A LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE
SUPÉRIEURE DE LA COMMUNAUTE DE SAINT-AMOUR RÉFUGIÉE A BOURG EN BRESSE '
Elle bénit Dieu de l'élection de cette Mère et lui rappelle les devoirs réciproques des Supérieures et des déposées.
vive -J- jésus!
[Annecy, 1639.1
Ma très-chère soeur et rien-aimée fille,
Je reçois bien de la consolation de savoir que votre maison s'est tenue ferme en l'observance touchant l'élection d'une nouvelle Supérieure; cette règle est trop importante pour être énervée. Je bénis Dieu du choix que nos Sœurs ont fait de votre chère personne. J'ai confiance, ma très-chère fille, que Dieu bénira votre gouvernement : faites-le avec une profonde humilité, et totale dépendance de la souveraine et paternelle Providence de notre bon Dieu ; ayez-y recours en tous vos besoins, afin d'y être éclairée de sa sainte volonté, et qu'elle travaille en vous et par vous, et vous reposez en son soin, sans négliger toutefois de faire de votre côté ce que vous pourrez et fidèlement. En tout ce qui nous sera possible de vous servir, assurez-vous que nous le ferons de tout notre cœur.
Je m'en vais vous dire tout candidement, à vous, ma trèschère Sœur la Supérieure, et à ma très-airaée Sœur F. -Augustine [Brungj , ce que je pense que l'une et l'autre devez faire, afin qu'il n'arrive point de trouble entre vous deux ni en votre maison, par le défaut de la parfaite intelligence qui doit être entre vous, et dont le défauta apporté tant de troubles en plusieurs de nos monastères.
1 L'histoire des Fondations n'a conservé aucun détail sur celte Mère, si ce n'est qu'elle fut la première novice reçue au monaslère de Bourg par la grande Supérieure du même nom, dont elle avait l'honneur d'être cousine germaine.
Premièrement, je vous conjure toutes deux de pratiquer trèsfidèlement les avis qui vous sont donnés au Coutumier réimprimé, que nous vous envoyons; et de plus, tâchez de conserver une sainte liberté et une sincère confiance entre vous deux, qui ne tendez qu'à la gloire de Dieu, à la parfaite observance, et à l'avancement de vos Sœurs en la sainte perfection de leurs âmes. Qu'elles n'aient aucun congé général de parler en particulier à la déposée; que si quelques-unes en obtiennent le congé de la Supérieure, qu'elle ne leur permette jamais de dire rien qui désapprouve le gouvernement de la Mère ; que si elle était d'aventure contrainte d'écouter quelques plaintes, que ce soit simplement pour excuser et les porter toujours à l'amour, estime et obéissance à leur Supérieure, laquelle aussi doit maintenir la déposée en bonne estime, portant les Sœurs à lui conserver une grande dilection et reconnaissance en leurs cœurs, et non par des flatteries et respects singuliers d'actions ou paroles qui seraient contraires à l'observance; mais, selon la règle, un respect cordial, sans mystère ni affectation ou applaudissement. Il serait très-bon que ma Sœur déposée n'eût aucune charge cette première année, j'excepte l'absolue nécessité. S'il est force qu'elle ait celle du noviciat, il n'y faut pas laisser aller les Sœurs qui n'en sont pas; mais je dis derechef qu'il serait mieux de la laisser reposer et lui donner le loisir de rentrer un peu en elle-même et vaquera Dieu, afin que plus utilement elle enseignât par œuvres et bons exemples, l'humilité , douceur, dévotion et soumission qu'elle a enseignées de paroles aux Sœurs. Je ne dis pas qu'il ne la faille pas employer par-ci par-là selon les nécessités et occasions, et même elle se doit porter à tous les services communs du monastère : elle se doit bien garder de faire aucune correction ; que si, par l'habitude passée, elle le fait, qu'elle en demande pardon, comme elle ferait d'un autre manquement. Mes très-chères filles, je sais que vos cœurs recevront ces petits avis cordialement; ils ne vous sont pas tant
nécessaires qu'à d'aulres, mais il m'est venu de vous parler ainsi. Dieu réduise tout à sa gloire et vous comble de son saint amour, et toutes vos chères Sœurs, vous conjurant de réclamer la divine miséricorde sur moi.
