les prendre et demander avec la même douceur, liberté et charité que votre conscience vous dicterait de les faire donner à une Sœur qui aurait Je même mal. Certes, je vois bien que vous ne durerez pas, si vous ne vous soumettez à cela, car vos incommodités s'iront grossissant et se rendront importantes, et peut-être que par votre faute et pour mon affliction je vivrai plus que vous.

LETTRE MDCCCLXXXIX

Même sujet. — Les grâces extraordinaires doivent être négligées quant au sentiment

et non quant à l'effet.

vive f JÉSUS.'

Ma très-chère fille,

Les ressentiments de joie que votre bon cœur me témoigne avoir eus en laréception de la mienne dernière me rendent toute confuse, voyant le trop d'état que votre bon cœur fait d'une chose qui ne le mérite pas, aussi bien que nos chères Sœurs vos filles, qui montrent par là que ce sont des terres bien fertiles et disposées, qui reçoivent avec humilité et utilité les petits grains qu'on leur jette , pour leur faire produire leurs fruits en leur saison. Mais je vous prie, ma chère fille, de ne point demander à Dieu, comme vous me marquez, la prolongation d'une grande suite d'années, mais seulement que sa volonté s'accomplisse en moi, et qu'il me fasse la grâce de me disposer pour bien mourir.

Pour ce qui est du soin de votre santé, j'en dirai un mot à ma Sœur N. , puisque vous le désirez. Je n'approuve point les empressements des filles autour de leurs Supérieures pour cela; mais je voudrais aussi que les Supérieures fussent simples à prendre les soulagements dont elles ont besoin, comme elles îcs feraient donner aux autres, d'autant que leur santé est plus nécessaire dans les communautés que [celle] d'aucune autre; et je vous prie, ma fille, de garder simplement celle règle pour vous. — Vous me consolez du bien que vous me dites de ma SœurX. ; je vois en cela sa fidélité «à conserver ce qu'elle a puisé en ee monastère où vraiment elle s'y comportait exemplairement. Je suis certes touchée de la froideur de X. , et bien résolue, moyennant la divine grâce, de m'essayer de crever cet aposlème, en lui disant ce que Dieu m'inspirera sur toute celte conduite; que si mon affection à la guérir demeure inutile, il faudra prendre patience, et ne laisser pas d'espérer que le temps amènera toutes choses au point que Dieu les a destinées, et bien prier Dieu pour elle.

Ma chère fille, ne prenez point garde, et ne faites nulle attention si votre bouche est douce ou amère, le jour de communion; cela peut être d'imagination, aussi bien que de grâce : toules ces choses extraordinaires doivent être négligées quant à leur sentiment, et non quant à l'effet qu'elles doivent opérer en l'àme. Laissez passer les fleurs, mais conservez les fruits. Cette vicissitude de tribulation et de consolation intérieure n'est que bonne ; car si les tribulations duraient toujours, notre faiblesse serait en danger de succomber sous la tentation; et si la consolation durait aussi toujours, l'orgueil dresserait de grandes embûches à l'àme. Enfin Dieu est un bon Maître, abandonnons-nous à Lui et II nous conduira. Votre, etc.

SAXS DATES. 581

LETTRE MDCCCXC

L'anéantissement de soi-même en Dieu est une grande grâce. — Mieux vaut recevoir un soulagement par obéissance que de s'en priver par sa propre volonté.

VIIK f JÉSUS !

Me voici bien en peine, ma très-chère fille, de savoir le pourpre en voire maison. Oh! Dieu vous en préserve et veuille combler votre âme de celui de sa très-sainte et sacrée dileclion! Cerlcs, vous êtes bien obligée à celte infinie Bonté qui vous départ si abondamment ses grâces et lumières. Je me réjouis de votre bonheur et de la grâce de votre correspondance, car j'estime celte continuelle vue de votre néant, le désir de pureté, et cet anéantissement continuel de vous-même en ce divin Océan, j'estime, dis-je cela, une grâce fort précieuse. Faites toujours celte pratique de retenir, mais comme insensiblement, l'activité de votre esprit, et me croyez, anéantissez cette grande aversion que vous avez aux soulagemenls de votre corps; car, bien qu'elle soit sous un bon prétexte de mortification, l'amourpropre et l'inclination de la propre volonté y peut dominer, et il faut craindre l'ennemi de la vanité, et estimer davantage l'obéissance qui mortifie telles imperfections que l'austérité du corps, d'autant que celle de l'esprit vaut mieux incomparablement. Votre, etc.

LETTRE MDCCCXCI

Dans la privation des grâces sensibles il faut demeurer aussi paisible et contente que lorsqu'on jouissait du sentiment des faveurs divines. — Travailler autour des âmes avec douceur et patience, se résigner même ù ne recueillir aucun fruit de ses peiner.

VIVE -f jksus!

Ma toute chère fille,

Je bénis notre débonnaire Sauveur de ce que le mal contagieux ne s'étend point en votre ville, ainsi que vous nous assurer.

Monsieur votre Irès-bon Père spirituel est un vrai cœur de père et véritable ami. Oh! qu'ils sont rares! il lui faut bien correspondre. Je vois que Dieu vous a visitée, et fait ressentir sa grâce présente. Au nom de sa Bonté , demeurez toujours également assurée de sa divine assistance et amitié, autant quand il vous en retirera les sentiments que lorsque vous les aurez; car très-assurément Il vous tient de sa très-sainte main, et vous aime trèsparticulièrement : demeurez en repos dans cette assurance, sans plus vous alarmer de crainte. Je vois que cette infinie Bonté vous favorise de grands dons intérieurs : cette tendresse poulies âmes, ce zèle et affection à leur bien, quittant vos plus chères consolations pour cela; ces faveurs-là sont précieuses, et d'un grand prix. Mais, me direz-vous, les sentiments ne durent pas toujours : aussi n'ont-ils pas toujours été sensibles aux Saints, afin que leur fidélité fut mieux connue et exercée en la solidité des vertus et plus enracinée. Or, demeurez donc désormais également contente , en paix et repos, autant en l'absence des grâces sensibles, qu'en leur présence, sans réflexion ni ennui volontaire.

Quant à ces filles, travaillez doucement autour d'elles, sans vous en tourmenter; Dieu est plus intéressé que vous en leurs défauts; Il les permet bien. Souffrez-les aussi doucement, sans les jeter sur vous ; car, grâce à la divine Bonté, vous n'en n'êtes nullement coupable. Elles reviendront avec le temps, et feront peut-être plus de profit de vos instructions et exemples quand elles auront une autre Mère, que non pas maintenant. Nolrc- Seigneur ne permettra pas qu'elles perdent le fruit de votre charitable travail autour d'elles; mais peut-être ne veut-il pas que vous en ayez le fruit et consolation, le réservant pour une autre. Certes, ma très-chère fille, je vous dis derechef que je vois que Notre-Seigneur vous gratifie de beaucoup de grâces. Et, bien que toujours il y ait changement et diversité de sentiment et d'occupation intérieure, qui est un grand témoignage de la

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conduite spéciale de Dieu sur vous, je remarque toutefois que, faute de le bien entendre, cela vous cause de la crainte en celle voie spirituelle; mais c'est l'amour-propre qui la produit. Vous ne devez nullement écouter cela, ni faire aucune réflexion sur ce qui se passe en vous. Bref, adoucissez votre âme et ses ardeurs, le plus que vous pourrez, en la tenant toujours paisible et tranquille. Priez pour moi, ma fille, qui suis toute vôtre , etc.

LETTRE MDCCCXCII

C'est une chose fort importante pour le bon gouvernement de ne rien faire avant d'avoir regardé et invoqué ÎVotre-Seigneur. — On peut juger si les consolations sensibles viennent de Dieu par les effets qu'elles produisent. — Deux prêtres peuvent dire alternativement la messe de communauté.

vive f JÉSUS !

Ma toute chère tille,

Je commence à vous répondre où vous commencez de m'écrire, qui est de vos imperfections. Je vous dis simplement, selon mon habitude de le faire avec les Filles de la Visitation, que vous avez failli; mais pourtant cela n'est rien, puisque, comme je crois, vous avez bonne volonté de vous amender. Je vous prie de le faire fidèlement : et surtout je voudrais bien que vous ne fissiez point de correction avec passion; mais quand vous vous sentez émue, vous la remissiez en un autre temps convenable, et que vous tâchassiez d'être douce et suave en la conversation avec vos Sœurs. C'est une chose fort importante pour le bon gouvernement de ne rien faire sans bonne considération, et sans avoir premièrement regardé et invoqué Notre-Seigneur. C'est pourquoi, tâchez de modérer et alentir votre promptitude : si elle vous est naturelle, comme je crois qu'elle est, elle vous donnera bien de la peine; mais pourtant, si vous avez bon courage pour entreprendre de la dominer, vous en viendrez à bout.

Faites-le, ma fille, pour l'amour et révérence que nous devons porler à la présence de Notre-Seigneur qui voit toutes nos actions, et qui prend plaisir à nous voir remporter quelque petite victoire sur nous-mêmes.

Pour ce qui est de votre oraison , je crois que vous vous en devez tenir à ce que feu la bonne N. vous en a dit, et demeurer dans voire train de la sainte simplicité. Celle variété d'états que vous y ressentez n'est que bonne, et voire, nécessaire; mais quand vous y serez consolée, ne vous amusez point curieusement à regarder d'où procèdent vos consolations. Pourvu qu'elles produisent en vous des bons effets, qui sont l'humilité, la mortification , la douceur et la sainte joie, conteniez vous de cela. Et quand vous y serez aride et désolée, aimez vos désolations pour le respect de Celui qui vous les envoie ou permet qu'elles vous arrivent, et unissez amoureusement votre volonlé à la sienne. Au surplus, je me sens fort votre obligée pour la peine que vous avez prise de m'écrire de votre intérieur avec tant de simplicité; je vous en remercie, car celte naïveté que je vois en votre lettre me donne une entière connaissance de la bonté de votre cœur.

