A LA MÈRE MARIE-MARTHE DE MARTEL
SlTlilUEURE A COXDRIEU
Quand le Chapitre s'est trompé, il peut revenir sur sa décision. vive -}- jésus!
[Anuecy, 1638.]
Ma vraie fille,
Je n'ai point de pouvoir sur nos maisons, mais seulement je réponds cordialement à ce que leur bonté me propose. Quand un Chapitre a fait ce qu'il ne devait pas faire, il n'y a point de doute qu'il le peut défaire, et effacer et ôter de dessus le livre ■ce qui aura été écrit sur cela; bien que nous n'ayons pas fait
les fautes, ma chère fille, nous devons néanmoins ne pas laisser ces sortes d'exemples à celles qui nous succéderont. Voyezvous, la charité parfaite doit veiller à ce qu'il n'y ait point d'afflictions en Jacob ni de douleurs en Israël; c'est-à-dire qu'il faut bien choisir vos sujets sans restriction ou condition, pour ne rien laisser aux esprits faibles à désirer ou à envier.
Extraite de l'Histoire de la fondation de Condrieu.
LETTRE MDLXXV
A LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE RABUTLV
SUPÉRIEURE A THOXOX
Plusieurs réponses au sujet de la clôture. — Du soin charitable des malades.
Annecy, 28 juillet 1638.
Ma très-chère fille,
Faites votre charge avec liberté d'esprit et gardez-vous bien d'être trop rétrécie ni gênée. Vous avez bien fait de faire entrer le Père dom Candide, puisque cette bonne Sœur l'a désiré pour la confession. Vous savez bien que l'on n'est point obligé de faire entrer le médecin pour tenir compagnie à un Religieux ou autre qui entre pour confesser une malade. S'il est nécessaire, vous ferez entrer le Père Pierre pour l'assister à sa mort; mais vous ne devez pas permettre que son frère y entre pour lui servir de clerc; car si l'on ouvre cette porte, tous les parents voudront avoir ce privilège. Vous devez dire que si bien ma Sœur Claude-Catherine l'a fait, elle a eu bonne intention en cela ; mais que, pour vous, vous vous êtes informée en ce monastère-ci pour savoir ce qui se pouvait faire en telle occasion, et que l'on vous a répondu qu'il ne le fallait pas permettre.
Vous avez bien fait de permettre l'entrée à la Mère Ursuline
de Belley, puisqu'elle l'a désiré, comme aussi à la Mère prieure des Ursulines de Thonon lorsqu'elle y voudra entrer; je serais bien aise qu'elle vous voie. — Pour ce qui est de madame Tressan, vous devez demander à M. Quêtant et à vos Sœurs, pour savoir s'ils jugeront être nécessaire de la laisser entrer.
Quant à ce qui est du traitement des malades, il leur faut bien faire donner leurs petites nécessités, quoique toujours un peu selon la sainte pauvreté, afin d'éviter aussi la superfluité. Si cette chère Sœur que vous me dites être fort mal ne peut pas manger du solide, il lui faut faire quelques petits apprêts; que si elle ne peut pas user de ce que dessus, il lui faut faire avaler quelques jaunes d'œufs, du bon bouillon et choses semblables, comme vous avez pu voir que l'on donne aux malades en cette maison, car l'on ne peut vous donner une règle générale pour cela. Vous avez bien fait de tenir un peu ferme pour faire que la charité se pratique selon la nécessité; car si cette bonne Sœur a déjà été souvent à l'article de la mort, elle n'a pas pour cela moins besoin de soulagement. Quand les enflures montent si fort, c'est la vérité qu'il est à craindre quelque accident. — Si quelques Sœurs peuvent coucher au logis d'Yvoire, ce sera bien fait de le faire, puisque l'on craint les larrons. — Pour ce qui vous regarde, ma très-chère fille, prenez bien simplement vos nécessités, ainsi que je vous en ai priée. Hors de là, retranchez à vos filles nettement toute superfluité, et apprenez-leur fort à regarder Dieu et son autorité en leur Supérieure, et Dieu en leurs Sœurs; et, par ce moyen, elles exerceront la charité également selon la nécessité et non selon leur inclination.
[P. S.] Ma très-chère fille, je vous prie, tenez fort votre cœur au large et je dis même pour prendre vos soulagements. Ne soyez point rigide, vous savez mon intention en cela. Dieu nous fasse mourir à nous-mêmes et vivre tout à Lui, et soit béni. Amen.