Elles [les déposées] ne doivent pas être exemptes des avertissements et corrections quand elles en donnent sujet; elles les doivent recevoir humblement; mais il faut pourtant en ces occasions que la Supérieure et les Sœurs s'y comportent avec plus de respect et de retenue qu'envers les autres, surtout les jeunes ayant des charges. La Supérieure ni la déposée ne doivent non plus prêter l'oreille aux rapports et flatteries des filles, car cela gâterait tout à fait la paix : il faut fermer la bouche à celles qui voudraient faire ce méfier, et les renvoyer instruites en la charité. — La Supérieure ne doit pas contrôler la conduite de celle qui l'a précédée : si, pour quelque spéciale utilité, il faut qu'elle change quelques-unes de ses ordonnances, que ce soit avec toute modestie; et il serait bien cordial qu'elle en dit ses raisons à la déposée, qu'elle doit avoir un grand soin de ne point contrister. [Plusieurs mots usés sont illisibles.] Elle ne se doit exempter de faire toutes les actions d'humilité et observance; même elle doit servir d'exemple [à la communauté]. Sila Supérieure fait des fautes, la déposée la doit avertir en particulier avec tout respect, et la Supérieure la doit écouter avec respect et gratitude, la laissant consolée. Enfin, la grande règle est la charité.
Conforme à une copie gardée aux Archives de la Visitation d'Annecy .
LETTRE MDCXXVI
A I-A MÈRE MARIE-AIMÉE DE RABUTIN
SUPÉRIEURE A THONOX
Impossibilité de se rendre ù Thonon. — Dans quel esprit la Supérieure doit irai ailler à la perfection de ses Sœurs. — Du remède à toutes les tentations.
vive -j- JÉSUS !
[Annecy], 10 juillet [1S39.]
Ma très-chère fille,
Ce serait bien de tout mon cœur que je désirerais la consolation d'être auprès de vous un bon mois ou trois semaines, bien que, pour parler confldemment à votre bon cœur, je ne pense pas en conscience que je puisse quitter ce monastère pour le reste de cette année; bien que quand il y aurait toute la facilité, vous savez qu'en ce qui me regarde je ne veux rien entreprendre, soit pour aller ou demeurer, que par l'ordonnance de nos Supérieurs. Je pense que cela se pourrait plus commodément faire au commencement du printemps de l'année prochaine, si Monseigneur le me commande.
Certes, ma très-chère fille, nos Sœurs vos filles ne feront pas profit de ce que je leur dirai ou écrirai si elles ne le font pas de ce que vous leur dites. C'est pourquoi je vous prie de ne leur pas permettre de m'éerirej car je ne me saurais empêcher de leur répondre selon leurs propositions, ce qui peut-être les fâcherait et causerait de nouveaux sujets d'exercice. Travaillez doucement à les faire amender, et ne vous laissez pas emporter à un trop grand zèle de leur perfection ; car comme je vous ai déjà dit plusieurs fois, après que l'on a fait ce que l'on a pu, il faut demeurer en paix, et attendre avec patience le temps que Dieu a destiné pour leur conversion ; sa douce Bonté, à laquelle appartiennent ces chères âmes, sait le temps. Je me souviens d'avoir entendu prêcher que saint Paul avait un extrême désir d'aller convertir un certain peuple qui le désirait aussi ; mais
Dieu lui lit entendre que l'heure de leur conversion n'était pas encore venue. Enfin, ma chère fille, il faut aider les bonnes à s'avancer à la perfection, et attendre patiemment les autres, les aidant et encourageant pour cela autant que l'on peut.
Pour ce qui est du manger de ces Sœurs qui sont si difficiles, faites selon que la charité vous dictera être nécessaire et selon la portée de votre maison, et ne vous mettez pas tant en peine si l'on désapprouve un peu ce que vous ordonnez; car l'on ne peut pas empêcher que quelque esprit ne soit toujours un peu Iracasseur. — Dieu veuille, ma très-chère fille, que vous fassiez bien ce que je vous ai tant dit : pour toutes sortes de peines et tentations intérieures je n'y sais que cet unique remède, de ne s'en point étonner, ne les point regarder, point du tout, ni même faire semblant de les voir, mais porter leur ennui doucement comme l'on ferait une douleur de tête. Or bien, vous savez prou que Dieu ne vous a point livrée à vos ennemis, et que l'enfer n'est point pour les âmes à qui sa Bonté se manifeste si souvent, non toutefois si souvent que nous voudrions, parce quenous aimons les délices spirituelles, et non les temporelles, par la divine grâce. Il faut finir. Dieu soit béni ! Vous savez de quel cœur je suis vôtre.
[P. S.] Je vous dis encore, par ma Sœur J, -Thérèse [Picoteau], ce que madame de Chalay m'a écrit que vous êtes fort pale. Certes, je suis tout à fait fâchée de quoi vous ne vous conservez pas, bien que je le vous recommande tant; je vois bien que ceta vient des peines d'esprit que vous vous causez. Au nom de Dieu, tenez votre esprit content et fort en paix; car, comme me disait une fois notre Bienheureux Père, vos peines ne sont pas si grandes que Dieu ne vous donne de temps en temps quelque chose pour passer et supporter doucement le fardeau.
Mgr de Genève [Juste Guérin] doit aujourd'hui arrivera Chainbéry. — Ma Sœur M. -Isabelle dit qu'elle n'a rien à répondre à sa Sœur, ne lui pouvant donner les assurances qu'elle désire
pour la Religion, et Votre Charité sait que l'on n'aime pas envoyer les mauvaises nouvelles. — Bonsoir, ma Mère de Thonon.