Quant à la bonne Sœur N. , qui a tant de consolations sensibles, on en dit une chose qui me fait soupçonner que tout ce qu'elle a procède plus de la nature que d'autre source, et c'est ce que vous me marquez, qu'elle s'attache facilement aux créatures et à ces tendretés et caresses qu'elle désire ainsi; car, pour l'ordinaire, les consolations sensibles en ces âmes tendres et fades ne procèdent que de leur nature qui leur cause cela. Mais pourtant il ne faut pas beaucoup s'amuser en ces examens-la : il faut regarder si ces consolations produisent des bons fruits tels que j'ai dit ci-dessus, de vraie humilité, douceur et exacte observance; car si elle ne vit délachée des choses créées, c'est signe évident que l'Esprit de Dieu ne régente pas en elle. Vous ferez fort bien de l'employer et diverlir aux choses extérieures, puisque même elle y est si adroite.

Quant à la crainte que vous avez de vous perdre et les autres aussi, ma très-chère fille, pourvu que vous fassiez votre gounement selon l'esprit de votre Institut, qui est doux, humble et charitable , vous n'avez rien à craindre en cela , car Dieu sera avec vous et vous aidera. — Nous avons été bien consolées d'entendre comme votre établissement s'est fait avec tant de bénédictions et applaudissements universels de tout le peuple; c'est un témoignage de la spéciale conduite de Dieu sur votre maison , comme aussi le bonheur que vous avez eu en la rencontre d'un si digne prélat. — Il n'y a pas du danger de laisser dire votre messe à deux prêtres; mais pour la confession , il est bon que ce soit un même, tant qu'il se peut. Votre, etc.

LETTRE MDCCCXCIII

Ecnir la Providence des adversités comme des prospérités. — Pour les élections, il est bon de se contenter des Sœurs qu'on a chez soi. — Rien choisir le confesseur extraordinaire. — Autorité de la Supérieure pour dispenser des jeûnes de Constitution et de l'oraison.

vive. 7 jÉsis !

Ma très-boxxe et vraie fille,

Le divin Sauveur qui va naître petit Enfant pour nous élever à la grandeur d'être enfants de Dieu, soit éternellement béni et glorifié par nos âmes! Que béni soit-il aussi pour toutes les miséricordes qu'il départ à ce pauvre petit Institut, particulièrement dans la manifestation de son saint Fondateur; cela nous est à toutes une très-grande consolation. Hélas! que la divine Providence sait bien faire le mélange! Mais bénite soit-elle aux adversités comme aux prospérités! Celte affaire que l'on a élevée contre nous se trame toujours plus à N. et aux maisons voisines, et c'est pour cela spécialement que l'on croit être d'une absolue nécessité que j'y conduise nos Sœurs; les envies se mêlent par là dedans, et l'on est bien aise de nous décréditer,

58(j LETTRES DE SAINTE CHANTAI,.

car l'on dit que nous attirons toutes les braves et riches filles

de qualité. Enfin, l'esprit malin se fourre par là dedans sous

des prétextes qui paraissent bons; mais j'espère fermement

que Dieu prendra notre cause en main et dissipera toutes ces

fumées.

Pour ce qui est de votre élection, je vous assure, ma fille, qu'il est bon de se contenter de ce que l'on peut avoir chez soi, si la nécessité ne contraint de chercher ailleurs; surtout je ne vois rien à craindre pour votre maison, puisque vous y demeurez. Mais, hélas! ma très-chère fille, que notre suffisance et capacité est chéfive et imbécile, si elle n'est soutenue et guidée de Dieu, unique source de tout bien. — Je vous supplie, ma fille, de me recommander souvent à sa Bonté, et toutes nos chères Sœurs aussi que je salue cordialement avec vous. Mon Dieu! ma fille, quel plus grand bonheur que d'avoir la paix en sa famille, et qu'une communauté de bonne intelligence et bien unie est digne d'honneur! C'est le bien des biens, après ceux qui regardent le culte divin, que cette paisible et cordiale union du dedans. Assurément, plus nous nous tiendrons unies à nos Supérieurs, mieux nous nous en trouverons. Ce n'est pas qu'il ne soit bon d'avoir un confesseur extraordinaire, cela est nécessaire pour la plus grande liberté de conscience. Mais croyez, ma très-chère fille, qu'il faut bien choisir celui que l'on emploie à cela, et qu'il connaisse notre manière de vie , l'aime et l'estime.

Quant aux demandes que vous me faites touchant les jeûnes des Constitutions, et pour dispenser quelques Sœurs infirmes ou qui auraient fort à faire, de ne faire que demi-heure d'oraison le matin pour quelque temps, vous pouvez dispenser nos Sœurs de tout cela, selon que vous connaîtrez les infirmités corporelles ou délicatesse naturelle; encore faut- il regarder la portée et complexion des esprits. Et pour ce qui est de dispenser quelques Sœurs de s'absenter de l'oraison plus de deux jours, vous le pouvez à celles que vous connaîtrez être fort incommodées;

SANS DATES. 5h7

mais il faut faire cela en sorte qu'il ne soit pas tiré à conséquence par celles qui n'en ont pas besoin. — Je vous remercie de tout mon cœur des prières que vous faites pour moi. Continuez-moi cette charité pour mon âme et non pour mon corps, pour l'éternité et non pour la vie présente.

LETTRE MDCCCXCIV

Pauvreté des commencements de l'Institut. — Exhortation à jeter toutes ses sollicitudes en Dieu, qui n'abandonne jamais les âmes humbles et confiantes. — Après le péché, la tristesse est le plus grand mal qui puisse arriver à une àme.

VIVE f JÉSUS !

Enfin, ma très-chère Sœur, il n'a pas plu à la divine Providence que vous ayez trouvé plus de fonds à votre fondation que nous n'en avons eu en la plupart de celles qui se sont faites, sur lesquelles je vous conjure de jeter les yeux, et voir le soin paternel par lequel ce grand Père céleste a pourvu à toutes leurs nécessités; et voyez qu'il n'y avait aucun fonds temporel; mais de plus que nous étions le rebut de tout le monde, sans aucun appui, et toutes les puissances supérieures bandées conlre nous. Cependant le bon Sauveur nous couvrait de ses ailes, comme des petits poussins, nous nourrissait et faisait vivre en repos et assurance, consolées de n'en avoir qu'en Lui. Et me semble, ma chère Sœur, qu'il n'y a point de tel contentement que celui de jeter tout son soin en Dieu. Je sais que c'a toujours été votre grand refuge; c'est ce qui me fait espérer et croire fermement que bientôt vous expérimenterez les effets de cette Providence paternelle. Il faut que je vous dise avec simplicité que je suis consolée de vous savoir en cet état, et parmi les occasions de pratiquer l'entière et parfaite confiance que vous devez avoir en notre bon Dieu. « Jetez tout votre soin en Lui, et II vous nourrira. » Ayez toujours devant vos yeux cette parole du Fils

do Dieu : « Cherchez premièrement le royaume de Dieu, et toutes choses nécessaires vous seront données. » La Vérité éternelle a promis cela, n'est-ce pas assez pour nous tenir en repos? a Les yeux de tous espèrent en vous, Seigneur, et vous leur donnez nourriture en temps convenable. » Au reste, ma très-chère Sœur, si nous n'avions qu'un morceau de pain, nous le partagerions pour vous; et si Dieu ne vous assiste en vos petites affaires, nous vous recevrons, mais cordialement.

Hélas! que je plains votre pauvre Sœur prétendante en sa mélancolie! C'est le plus grand mal qui puisse arriver à une âme, après le péché, que la tristesse; c'est pourquoi il faut que votre cœur soit fort attentif pour tenir nos Sœurs gaies et contentes. [Avec] cela la charge de la Religion leur sera légère, et toutes choses faciles : la cordialité et douceur d'un cœur maternel peut tout envers les filles. Vôtre, etc.

LETTRE MDCCCXCV

Des bienfaitrices séculières. — Le bonheur de celle vie est de beaucoup faire et souffrir pour Dieu. — La Providence ne laissera jamais manquer le pain matériel aux âmes qui cherchent premièrement le royaume de Dieu et sa justice.

vivk f JÉSUS !

Le divin Sauveur vive cl règne en nos cœurs, selon que la grandeur de sa miséricorde nous le fait espérer! Je vous remercie de la charité que vous me faites et toutes nos bonnes Sœurs, de me recommander si soigneusement à sa Bonté; mais je vous prie que ce soit seulement pour obtenir les richesses de l'âme par l'entier dépouillement que sa Bonté veut en moi; car je ne désire que cela, mais je le souhaite aussi à toutes les Filles de la Visitation, à tous les catholiques , mes chers frères en Noire-Seigneur.