Conforme à l'origiual gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.
LETTRE MDLXXVI (Inédite)
A LA SOEUR LOUISE-DOROTHÉE DE MARIG.YY
A MONTPELLIER
Reconnaissance pour Mgr de Montpellier. — Nécessité de l'union entre la Supérieure et la Sœur déposée; maux qui résulteraient du contraire. — De la fondation di' Toulouse.
VIVE \ JÉSUS
[Annecy, 1638.]
Ma très-chère fille,
A notre arrivée [du deuxième monastère], j'ai reçu vos deux grandes lettres.
Je bénis de tout mon cœur Notre-Seigneur de quoi sa trèsdouce bonté permet que Mgr votre très-digne prélat vous continue ses assistances spirituelles et temporelles. Si Dieu permet que les Religieuses puissent vivre doucement parmi vous, ce sera un grand bien1. Je crois avec vous qu'il sera bon de les laisser tourner du côté qu'elles voudront, et que Dieu les inspirera, en les aidant selon votre prudence ordinaire. — Quant à ce que mondit seigneur vous a dit qu'il serait bon de mettre au Coutumier, il l'est déjà; il y a plus d'un an que nous n'entrons plus dans le chœur des prêtres. Je crois que bientôt vous aurez le Coutumier, si vous ne l'avez déjà reçu. — Je suis bien touchée de l'accident qui vous est arrivé en cette pauvre Sœur; mais , ma fille, il faut regarder cette affliction dans la très-sainte volonté de Dieu et s'y soumettre humblement, et ne faut pas croire que ce mal puisse être arrivé pour avoir fait quelque pénitence ou mortification un peu extraordinaire ; bien qu'il faille être un peu réservé à les permettre, surtout en ce pays-là.
Vous me consolez bien fort de ce que vous me dites que l'union subsiste entre vous et ma Sœur la Supérieure; car c'est le moyen d'y tenir aussi , avec édification et contentement ,
1 II s'agit de Religieuses d'un prieuré que Mgr Fenouillet avait obtenu de réunir à la Visitation de Montpellier.
70 LETTRES DE SAIXTE CHAXTAL.
votre petite famille. Vous voyez comme le contraire a pensé renverser la maison de Lyon : cela m'a touchée à un point qui ne se peut dire. Ce n'est pas que, par la grâce de Dieu, il y soit survenu autre [misère] que de ce que les filles étaient trop attachées à ma très-chère Sœur AI. -Aimée [de Blonay], ce qui a causé un si grand [ombrage] à XT. qu'elle ne l'a pu supporter '. [Plusieurs lignes illisibles.] Oh Dieu! ma fille, que ce mal est grand ! et d'autant plus qu'il se rend presque universel es maisons où la Supérieure et la déposée demeurent ensemble; car les déposées ne peuvent souffrir que les Supérieures agissent
1 Voici comment l'épreuve de la Mère de Blonay est racontée dans Y Histoire des Fondations, et dans la Vie de cette Supérieure, par Mgr Charles- Auguste, de Sales, évèque de Genève : « Dieu ayant appelé si promplement à Lui nos Mères Favre, de Cbâtel et de Brécbard, que chacun considérait comme les solides et brillantes colonnes de l'Institut, il était de la sagesse divine d'en polir et façonner d'autres qui tinssent le rang des trois qui furent transportées au temple de sa gloire. Xotre Mère de Blonay étant une de ces âmes prédestinées par le souverain architecte pour soutenir l'humble édifice de notre petite Visitation, il était nécessaire qu'elle fût taillée et ciselée afin de resplendir de tout l'éclat que donne la sainteté. La divine Bonté permit que cette T. H. Mère, après sa déposition de 1637, tombât dans une grave maladie, qui la 'tint au lit plusieurs mois. Mgr le cardinal du Plessis-Richelieu l'honora souvent de sa visite, et dès que les médecins lui trouvèrent assez de forces pour essayer si le changement d'air la pourrait remettre entièrement, il lui ordonna de passer au monastère de l'Antiquaille qu'elle avait établi. Cette digne Mère n'eut pas plutôt appris ce commandement, qu'elle se mit en devoir de l'exécuter, quoiqu'elle ne pût ignorer que quelque autre motif eût été de concert pour extorquer un ordre si précipité. Le jour même, 24 avril 1638, la Mère de Blonay quitta le monastère de Bellecour dont elle était le cœur et la vie.
« Mais ce ne fut pas assez d'un tel procédé pour éprouver la vertu de cette âme généreuse. On en vint à faire l'examen de sa conduite, alors qu'elle n'avait plus moyen de la justifier. Cependant, l'ecclésiastique commis pour faire la visite canonique au monastère de Bellecour n'y trouva rien qui méritât censure, sinon que les Sœurs avaient trop d'affection et d'attache à la Mère de Blonay. Celle-ci peu après dut quitter le monastère de l'Antiquaille pour se rendre à celui de Bourg en Bresse où elle venait d'être élue Supérieure. »
selon la lumière que Dieu peut leur donner, ains veulent tout gouverner, ou bien il leur semble que tout est perdu, et néanmoins elles profiteraient incomparablement plus en se tenant en leur devoir, et en pratiquant ce qu'elles ont enseigné de paroles pendant leur gouvernement. Au nom de Dieu, ma trèscbère fille, prenez bien garde à ne jamais permettre à nos Sœurs qu'elles vous fassent aucun rapport de leur Supérieure. Encouragez-les à aller elles-mêmes lui dire avec humilité ce qu'elles auront remarqué qui ne sera pas bien ; et, de votre côté, continuez à dire confidemment à ma Sœur la Supérieure ce que vous croirez être pour son bien et celui de votre maison, sans prendre garde si vous en recevez satisfaction ou non.
D'autre côté, il y a des Supérieures qui ne peuvent supporter aucune chose des déposées, non pas même qu'elles leur disent ce qui leur pourrait beaucoup servir si elles le suivaient, les voulant tenir si basses que cela est insupportable, ne pouvant non plus permettre aux filles qu'elles leur rendent quelques témoignages de reconnaissance des peines qu'elles ont prises pour leur bien et avancement. Tout cela me fait quelquefois passer une bonne partie de la nuit à penser quel remède [apporter à ce mal] ; mais je n'y en vois point que celui de la charité, qui devrait être entre les unes et les autres pour supporter doucement la diversité des humeurs qui ne se peuvent jamais rencontrer égales.
Vous m'avez fait tous les biens du monde de me dire que ce que vous avez appris, par la lettre de ma très-chère Sœur la Supérieure de Bourg en Bresse, vous a donné un nouveau courage et à ma Sœur la Supérieure, de profiler du mal que l'on connaît être arrivé es autres maisons. — Quant à l'autre sujet d'affliction l, il est ainsi que vous nous marquez; mais il est mieux de n'en rien dire que d'en parler. Notre-Seigneur ne
1 Les accusations calomniatrices au sujet de la confession.
permet pas pour le présent que cela apporte aucun détriment à notre saint Institut. Nous espérons que Noire-Seigneur ne le permettra pas non plus à l'avenir. [Plusieurs lignes inintelligibles.]
Ma très-chère fille, je ne recommencerai pas à dire à ma Sœur la Supérieure ce de quoi je vous parlais ci-dessus; je vous prie de lui dire ce que vous jugerez, car elle m'écrit presque la même chose. Nous avons si grande quantité de lettres à répondre, que j'ai bien de la peine à y fournir; car vous pouvez penser qu'en avançant en âge je diminue en forces, surtout en la vue qui est bien faible, c'est [pour ce] sujet que je ne peux à présent écrire à Mgr votre très-digne prélat. Je vous supplie lui présenter ma très-humble obéissance, et l'assurer que je tiendrai toujours à grand honneur d'être une de ses petites filles, et honorerai toujours ses commandements.
Quant à la fondation de Toulouse, madame de Montmorency m'a dit qu'elle n'y pouvait pas penser qu'elle n'eût moyen de la faire, et de plus qu'il faut attendre que la paix soit faite. Plût à Dieu, ma très-chère fille, que partout l'on tînt les mêmes règlements que ceux que vous me dites qu'ils font à Toulouse, de ne point recevoir de maisons religieuses qu'avec de bonnes fondations, nous n'en aurions pas une si grande quantité de mal fondées, et Dieu veuille que la trop grande pauvreté n'y apporte pas du détriment! — Je recommande à ma Sœur la Supérieure de faire prier Dieu pour quelques affaires qui regardent le bien de notre Institut; je vous le recommande encore. Je salue toutes nos chères Sœurs.
Conforme à une copie gardée aux Archives de la Visitation d'Annecy.
LETTRE MDLXXVII