Je suis extrêmement aise que vous ayez tâché de contenter ma bonne Sœur N. ; car enfin il faut toujours que la douceur surnage en tout. — Quant à ces sorties, je vous dirai bien qu'en toutes nos maisons où il y a des bienfaitrices séculières, on leur donne la licence de sortir quand elles veulent, et qu'il est nécessaire. Je vous dis ceci pour vous ôter le scrupule que vous pourriez avoir de ces sorties; ce n'est pas qu'il ne soit bon de les régler, selon qu'il se peut bonnement. — Ce que vous me dites que vous vous estimez bien heureuse de souffrir quelque chose pour Dieu, me donne sujet de le bénir, et le supplier de vous accroître ce courage et à toutes les âmes chrétiennes; car « le plus grand bonheur en cette vie est de faire et souffrir » , comme dit notre Bienheureux Père. Ce m'est une consolation de vous savoir si abandonnée et résignée au bon plaisir de Dieu. Enfoncez-vous toujours davantage là dedans, par une entière confiance en sa Bonté qui vous donne ces sentiments, et à toutes nos chères Sœurs, avec une si grande abondance de courage, pour supporter tout ce qu'il permettra vous arriver. Mon Dieu I que celte disposition est sainte, et qu'il en faut bien référer la gloire à Celui qui la donne! J'espère en la vérité de sa parole que, cherchant le royaume de Dieu et sa justice, Il pourvoira à nos nécessités temporelles, non peut-être abondamment, mais selon qu'il sera absolument nécessaire; et l'expérience que les Sœurs en ont faite nous fait voir que dans le vrai besoin, l'on se [contente] de peu. Tâchez donc de pratiquer la pauvreté de bonne heure, afin que le peu que vous avez dure longtemps. Priez pour celle qui est toute vôtre, etc.

LETTRE MDCCCXCVI

Il faut bannir toute crainte pour le temporel et bâtir les monastères quand Dieu eu donne les moyens. — Se tenir humble devant les créatures et en soi-même est le moyen de s'attirer l'assistance du ciel.

VIVE f JÉSI'S!

Je vous assure que oui, ma très-chère fille, que je dis que vous êtes bie i mauvaise; et si j'étais auprès de vous, je vous ferais bien dire très-humblement votre coulpe, du jugement que vous avez fait de notre bonne Sœur N... qu'elle n'est pas simple : vous ne connaissez pas cette âme-là, d'autant que je sais bien qu'en toutes ces affaires de fondation elle n'y agit que fort simplement et sincèrement. Or, voyez donc, ma fille, si vous n'avez pas de tort de l'accuser de ce côté-là ! Mais il ne réussira de cette fondation que ce que Dieu en ordonnera, et nous verrons ce qu'il en voudra, moyennant sa sainte grâce. Peut-être n'y aura-t-il pas grand fondement, ni pour les unes ni peur les autres, puisque cela va si lentement. Au surplus, croyez, ma chère fille, que vous eussiez fait une bonne charité à nos bonnes Sœurs de N... de leur faire avoir ces quatre mille livres qu'elles vous ont demandées : car elles sont prisonnières jusqu'à ce qu'elles aient fait cette clôture, pour laquelle elles ont besoin de cet argent-là. Mais je ne sais par quel trou vous avez laissé entrer dans votre esprit tant de craintes et d'appréhensions pour le temporel , parce qu'il me semble que cela est fort contraire à votre esprit naturel et surnaturel. Hélas! ma fille , vous vous plaignez pour ce petit engagement , duquel je m'assure que vous serez bientôt dehors : nous en avons bien d'autres, et plus grands que celui-là, et si, grâce à Dieu, nous ne nous lamentons pas, parce que nous espérons toujours que la divine Providence nous pourvoira de tout, comme elle l'a fait jusques ici. Je vous prie donc, ma très-chère fille, de fermer

désormais la porle de voire esprit, afin que ces appréhensions n'y entrent plus, ni aucune sorte de crainte pour ces choses-là, ains que vous ayez un cœur large et dilaté dans la confiance en Dieu.

Jésus! que me dites-vous encore, ma fille? que vous êtes si dégoûtée des bâtiments, que jamais, en quelle part que vous soyez, vous n'entreprendrez d'en faire, parce que cela ruins les maisons, et que vous agréez grandement le sentiment de Monseigneur N... qui est que l'on demeure dans les maisons comme on les trouve. Ma fille, comme me dites-vous cela? Oh! Jésus, je vous prie que je n'entende plus celte parole de vous. Eh quoi! vous préférez donc le sentiment d'un particulier à celui de tous nos anciens Pères et fondateurs de Religions, et de notre Bienheureux Père particulièrement, lequel, quoique nous fussions ici en une petite ville, et que nous ne reçussions que des filles pauvres, voulut néanmoins que l'on entreprît le bâtiment d'un monastère. Enfin, je ne veux plus ouïr cette parole de ma trèschère fille. Me voilà donc bien aise, puisque la fondation de N. .. vous demeure, et de tout mon cœur nous vous la cédons, à condition toutefois que vous ferez une charité à noire maison de N. .. de la décharger d'une Sœur, ou de leur donner la dot d'une; car il y a plus de quinze jours que je porte cela dans mon esprit, que nous vous quitterions celte fondation, en ménageant cette petite charité pour ce pauvre monastère-là. Nous avons ici cette maxime inviolable, de ne nous point empresser pour aller faire des fondations; il nous suffit de suivre la Providence divine, et seconder doucement les bonnes volontés de ceux qui nous désirent.

Votre intérieur va bien; mais, je vous prie, gardez-vous des recherches de l'amour-propre, et des désirs d'estime. Tenez-vous très-humble devant les créatures et en vous-même : car c'est le seul moyen d'assurer votre chemin et de conserver la grâce , pour bien faire votre gouvernement par la conduite de l'assis-

tance d'en haut. Soyez la première en toutes nos observances, soyez exacte en tout et ferme à la faire conserver, et que chose quelconque de l'Institut ne demeure en arrière pour les affaires temporelles et spirituelles. Ayez un soin juste et charitable; gardez-vous de désapprouver aucunement le gouvernement ni le procédé de celle qui vous a devancée. Si quelque chose y manque, couvrez-le et l'excusez, et ne permettez aux lilles d'en parler ; car certes elles auraient grand tort, et celles qui le feraient, ce serait plutôt par flatterie de votre personne que par autre motif.

LETTRE AIDCCCXCVII

Bonheur d'une âme qui n'a d'autre appui que Dieu. — Comment ta Supérieure doit travailler à la perfection de ses Sœurs.

VIl'K f jésls!

Je vous assure, ma chère fille, que j'ai été bien consolée de recevoir de vos nouvelles et de celte nouvelle plante. Dieu lui donne un saint accroissement en l'esprit de sa vocation! Oh! que bienheureuse et favorable est l'obéissance qui nous dépouille et dénué de toutes consolations et appuis en la terre, car alors l'âme est conduite à Dieu son seul et unique trésor, où elle trouve des richesses abondantes pour subvenir à toutes ses nécessités. « Celui est trop avare à qui Dieu ne suffit. » Bienheureuse nécessité qui nous fait reposer en Dieu seul ! Que je suis contente, ma fille, de vous voir en la possession d'un si grand bien! Conservez-le uniquement, et vous verrez que sa Bonté prendra soin de bien dresser et conduire vous et les chères âmes qu'il commettra à votre charge. Il les faut pousser, mais doucement, et plutôt les soulever simplement par votre exemple et vos encouragements suaves. Il faut que nous travaillions autour des âmes sans effort. C'est bien à nous, ma chère fille, de cultiver et arroser les âmes ; mais Dieu seul les peut

faire croître et avancer en la voie de perfection. J'ai ferme confiance que Dieu fera fleurir l'esprit simple, humble et doux, en notre petite Congrégation de la Visitation. — C'est une vérité assurée que votre àme m'a toujours été singulièrement chère, pour y avoir reconnu la vraie sincérité et droiture envers Dieu, qui a accoutumé de me lier tout à fait aux cœurs où je la vois régner. Sa Bonté vous augmente celle grâce! Votre, etc.

LETTRE MDCCCXCVIÏI

Quand même l'abjection nous devrait anéantir, qu'importe, pourvu que Dieu soil servi ! — Me rien ajouter ni diminuer ù ce qui est de l'observance.

vive j jksus!

La description que vous me faites de votre misère m'est une grande consolation : car bien que je voie que Nolre-Seigueur vous permette de vifs ressentiments de la partie inférieure, je remarque aussi les solides grâces et lumières qu'il vous donne, pour gagner pays parmi les déserts où II vous conduit. Oh! que vous êtes heureuse, ma chère amie! la main de Dieu vous soutient et vous guide, ne craignez rien. La vue et les sentiments que vous avez en la suprême partie de votre esprit, sont une grâce plus solide et précieuse que si vous vous fondiez en douceur : prisez-la beaucoup et la faites valoir, vous tenant par ce moyen forte et puissante, au-dessus de tout ce qui vous pourrait arriver en cette vie, quoi que ce soit. Soyez préparée atout, à être Supérieure ou inférieure ; bref, à tout ce que Dieu voudra. Quand l'abjection vous devrait anéantir, qu'importe, pourvu que Dieu soit servi! et jamais nous ne le servirons mieux que par cette voie d'humilité. Embrassez-la fortement, sans vous soucier de ce que le monde dira et s'il sera content; nous n'avons que faire de son contentement, mais seulement de l'honneur et gloire de Dieu, vin. 38

Ma fille, que rien n'ébranle votre cœur : puisque le divin Maître vous a commis cette charge, ne craignez rien ; marchez vos pas accoutumés. Dites souvent à Notre-Seigneur qu'il vous donne tout, qu'il fasse tout, que vous n'êtes qu'un chétif instrument mis en sa main ; et partant soyez assurée qu'il vous mènera heureusement.

Rendez-vous gracieuse aux séculiers. Ayez un soin tout maternel de vos fdles : en toutes leurs nécessités, penchez du côté de la douceur et du support; tenez leurs esprits joyeux, et pour cela, conservez-leur une sainte liberté aux récréations, ne les y reprenant, ni leur disant rien qui les mortifie , sinon qu'il fût bien nécessaire. Ma fille, il faut être bien ferme à ne point recevoir de changement : il ne faut rien laisser ajouter ni rien diminuer. Enfin il ne faut rien craindre ni appréhender que le péché. Croyez-ir.oi, Dieu sera votre conduite et votre guide en tout, si vous vous tenez bien humble, et si vous avez un extrême support et douceur pour le prochain ; et voilà le grand point. Votre, etc.

LETTRE MDCCCXCIX

Quand une âme est fidèle à ne pas faire de fautes volontaires, Dieu couvre celles qui échappent à sa fragilité. — Conseils pour l'oraison.

vive f jésus!

Ce mot n'est que pour vous saluer chèrement sur le lit de la croix, où je m'assure, ma chère Sœur, que la douceur de Noire- Seigneur vous aura fait recueillir mille bonnes vertus , et aura grandement accru son saint amour dans votre chère âme; car jamais cette main paternelle ne frappe nos corps par les souffrances et maladies que pour nous enrichir de ses dons spirituels. Ma fille, nonobstant vos combats, demeurez haut élevée, dans l'acquiescement du bon plaisir divin; il faut demeurer là

fermement, et avoir patience avec vous-même. Pourvu que vous soyez fidèle à ne point faire de fautes volontaires, II couvrira celles de votre fragilité, desquelles vous ne devez nullement vous affliger, mais en nourrir l'amour de votre abjection dont la pratique est riche devant Dieu. N'entretenez point ce désir de la mort : l'amour-propre en peut tirer des vaines complaisances et satisfactions.

Quant à votre oraison, ma toute très-chère fille, je vous ai dit, selon qu'il a plu à Dieu m'en donner la lumière, qu'elle était fort bonne, que vous y devez continuer avec grande paix et tranquillité d'esprit, car par cette manière vous tenez votre âme en disposition pour recevoir ce qu'il plaît à la divine Bonté d'y verser...,, [mots usés]. Les grâces qu'elle vous fait vous [les] devez recevoir fort simplement, sans vous arrêter ni à les regarder, ni à les [savourer], ains tenez votre àme fixement en Lui tant que vous pourrez, vous anéantissant sous ses grâces et sous son saint vouloir. Moins vous agirez, tant mieux vous ferez; et remarquez que vous devez demeurer constamment en cette disposition, également contente dans le fait du bon plaisir de Dieu, soit qu'il vous console ou désole, qu'il vous remplisse de Lui-même ou qu'il vous laisse vide : voilà ma pensée, et d'être toujours toute vôtre en Celui que je supplie vous remplir de son pur et saint amour. Amen.

La seconde partie de celte lettre, traitant de l'oraison, est conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Venise.

LETTRE MCM

Conduite que doit tenir une àme qui se sent impuissante à tout bien. VIVE f JÉSUS !

Dieu soit béni, ma très-chère fille, qui a voulu vous mener dans le désert avec sa Bonté , pour y recevoir des peines et des

tentations et à la fin une petite visite! Tout cela vous doit être précieux, vous étant donné de la bonne main de Dieu. Assurezvous que si vous tenez votre àme ferme en celte sainte présence et vue de la divine Majesté, en la manière qu'il lui plaira, vous accomplissez sa volonté, laquelle ne vous peut être mieux signifiée que par vos propres impuissances, quand il lui plaît de vous y laisser, et dans les consolations, quand II vous les doDne. Enfin, vous devez connaître clairement qu'il y a une puissance au-dessus de vous, qui vous domine et attire comme il lui plaît; car ne voyez-vous pas qu'il est hors de votre pouvoir d'être consolée et éclairée intérieurement quand vous le désirez? Voilà l'arrêt auquel il faut s'arrêter. L'on peut bien tout doucement, mais rarement, essayer s'il plaît au divin Maître que nous fassions quelque chose; trouvant que non, demeurons en paix devant Lui sans nous remuer, nous contentant d'être à sa vue et dans son bon plaisir.

Ne faites point de vœux nouveaux, mais observez cordialement les trois vôtres de religion, et mettez en pratique ces bons désirs de suivre la lumière du bien et fuir le mal. Votre, etc.

LETTRE AICMI

Bienheureuses sont les âmes qui souffrent pour Dieu. — Instances respectueuses à faire auprès du prélat pour retarder la vèture d'une postulante jusqu'à ce qu'elle ait atteint sa quinzième année. — Prévenir avec zèle toutes les occasions de relâchement.

Vous êtes donc toujours sur le lit de la croix, ma très-chère fille, com;i:e je crois avec Xotre-Seigneur, que je supplie nous rendre participantes des mérites sacrés de sa sainte Passion. Mon Dieu ! que bienheureuses sont les âmes qui souffrent en Dieu et pour Dieu leurs maladies et afflictions! Certes, ma fille, je ne vois rien en ce monde de si précieux et désirable. Je

vous dis derechef, ma fille, que vous êtes bienheureuse, et d'autant plus que je vois que vous êtes souffrante et agissante, puisque la divine Bonté vous fait la grâce de ne rien laisser de ce que vous devez faire en votre gouvernement; et que, grâce à Dieu, votre maison va fort bien pour le spirituel et temporel.

Si vous êtes si heureuse que d'aller voir notre souverain Bien, vous ne m'oublierez point dans ces délices immortelles, et je vous en conjure. Vous trouverez là grand nombre de nos chères Sœurs, et notre très-saint Père. Hélas! de grâce, recommandezmoi à cette dilection qu'ils m'ont tant témoignée en cette vie, et ne cessez d'invoquer la divine clémence, afin que par la grandeur de sa miséricorde je puisse parvenir à la jouissance de leur douce société, pour, avec tous les Saints, bénir et aimer éternellement le souverain Bien-Aimé de nos âmes. Je vous fais cette prière les larmes aux yeux. Hélas! que je trouve mon bannissement long! Mais de toutes les forces de mon âme je ne veux que ce que mon Dieu veut pour moi. Votre cœur est en la vraie disposition que je souhaite à toutes les Filles de la Visitation.

Quant à ce que vous dites de la vêture de la petite N. avant ses quinze ans, [soumettez-vous] pourvu que vous ayez fait tout ce que vous aurez pu envers les parents, afin qu'ils ne recherchent cela vers Mgr N. et que ce ne soit pas la fille qui le lui ail demandé, car cela ne serait pas une faveur pour elle, mais très-grande défaveur de vouloir entrer dans la Religion par la porte du dérèglement; je crois qu'elle n'en recevrait pas bénédiction, ni celles qui l'ont instruite, si elles ne lui ont inculqué la fidélité et révérence à l'observance et conservation de l'Institut qu'elle veut embrasser. Outre cela, ma fille, vous devez faire tout ce que vous pourrez vers Monseigneur N. afin que l'on n'ouvre point la porte aux dérèglements dans votre maison , par des faveurs purement vaines et mondaines; et faut encore que par quelque personne bien adroite vous lui fassiez savoir comme la Bulle de

l'approbation des Constitutions défend à Messeigneurs les Supérieurs de rien changer ni innover sans l'expresse permission du Saint-Siège. Alais au bout, quand vous aurez fait tout ce qui vous sera possible, si Monseigneur N. veut de son autorité absolue que cela soit, soumettez-vous humblement, et instruisez bien vos filles, à ce que cela leur serve à prendre de nouvelles forces et courage à ne se jamais relâcher; mais qu'au contraire elles soient soigneuses à prendre garde à toutes les occasions qui les y pourraieat porter, pour les prévenir. Mon Dieu! ma chère fille, qu'il nous faut bien humilier, invoquer Dieu et lui être fidèles, afin qu'il conserve en son intégrité les règlements qu'il lui a plu nous donner par notre saint Fondateur, et que les hommes ne les dissipent point; mais il faut que ce soit nousmêmes qui, par notre zèle et affection de nos observances, prévenions les occasions de dérèglement. Croyez qu'il ne faut être ni tendre ni molle en ceci. Votre, etc.

LETTRE AICAÎII

Porter la croix avec patience et sans la regarder inutilement.

VIVE f JÉSUS !

Ma très-chère fille, Ayez un grand soin de tenir votre àme en paix dans la conduite que Dieu fait de vous. Votre voie est très-bonne et assurée, quoique pénible : cheminez-y avec toute la douceur d'esprit qui vous sera possible, vous abandonnant pour jamais au soin de notre bon Dieu, et vous reposez et confiez totalement en son amour, et cela très-simplement, sans vous gêner la tête pour en faire des actes. Portez patiemment vos peines, et ne les regardez que le moins que vous pourrez; adoucissez les mouvements de votre âme, et l'accoisez en la volonté de Dieu sitôt que vous la verrez émue , et faites mourir dans celte même très-sainte

volonté les désirs et recherches de voire propre satisfaction ; et par ce moyen vous posséderez la vraie paix que de tout mon cœur je souhaite au vôtre très-cher, et prie Dieu vous la donner. Suppliez aussi sa Bonté pour moi à ce qu'il lui plaise me faire miséricorde. Amen.

LETTRE MCMIII

La souffrance est la voie la plus directe pour aller à Dieu.

VIVE f JÉSUS !

0 vrai Dieu! ma très-chère fille, qu'il faut avoir un hon et ferme courage pour supporter avec douceur et profit les croix que la divine Providence vous met sur les épaules, afin que vous ne perdiez [pas] le fruit d'un si digne arhre, comme est celui de l'affliction! Ce grand Dieu vous aime, Il vous veut toute sienne, et pour cela II vous appelle et vous mène par la voie où vous cheminerez [plus] droitement et plus sûrement à Lui. Marchez-y donc fermement, ma très-chère fille, et généreusement; et, sans doute, au bout de cette carrière vous trouverez la bienheureuse éternité que cette infinie Bonté nous a préparée en l'excès de sa miséricorde. Espérez fermement ce bonheur, et, en cette attente, soyez généreuse, et dites avec votre patron saint François : « Pour les biens que j'attends, les peines me sont passe-temps. » Mais, avec cela, tâchez d'adoucir soigneusement la violence de vos passions et ressentiments, je vous en prie, ma fille très-chère et bien-aimée, et me mandez le plus tôt que vous pourrez, comme se portent vos pauvres malades; car j'en suis en peine et de vous.

Nous avons fait faire une neuvaine de messes et la communion générale pour vos besoins de toutes. Je n'ai loisir de vous dire davantage. Ma fille, tenez votre cœur en Dieu, en paix et patience dans son divin bon plaisir, que je vous conjure de voir

en vos travaux, et les aimer pour cela. A Dieu que je supplie vous aider et vos chères malades : je n'ai garde de vous oublier, ni ma petite assistante.

Conforme à l'original garde à la Visitation du Mans.

LETTRE AICAIIV

Comment correspondre aux attraits divins. — Pauvreté d'un monastère de l'Ordre.

VIVE -f JÉSUS !

Je suis maintenant comme ces nourrices, quand elles ont un peu été absentes de leurs poupons l'abondance du lait les leur fait désirer aGn d'être allégées. Enfin c'est grand cas d'être mère. Je vois dans votre lettre que Dieu vous sèure de toute sorte de sentiments et de goûts des choses extérieures, pour vous faire voir et goûter les intérieures, et Lui seul sans mélange; qu'il soit donc béni! Il faut demeurer là sans chercher autre chose. Non, ma très-chère Sœur, vous ne devez appliquer votre esprit ailleurs; aussi bien ne vous serait-ce que peine, ainsi que vous me dites. Tout ce que vous devez faire de votre part, c'est de demeurer abaissée et anéantie devant celle divine Majesté, ne laissant pourtant de vous employer soigneusement aux choses de votre charge et de contribuer tout doucement par paroles et actions d'une suave joie, quand il est requis pour l'édification et consolation des Sœurs. J'aime parfaitement les âmes qui vont simplement, ayant grande aversion aux réflexions, toutefois il faut supporter doucement celles qui en sont souvent travaillées.

Votre bonté et la chère affection que vous me portez vous font penser que je dois être en considération par-dessus les autres. Mais, hélas! ma très-chère Sœur, je ne le suis ni ne le mérite pas; aussi ne le désirai-je point, ce me semble. — J'oubliais de vous dire que notre maison de N. est en si extrême nécessité

SAXS DATES. G01

que si nos maisons ne l'aident, elle est en danger, selon le jugement humain, de succomber. C'est pourquoi je crois que, selon la charité, nous sommes obligées de l'aider, je ne dis pas du superflu, mais de ce qui nous serait bien nécessaire. Ma fille, je vous supplie, contribuez à cette charité le plus que vous pourrez. Votre, etc.

LETTRE MCMV

L'union de l'âme avec Dieu se fait plus parfaitement dans la souffrance que dans la

jouissance.

vive f Jésus!

Ma très-chere fille,

Je l'avoue, ceux qui vous attribuent de l'artifice et de l'ambition sont bien trompés en vous, et vous connaissent trèsmal. Mon Dieu! est-il possible que telles personnes se laissent tromper à leur propre sens jusques à l'extrémité d'un tel aveuglement? Je vous prie de me dire ceux qui tiennent ce langage, et ne craignez point; je ne gâterai rien, s'il plaît à Dieu , mais leur profiterai sans rien découvrir, moyennant la divine grâce.

Il me semble que j'entends assez votre disposition intérieure, et la manière avec laquelle vous recevez toutes ces grâces, quoique au travers d'une grande obscurité : car Dieu seul est la lumière et l'intelligence de cet état surnaturel. Il appartient à ce souverain Maître de faire ce qui lui plaît dans les âmes qui se sont livrées sans réserve à son pouvoir : cela est au-dessus de la compréhension de l'esprit humain. Je vous l'ai déjà dit, que votre voie intérieure est un état qui se peut voir, goûter et sentir, mais non pas exprimer; nous avons une vue trop obscure en cette vie et une intelligence trop grossière. Le profit que votre chère âme reçoit parmi tous ces états obscurs est infiniment plus grand, par l'unité de l'esprit; et la perfeelion est pratiquée dans une manière bien plus excellente que si votre

cœur se fondait dans les sentiments amoureux et dans les actes positifs des vertus, dont l'on vous présente la pratique par les mauvais jugements qu'on fait de vous. Peu d'âmes se rendent capables de cette voie divine, de demeurer unies à Dieu et sans se plaindre des torts qu'on leur fait. Tout cela se convertira à la gloire de Dieu et à votre profit spirituel. Votre, etc.

LETTRE MCMVI

Le bonheur et la perfection de la vie religieuse se trouvent dans l'observance de la règle, la pauvreté d'esprit et le délaissement de soi-même au bon plaisir divin.

VIVE f JÉSUS !

0 ma très-chère fille, si nous lisions et pratiquions fidèlement nos Règles, que nous serions heureuses! Elles nous guériraient de tout : c'est notre uoie, cheminons-y sans nous en détourner, quelque difficulté qui nous puisse arriver. Si nous cherchions bien dans ce petit livret, nous y trouverions tous les remèdes. Allez joyeusement, et ne regardez point si vous avez de la clarté, de l'intelligence, et semblable : contentez-vous que Notre-Seigneur est riche de tous ces dons et grâces; aimez-les en Lui, et ne les désirez nullement pour vous. Bienheureux sont les pauvres d'esprit. Oh! la grande richesse de ne vouloir chose quelconque que Dieu ! en cela consiste notre bonheur.

Il faut que je vous dise la vérité , ma très-chère fille : je suis grandement touchée de vous voir toujours marcher avec ces ennuis et abattements d'esprit. Ne sauriez-vous faire cet entier et irrévocable délaissement de vous-même entre les mains de Dieu, vous dépouillant de tout soin de vous et du désir des vertus, n'en voulant que celles qu'il vous donnera, et selon les occasions qui s'en présenteront, auxquelles il faut être fidèle. Nue et sans vertu je suis venue au monde , et sans vertu quelconque je me remets, mon Dieu, en vos mains : dites cela, ma fille, et quand vous verrez que votre esprit se voudra revêtir,

à cause qu'il s'est dépouillé , ne faites autre chose que de le retourner simplement à son Dieu, et demeurez entre les bras de sa Providence comme un enfant, lui laissant sans réserve le soin de ce qui vous regarde; car ces ennuis d'esprit ne procèdent que de ce que vous n'avez pas la perfection que vous désirez. Or, il vous faut contenter de celle que Noire-Seigneur veut que vous ayez, étant la vraie perfection que cette résignation et ce repos d'esprit. Je vous écris ceci avec un extrême désir que vous le pratiquiez soigneusement, et ne devez jamais chercher autre exercice que celui-ci, qui vous est grandement propre, et servira de remède à tout ce qui vous pourra arriver. Que si votre travail n'est suivi de la victoire, embrassez ces croix amoureusement, et soyez joyeuse de n'être pas joyeuse. Bienheureux sont les nus, car Dieu les revêtira : sa Bonté nous fasse la grâce d'être parfaitement dépouillées. Votre, etc.

LETTRE MCMVII

Définition de la pauvreté d'esprit; c'est un chemin assuré pour aller à Dieu. — Danger des réflexions inutiles sur soi-même. — Vertus qu'une Supérieure doit principalement inculquer à sa communauté.

vive -f JÉSUS.'

Ma vraiment très-chère fille,

Je vous dis que bienheureux sont les pauvres d'esprit, car le royaume des cieux leur appartient. IVotre-Seigneur veut que vous alliez à lui par cette voie, cela est hors de doute. Ce chemin est celui des Saints et le plus assuré; mais il est pauvre, privé de sentiment, de satisfaction, de goût, de sentiment, de connaissance, de pouvoir, d'affection, de désir, de sentiment, d'amour et semblables. Enfin, il est pauvre et destitué de tout, hors d'une résolution de ne vouloir point offenser Notre-Seigneur volontairement, et de vouloir lui plaire en toutes choses et surtout être tout à Lui. Votre pauvre âme n'a que cela, et

encore en telle sorte qu'elle n'en reçoit point de satisfaction ni de sentiment, seulement elle dit, quoique sans goût, qu'elle ne veut point pécher, et qu'elle désire que Notre-Seigneur fasse d'elle son bon plaisir; elle s'abstient du mal et fait le bien par la seule pointe de la raison, demeurant en tout, sans aucune satisfaction, sinon celle-ci qui vaut mieux que mille autres, et de laquelle elle doit se contenter, qui est d'être et vouloir demeurer volontairement et doucement en cette privation pour le seul bon plaisir de Dieu qui le veut ainsi, faisant plus d'état de sa sainte volonté que de toutes les consolations et propres satisfactions. [Faire ainsi] c'est être pauvre d'esprit, et c'est en cet état que Notre-Seigneur vous veut. Demeurez-y paisiblement et de bon cœur, sans vous meltre en peine d'aucune chose : faites, dites, et opérez le bien et la vertu tant qu'il vous sera possible, vous contentant de dire quelquefois à Notre- Seigneur, quoique sans goût : Seigneur, je suis entièrement vôtre, et ne veux rien faire ni laisser à faire que pour votre seul amour. Et ne faites jamais aucune réflexion inutile pour regarder ce que votre âme fait, ce qu'elle a fait, ce qu'elle fera, ou quelles sont ses tentations, peines et inclinations; car toutes telles curiosités sont non-seulement inutiles, mais fort dangereuses; mais, au lieu de cela, regardez à Dieu en faisant le bien et fuyant le mal, tant que vous pourrez. Et quand vous y manquerez, retournez à Dieu avec un esprit abaissé et plein d'une douce confusion; puis, cela fait, passez outre, disant : Dieu m'aidera, et je ferai mieux. Ma très-chère, il faut bien faire ceci, et être joyeuse, je vous en conjure tout de bon : soyez patienfe et souffrante sous la croix de Notre-Seigneur et ne désirez point d'en être déchargée, mais cheminez comme aveugle, en simplicité, et obéissez fidèlement à ce qu'on vous conseille.

Quant à votre conduite envers nos Sœurs, pour Dieu, ne vous ennuyez point de la multitude de leurs demandes. Répondez à toutes selon que Dieu vous mettra en la bouche, et n'en soyez

SAXS DATES. 605

pas en souci : soyez bien douce et leur témoignez un extrême amour; ne leur enseignez rien tant que la sainte humilité, présence de Dieu, et observance de nos saintes Règles qui comprennent toute perfection pour elles. Celles qui ne traiteront pas avec vous en confiance, ne leur en témoignez aucun mécontentement. Il faut avoir bon courage; mais surtout tenez votre esprit content de iout ce que Dieu fait et fera à jamais de vous, et servez nos chères Sœurs le plus cordialement que vous pourrez : Dieu vous en saura gré, je vous en assure, ma très-chère fille. Faites bien ce que je vous ai dit ci-dessus : vivez de la volonté de Dieu qui veut que vous viviez sans goût ni sentiment ; reposez-vous en sa Bonté et lui dites souvent, quoique sans sentiment, qu'il est tout votre bien et que vous espérez en Lui. Votre, etc.

LETTRE MCMVIII

Admirable définition de l'esprit de la Visitation. VIVE f JÉSUS !

Allez simplement dans l'exercice de votre charge, ma chère fille; ne vous laissez pas aigrir ni chagriner l'esprit par des petites choses et qui ne servent à rien pour l'éternité. Vivez avec une parfaite douceur, cordialité et charité dans votre maison, et avec une sainte joie d'être si heureuse que de préparer une retraite pour des âmes qui loueront éternellement la divine Majesté. Louez-le aussi, ce bon Dieu, sincèrement et amoureusement, de votre si sainte vocation , et lui en rendez les fruits qu'il désire. Ne témoignez aucune fâcherie de ce que l'on ne vous amène pas promptement ces filles; laissez le soin de cela à Notre-Seigneur : le pain quotidien ne manquera jamais où la volonté de Dieu sera accomplie. Tâchez d'établir solidement l'esprit de la Visitation qui est d'une haute perfection, laquelle est d'autant plus excellente qu'elle est plus intime : ce n'est

autre qu'une mort de la nature et du vieil homme, pour établir solidement le règne de la grâce; et voilà une perfection d'amour à quoi nous devons tendre. Dites bien à nos chères Sœurs que l'âme qui désire que Dieu vive en elle ne laisse rien en soi qui puisse déplaire à ses yeux divins, qu'elle ne mortifie et ne passe plus outre; car pressée de ce désir, elle se violente de si bonne façon qu'elle meurt heureusement en ellemême, afin que Dieu vive éternellement en elle. Dites bien encore à vos chères novices que les vraies délices d'une bonne Religieuse doivent être de se retirer du monde aussi bien de cœur que de corps, afin de s'entretenir et familiariser cordialement avec Dieu, s'adonnant à la parfaite et ponctuelle observance de ses Règles. Servez bien toutes ces chères âmes, chacune selon leur talent, portée et capacité. Vous savez bien, ma fille, que la perfection de la Visitation n'est pas fondée sur les choses extraordinaires, mais sur les solides et vraies vertus : la profonde humilité, la douce charité, le cordial support, la prompte et simple obéissance, la naïveté et sincérité envers les Supérieurs et Supérieures, la franche accusation de nos fautes, la tranquille modestie, la suave et dévote conversation, et l'attention à la sainte présence de Dieu. Demandez-lui cette perfection pour celle qui est toute vôtre.

LETTRE AICAIIX

Estime qu'on doit faire de la souffrance.

Ma précieuse fille, Il y a bien de quoi bénir Dieu en ce que vous m'écrivez de votre disposition intérieure : notre débonnaire Sauveur vous en continue la grâce, et augmente s'il lui plaît, jusqu'au comble d'une consommée perfection ! Je vous estime heureuse de porter avec tant de douceur, de paix et d'union avec Dieu, vos incommodités corporelles. Elles sont piquantes au corps, mais

bien savoureuses à l'âme. Je vois bien que notre Sauveur vous veut sur le lit de cette croix corporelle, et que comme vous êtes résolue à la souffrir et aimer, nous tâchions aussi de nous résigner à vous voir en cet état, tant qu'il plaira à la divine Bonté, qui fait tout pour le profit des siens. A jamais, à jamais, puissions-nous être toutes transformées dans ce divin vouloir et dans son céleste amour! Ma fille, que j'ai besoin d'être assistée de vos saintes prières et de celles de vos filles. Béni soit Dieu de ce qu'elles vous donnent tant de contentement par leur exacte observance : soient-elles à jamais bénies de Dieu. — C'est aujourd'hui un jour d'actions de grâces pour nous. Jour heureux , auquel nous entrâmes au chemin qui nous conduira à la très-sainte éternité , moyennant la miséricorde de Notre-Seigneur. Je vous conjure, mon unique Sœur, de vous soumettre à tout ce qui sera requis pour votre soulagement. Vous devez cela à ma consolation, au bien de votre maison et de notre cher Institut. De toutes mes affections , je vous souhaite incessamment le pur amour du Sauveur, auquel vous savez que de cœur incomparable, et au-dessus de toute comparaison, je suis entièrement vôtre, etc.

il DES MAITRESSES DE NOVICES

LETTRE MCMX

Conseils pour la direction des novices.

vive f JÉSUS !

Vous m'avez demandé , ma très-chère fille, de vous donner quelques avis pour la charge de maîtresse des novices, voici mes petites pensées:

Ayez l'esprit attentif à Dieu en tout ce que vous ferez, et le regardez si fidèlement que vous ne laissiez point emporter votre cœur à l'affection des choses où vous serez obligée de vaquer. Ne déterminez et ne faites rien que vous n'en ayez conféré avec la divine Majesté et avec vos Supérieurs, en ce qui est important. Comportez-vous gravement dans le noviciat et lorsque vous donnerez quelque obéissance. Parlez doucement dans le particulier et sérieusement dans le général, et représentez avec des paroles fermes l'exemple de Jésus-Christ. — Retranchez toute superfluité de discours; ne dites que peu de paroles, mais qu'elles soient édifiantes.

Laissez aux Sœurs la liberté de dire ce qu'elles veulent; répondez-leur selon leur nécessité , et renvoyez-les en paix. Observez la discrétion en tout, et rendez les novices simples, courtes et claires dans leurs redditions. Faites quelquefois semblant de ne pas voir leurs défauts; mais lorsqu'elles retombent fréquemment, reprenez-les en particulier si la faute est secrète, et en public si elle est manifeste. — Devant que de reprendre les défaillantes, pesez leurs fautes devant Dieu, et lui demandez la grâce de connaître ce qu'il faut faire, afin de ne point suivre l'inclination ou l'aversion naturelle , et puis parlez selon la lumière qu'il vous communiquera.

Excitez les filles à l'exacte observance et à la parfaite soumission en toutes choses. Animez les novices à poursuivre leur entreprise avec un grand courage, leur faisant espérer qu'elles arriveront enfin à leur prétention, qui est d'être à jamais unies à Dieu, pourvu qu'elles soient fidèles à répondre à ses grâces.

SAXS DATES. 609

LETTRE MCAIXI (Inédite)

Ne pas s'étonner des manquements des novices. — Le plus grand combat mérite la plus grande couronne. — S'appliqner à la pratique de la douce charité et de l'humilité.

VUE f JÉSUS.'

Ma fille,

Apprenez à rendre votre partie supérieure du tout soumise à Dieu, et à tenir votre esprit dans une douce autorité sur vos passions pour les régler d'après la raison, et à vous tenir toujours généralement égale en tous les événements. Soyez toute et toujours douce ; attirez avec grand soin les cœurs des filles ; afin que vous le leur ouvriez, ouvrez-leur aussi le vôtre. Ne vous étonnez jamais de voir qu'il y en ait qui fassent des grosses fautes, même ue les en faites pas étonner elles-mêmes, encore que leurs manquements fussent d'importance; mais remettezles tout doucement à la connaissance de leurs misères.

Nous devons prétendre à celte vertu parfaite que requiert notre vocation, mais il ne s'ensuit pas qu'on ne fasse plus de fautes; non, puisque la vertu la plus fine ne s'acquiert que parmi les contrariétés, si ce n'est qu'on ne la possède déjà avec travail, parce qu'alors les choses les plus difficiles ne nous causent plus de peine. Ce n'est pas que le mérite soit moindre, puisque le travail précédent rend tout ce qu'on fait dans la suite très-méritoire, avec un avantage toujours plus grand. Les vertus naturelles ne sont méritoires que par le soin que nous avons de dresser nos intentions : enfin, le plus grand combat nous donne la plus grande couronne et le triomphe le plus éminent; et pour cela il ne faut point l'éviter, sous quel prétexte que ce soit, ni s'étonner des soulèvements de nos passions, ni des répugnances des autres. Il faut aborder les personnes qui en témoigneraient pour nous avec un visage plein de douceur, nous souvenant que

chacun a, comme nous, deux parties en soi : qu'une veut le

vin. 39

bien, et l'autre tend au mal. Ma fille, recourez en tout et partout à Dieu, surtout aux choses difficiles. Que votre cœur soit toujours en attention pour se tenir avec un extérieur doux et suave, vous représentant incessamment la douceur et charité que Dieu exerce à l'égard des créatures, surtout de celle qu'il eut pour la Magdelaine et pour tous les pécheurs, et de ces douces paroles qu'il dit à ses Apôtres : « Ne savez-vous pas que je ne suis pas venu dans l'esprit d'E lie?»

Lorsque vous en verrez quelqu'une en peine, allez -leur audevant avec des paroles de tendresse et d'amour, regardant incessamment ce que nous sommes pour mériter cette grande grâce que Dieu nous départ, d'avoir le pouvoir sur des anges et pour être desiinées à leur conduite. Répugnez à la répugnance que vous avez à cet emploi et dites souvent : 0 mon Dieu, mon cher Sauveur! plutôt mourir mille fois que de vivre selon mon inclination. Non, mon Dieu, je ne veux qu'une tranquille humilité et un doux amour à mon abjection, [qui] me donne un parfait acquiescement à vos volontés. Je me tiendrai en cette humilité tranquille devant vous, dans une parfaite confiance en votre divine Bonté.

Il faut, ma fille, avoir un grand courage de servir Dieu en toutes les façons qu'il lui plaira, tantôt par des consolations, d'autres fois par des peines et afflictions qui arrivent dans nos charges, surtout dans la vôtre, puisque toute votre prétention doit être de plaire à Dieu, d'employer votre cœur, votre esprit, votre personne à son service, pour vous rendre une grande sainte par l'humilité, douceur et charité. Vous ne devez jamais vous mettre en peine, puisque vous ne devez pas vous appuyer sur vos forces, mais sur celles de Dieu.

Conforme à une copie gardée aux Archives de la Visitation d'Annecy.

SAXS DATES. (iil

LETTRE MCMXII

Comment diriger une novice éprouvée intérieurement. — On ne doit pas réfléchir sur ses tenlalions ni disputer avec elles.

vive -f jÉsls!

Ma très- chère fille,

J'ai grande compassion des angoisses que celle pauvre Sœur dont vous me parlez, souffre; véritablement, cela me touche jusqu'au cœur : il n'y a point d'arlifice en celle ànie-là, et elle est digne que l'on exerce un grand support et une charité de longue haleine. Il lui faut faire faire souvent des protestations contre ses tentations et des acles de prière et d'adoralion, comme vous dites que vous lui faites faire; et enfin vous avez là un si bon, si sage et si expérimenté Père, comme je sais qu'est le Révérend Père N., lequel aussi pourra bien connaître s'il y a quelque maléfice, et ensuite faire ce qu'il jugera nécessaire : mais il faut que le tout se passe fort secrètement. Le Père N. retourne là qui pourra aider à faire ce jugement. Et je trouve qu'il est nécessaire de ne point découvrir l'affaire à la personne que vous me dites : car de vrai, selon les marques que vous me donnez de son esprit, ce serait mettre la chose au vent. Néanmoins, tant qu'il se pourra, il faut faire en sorte que les petits mécontentements que les filles peuvent avoir demeurent en dedans plutôt que d'être mis au dehors. Le bon Père ne gâtera rien où on lui aura confiance , mais il faut tout conduire doucement.

Revenant à vous, ma très-chère fille, je vois que Dieu vous exerce en beaucoup de manières, mais que parmi tout cela II vous lient de sa sainte main. Vous savez qu'il ne faut ni réfléchir ni contester, ni s'étonner des pensées et tentations qui attaquent nos esprils; mais que, sans faire semblant de les voir, il se faut jeter à corps perdu entre les bras de Dieu, nous abandonnant

toules à son bon plaisir, et nous confiant en sa bonté qu'il ne nous donnera pas plus de charge que nous n'en pouvons porter. Il se faut divertir et faire avec grande fidélité tout le bien qui se rencontre et purement pour Dieu, et souffrir le plus doucement que vous pourrez la peine pendant qu'elle dure. Regardez la volonté de Dieu aussi bien en vos incommodités comme en toute autre chose, afin qu'en tout vous trouviez éalgement du con" tentement.

J'ai lu la lettre de votre novice, mais je n'y trouve rien que ce que vous me dites dans la vôtre : je lui vais écrire un billet. Dieu par sa divine bonté la veuille fortifier pour supporter tous ses travaux et vous donne la lumière pour la conduire selon son bon plaisir : il faut grandement faire prier pour elle. Ma fille, je supplie notre divin Sauveur qu'il vous comble de ses grâces et loutes vos novices que je salue, me recommandant à leurs prières, et vous prie de croire que je suis toute vôtre et de cœur.

LETTRE MCMXIII (Inédite)

Soutenir le courage d'une novice dont la profession est retardée.

VIVE f JKSUSÎ

J'avais dit à M. Marcher la réponse de tout ce que contient votre lettre, louchant ces deux filles et votre conduite au Chapitre, qui a été fort bonne en tout cela. Il faut conforter la novice et lui donner du courage pour se relever de ses manquements, l'affranchir de ses passions et lui faire estimer et tirer profit de son retardement; et cela en lui témoignant un grand amour, lui donnant une bonne espérance d'elle-même. Sitôt qu'on la verra bien affermie en ses résolutions, promettez-lui de travailler à sa consolation. Pour moi, j'espère que cette faute lui sera profitable, pourvu qu'elle la reconnaisse et en soit marrie;

et sitôt que vous lui verrez cela, faites tirer les voix; car j'espère en Dieu qu'elle sera bonne , et fera toujours mieux, et que la sainte profession l'aidera fort à cela. Dieu lui en fasse la grâce, et vous bénisse toutes. Priez pour moi, ma fille, qui suis toute vôtre. Dieu soit béni.

Conforme à l'original gardé atn Archives de la V isitaliou d'Annecy.

LETTRE MCMXIV

Souhaits tic bonne année. — L'empressement pour les biens terrestres est opposé h l'esprit de la Visitation. — Ce n'est pas manquer d'abandon à Dieu que d'apprendre ce qu'on doit savoir et enseigner.

VIVE J JESUS

Ma très-chère fille,

Je suis consolée qu'en obéissant à ma très-chère Sœur la Supérieure de Lyon, qui nous a priée de répondre à la vôtre, je puisse m'entretenir un peu avec vous, après vous avoir souhaité en ce commencement d'année mille saintes bénédictions, et jusqu'au comble de toutes les bénédictions de notre bon Dieu, sur la chère âme de notre bonne Sœur la Supérieure, sur la vôtre, ma fille, et sur celles de toutes nos chères Sœurs, que je salue aussi très-cordialement, en me recommandant à leurs plus dévotes prières et aux vôtres.

En deux mots, je vous dis que si la cession de droit, que vous désire faire cette bonne Sœur novice, tire après soi quelque procès ou des notables dégoûts et amertumes à son frère , que vous ne l'acceptiez pas; car je ne vois pas qu'il y ait tant de biens temporels à gagner qu'il s'en perdrait peut-être de spirituels; outre que nous devons éviter, tant que nous pourrons, le bruit et le fait d'être tirantes et grandes amatrices des richesses périssables , cela étant tout à fait contraire à notre esprit. Mais , outre ce que je vous en dis , prenez conseil du Révérend Père

recteur qui vous le donnera plus solidement et à propos encore, pouvant savoir les circonstances de celle affaire. Je suis consolée de savoir que Mgr l'archevêque vous ait recommandée si parfaitement à lui.

Quant à votre scrupule, il est sans fondement, ma trèschère fille; car ce n'est nullement contrevenir à la confiance et dépendance que nous devons avoir au soin de Notre-Seigneur d'apprendre ce que nous devons savoir et enseigner aux autres ; au contraire, ce serait présomption de vouloir que Notre-Seignenr fît des miracles sans nécessité. Si ce moyen d'apprendre nous était ôlé, alors il faudrait s'assurer que notre bon Dieu suppléerait à ce manquement. Lisez l'Entretien de l'Abandonnement, et vous verrez ce que notre Bienheureux Père nous en a dit autrefois. Il faut donc travailler, ma très-chère fille, pour coopérer à la grâce qui veut cette diligence de notre part, et toutefois ne nous fier qu'en cette même grâce. Mais je suis bien aise de vous voir toujours ferme en ce train bienheureux de la parfaite et absolue confiance en Dieu ; ne vous en départez jamais, ma très-bonne et chère fille, et ayez-y quelquefois mémoire de celle qui vous chérit très-cordialement en l'amour de notre doux et souverain Sauveur. Qu'il soit béni éternellement. Amen.

Conforme à l'original gardé aux Archives delà Visitation d'Annecy.

LETTRE MCMXV

Combien est avantageuse à une âme la connaissance de son néant. vive -f jiîsrs!

Ma bien-aimée et chère fille,

Le très-débonnaire Sauveur soit la lumière de votre chère âme, laquelle je vois toujours, ce me semble, dans ses craintes et sécheresses! Que vous serez heureuse, ma fille, si en repos

SAXS DATES. 615

d'esprit et entière soumission vous demeurez amoureusement dans cette pauvreté intérieure, en laquelle Dieu vous tient par une miséricorde toute paternelle, afin que vous connaissiez par expérience votre néant et inutilité! car bien souvent nous nous attribuons les grâces et faveurs quand nous n'avons pas la claire connaissance de notre misère. Estimez donc grandement votre disposition en la très-sainte volonté de Dieu. Ne demandez point d'en être délivrée; tenez votre esprit au-dessus de vousmême et de tout ce qui se passe en vous. Perdez tous vos raisonnements humains, vos vues et vous-même en Dieu, par un entier abandonnement de tout ce qui vous regarde, et même de votre perfection. Laissez-la à Dieu, et ne vous réservez que le soin de l'aimer et de lui être fidèle dans les occasions; mais cela sans étendre votre vue plus loin qu'au moment présent. Puisque Dieu vous a mise au noviciat, faites qu'en vous et en vos chères novices l'esprit d'une parfaite candeur, simplicité et douceur reluise de toutes parts. Saluez-les comme les chères filles de mon cœur, lesquelles je prie Dieu bénir de l'abondance de l'esprit de leur sainte vocation; et prenez la meilleure part de ce souhait pour vous, car vous êtes ma bien-aimée fille. Votre, etc.

LETTRE MCMXVI

Avec quelle circonspection permettre aux novices la lecture des livres qui traitent des oraisons extraordinaires. — La lâcheté est le mal le plus dangereux qui puisse exister en Religion. Comment procéder à l'égard d'une novice atteinte de ce défaut.

VIVE f JÉSUS !

Oui, ma très-chère fille, j'agrée bien fort que de temps en temps vous me fassiez savoir des nouvelles de votre noviciat et de votre bon cœur; car je chéris tout cela parfaitement. C'est

un riclie trésor que le désir que vous avez de vous perfectionner selon l'esprit de votre vocation , par la parfaite observance de tout ce qu'elle vous ordonne. Certes, je sais bon gréa ma chère Sœur la Supérieure de vous avoir donné à toutes les livres de notre Bienheureux Père. Cela se peut, bien que je ne le fasse pas; mais c'est un bon moyen de prendre l'esprit de ce Bienheureux que la fréquente lecture et pratique de ses écrits.

Pour ce que votre Directoire vous ordonne, de ne pas laisser lire aux novices les livres qui traitent des oraisons extraordinaires, c'est pour celles que Dieu ne conduit pas par cette voie, afin qu'elles ne s'y ingèrent pas d'elles-mêmes. Mais pour celles qui y sont attirées, c'est à la sage directrice de leur faire lire ceux qu'elle jugera les pouvoir aider et donner lumière; et même elle peut, selon la connaissance qu'elle a des esprits qu'elle conduit, les laisser lire quelquefois à celles qui ne sont pas attirées à celte oraison surnaturelle, afin de leur donner appétit de la pureté intérieure et mortification requises pour y parvenir.

Cette négligence et lâcheté , que vous me dites qui parait en quelqu'une de vos novices, est bien le mal le plus dangereux à la Religion. Si elle est seulement au corps, elle n'est pas tant à craindre; mais si elle est en l'esprit, elle fait beaucoup de mal , et spécialement celui de faire les choses sans esprit [de foi] et par coutume. Il faut faire tout ce qui se peut pour bien éclairer l'entendement de celles qui sont atteintes de ce mal, en leur faisant connaître l'importance, la beauté et l'utilité du bien qu'il y a de faire toutes ses actions vigoureusement, avec application de volonté et purement pour Dieu, car cela ne bande point l'esprit; il faut seulement que le cœur agisse.

C'est beaucoup, ma chère fille, d'avoir dix novices qui travaillent à prendre l'esprit de leur vocation; et il faut souffrir avec douceur et patience de voir que toutes ne marchent pas également et avec la détermination et résolution requises. Tous

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les fruits d'un arbre ne sont pas murs en même temps. Et quant à celte bonne Sœur que vous me dites, qui est extrêmement lâche intérieurement et extérieurement, qui n'a point d'attrait aux choses intérieures et ne s'y peut appliquer, et qui a le naturel fort et revêche, certes je ne sais pas qui la tirera de tous ces défauts-là, sinon que Dieu fît quelque miracle; mais II en fait rarement en tels sujets. Vous pourrez assez connaître quel est mon sentiment pour sa profession, par ces paroles; mais remettant tout à la Providence divine, comme nous devons faire, je dirais franchement au Chapitre, quand elle y serait proposée, ce que j'en saurais, et prierais fort les Sœurs de la bien considérer et recommander à Nôtre-Seigneur, puis ferais tirer les voix; car son défaut est en la nature, laquelle n'a ni attrait ni courage aux choses spirituelles, pour se surmonter avec l'aide de la grâce qui ne lui manquerait pas, si elle voulait travailler et se déterminer comme il est requis à son besoin.

Je suis grandement consolée de quoi Dieu a donné un peu plus de santé à ma très-chère Sœur votre Supérieure; vous le verrez toujours, ma fille, que plus on la connaîtra, plus on l'aimera et estimera. Croyez que vous avez raison de croire fermement que je vous aime, et d'une amitié fort sincère et cordiale, car il est vrai; c'est Dieu qui m'a donné, dès le commencement de votre connaissance, celte affection.

Vous me dites que vous sentez votre âme en paix, et votre esprit, selon la partie supérieure, fort attaché à Dieu et à sa sainte volonté : voilà la vraie perfection que je vous désire. Demeurez là et vivez toute de cette divine volonté , autant dans les menues occasions que dans les plus grandes; tout vous sera égal par ce moyen, et [vous] serez autant consolée, voire plus dans les obéissances des choses difficiles , que [dans les] plus faciles. Si l'on vous envoie Supérieure à N. , Dieu sera là votre Dieu comme au lieu où vous êtes; et son secours et conduite vous seront d'autant plus présents et favorables que vous en

G18 LETTKES DE SAINTE CHAXTAL.

aurez moins d'ailleurs. Jetez bien tout voire soin sur ses épaules et vous y reposez entièrement; c'est notre vieille leçon, mais il n'y en a pas de meilleure. — J'aime fort notre Sœur N. et désire qu'elle soit une fille forte; et toutes vos novices, je les aime bien aussi. Dieu les rende toutes selon son amour! Votre, etc.

LETTRE MCMXIII

Donner aux novices les fondements du vrai esprit de la Visitation. vivk 7 jésls!

Vous étant dès longtemps abandonnée à la sainte conduite de Notre-Seigneur, Il aura un soin spécial sur vous, afin que toutes vos actions soient dirigées selon son bon plaisir. Demeurez ferme dans ce très-saint abandonnement et confiance en Dieu. Ma vraie fille, allez droitement et purement en sa sainte présence dans l'exacte observance de nos saintes Constitutions. Si vous faites cela, Dieu fera par vous toute la besogne qu'il vous commet. Tenez votre esprit ferme dans la sainte bassesse. Servez-vous fort dans vos charges des instructions qui vous sont données tant au Directoire qu'aux éclaircissements [Réponses], et Dieu vous bénira, et fera prospérer celles qu'il mettra en votre soin. Portez les novices à une grande, mais très-humble générosité, qui leur fasse entreprendre avec joie la poursuite de la perfection à laquelle leur vocation les appelle. Marchez humblement et rondement avec la Mère et les Sœurs.

Ma très-chère fille, je vous conjure encore de donner aux novices les fondements du vrai esprit de la Visitation, selon les instructions de notre Règle et de celle de Y Entrée des novices : elles comprennent tout. Mais conduisez-les à ce bonheur avec une grande douceur, chacune selon sa portée. Tenez-vous parmi elles suavement sérieuse et cordiale. Et remarquez ce

point : gardez-vous d'avoir aucune'particularité d'affection plus aux unes qu'aux autres, sinon selon leurs vertus, sans pourtant en rendre des témoignages qui donnent peine aux autres. Gardez-vous de leur parler des choses du monde ni de la maison, ains seulement de ce qui appartient à leur profit spirituel. Au nom de Dieu, ma fille, observez bien ces petits avis. Je suis de tout mon cœur toute vôtre, etc.

LETTRE MCMXVIII

Il ne faut pas beaucoup parler à L'âme que Dieu gratifie.

N'êtes-vous pas bien heureuse, ma très-chère fille, d'être dépouillée de ce qui vous tenait le plus au cœur, pour être revêtue de la très-sainte volonté de Dieu? Je vous conjure de demeurer en cette bienheureuse nudité, avec toute la paix, douceur, résignation et soumission qu'il vous sera possible ; et vous estimez trop honorée d'être employée de Dieu par la sainte obéissance, pour un si digue service que celui où vous êtes. Dites souvent à ce divin Sauveur : Mon Dieu, mon doux Maître, que je suis heureuse que vous soyez ma seule et unique consolation ! Tenez votre cœur en courage et joie dans celte sainte affection. Tâchez de vous tenir eu santé et ne soyez pas tendre; mais aussi ne soyez pas tant âpre, ni trop sévère sur vousmême, ains faites ce que vous approuveriez en une autre.

Je ne vous veux pas beaucoup parler sur votre état intérieur ; car que peut-on dire à l'àme que Dieu gratifie il y a si longtemps, et l'attire continuellement à se reposer dans le sein de sa divine Providence, sinon : demeurez la, ma fille, et vous tenez à recoi au plus secret lieu de son saint tabernacle, vous laissant absolument manier au gré de Celui qui daigne prendre

soin de vous; ayez seulement celui de lui plaire par celle entière dépendance et confiance en son amour, et par la suave vigilance que vous devez avoir d'avancer vos chères novices à la pureté de son divin service, par l'exacte observance, vous rendant extrêmement attentive à la douceur et support sans crainte d'excéder en ces saintes vertus. Soyez généreuse, allègre et suave en cet exercice, et vous y trouverez abondamment les grâces de Noire-Seigneur, ainsi que je l'en supplie de toute mon âme, qui chérit la vôtre très-parfaitement. Votre, etc.

LETTRE MCMXIX

Comment correspondre à l'attrait de simplicité intérieure. — Cultiver soigneusement les novices. — Plus on s'approche de Dieu, mieux on voit ses propres défauts.

vive -j- JÉSUS !

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