Conforme à l'original gardé aui Archives de la Visitation d'Annecy.
LETTRE MDCXXVII
A LA MÈRE CATHERIVE-ÉLISABETH DE LA TOUU
SUPliRIUUKE DK l.\ GOMUL'WUTK DE CHAMPLITTB niÎFl'GIKIi A GRAY
Envoi du Goutumier et des Méditations. — Raisons qui justifient l'élection de la .Mère H. F. Belin à Besançon. — Remercîments pour une aumône faite au deuxième monastère d'Annecy.
VIVE f JÉSUS !
[Annecy], 13 juillet [1639].
Ma bonne et vraiment chère fille,
Si vous eussiez un peu attendu, vous eussiez reçu la réponse de vos précédentes avec trois Coutumiers, pour votre maison de Fribourg et Besançon ; et à tout hasard nous vous en envoyons un, afin que votre bon cœur ne soit pas plus longtemps sans en avoir la jouissance, bien que je pense que ce même messager les trouvera encore à Thonon, où nous les envoyâmes il y a plus d'un mois. Nous vous envoyons aussi la Vie de feu notre trèschère Sœur la Supérieure et une copie de l'original des Méditations ; car véritablement nous avons un grand désir de correspondre à la grande cordialité et affection que votre bon cœur a pour nous. Nous avons bien reçu vos lettres avec celles de Besançon; mais nous n'avons point vu le messager, ains elles nous ont été envoyées de Thonon par ma Sœur la Supérieure, et lui avons adressé nos réponses.
Oui, ma très-chère- fille, vous répondîtes un peu trop sèchement à cette bonne jeune Mère [H. F. Belin], l'accusant d'imprudence et tirant de là des conséquences, à quoije crois qu'elle
n'avait pas pensé. Elle m'écrit maintenant toute la conduite de leur élection, avec le trépas de feu la pauvre défunte l, et me dit et conjure grandement de procurer sa déposition, si, tant peu que ce soit, je pense que cela puisse nuire à l'Institut, car, si cela était, elle n'aurait nullement la force de persévérer; que Mgr l'archevêque y consentirait, n'ayant point voulu qu'elle fût proposée que sur l'assurance qu'un Père Jésuite lui donna que, du temps de notre Bienheureux Père, il avait approuvé que les prélats dispensassent de l'âge , lorsque l'absolue nécessité le requérait, et que les filles eussent les vertus et les années de Religion requises. Il lui dit encore que j'en avais fait user ainsi à Chambéry, ce qui est vrai; et vraiment il me semble par sa lettre qu'elle marche simplement et naïvement. Or, ma trèschère fille, il faut à cette heure ensevelir toutes ces petites impressions passées, et tâcher de donner exemple à celte jeune Mère d'une franche et cordiale communication, et l'attirer à cela. Que s'il arrive quelques petites prétentions qui choppent de part et d'autre, faites que le différend me soit remis, et faites en sorte que l'union subsiste entre vous.
Vous êtes bien heureuse d'avoir un si bon et vertueux gouverneur que M. le marquis de Saint-Martin. Je prie Dieu qu'il le conserve et le console avec tout le christianisme, d'une bonne et sainte paix. Plût à Dieu, ma très-chère fille, que cette bénite neutralité fut bien établie. Quand cela sera, nous verrons ce qui se pourra faire, pour voir si vous pourrez venir ici. Vous pouvez penser quelle joie nous aurions de vous voir; mais nous sommes fort surveillées, principalement en ces allées et venues, et de quoi l'on porte de nos nouvelles à Rome : cela nous fait quelquefois de la peine.
J'ai su ici la grande aumône que vous avez faite à nos pauvres
1 La Mère Madeleine-Séraphine Maréchal, Supérieure de Besançon, était décédée le 2 juillet de cette année 1639.
Sœurs du second monastère, et dit-on que vous prétendez aller jusqu'à cent écus. Je vous en remercie bien fort, non pour vous exciter à parfaire celte somme, mais plutôt pour vous dire que vous ne vous mettiez pas en peine de faire cette charité, sinon en tant que votre maison n'en soit point incommodée. Vous avez bien raison, ma chère fille, de vous pleinement abandonner à sa divine Providence, vous y confiant entièrement. — Je ne doute pas que vous ne receviez bien de la douleur du trépas de tant de bonnes Sœurs; mais elles sont bien heureuses. Et je pense que Notre-Seigneurveut remplir leurs places de quelques autres âmes. Enfin, ma fille, il faut humblement baisser le cou sous la main du bon plaisir de ce souverain et très-débonnaire Père céleste, et la lui baiser amoureusement en tout événement. Je sais que c'est le désir de votre tout bon cœur, que le mien chérit très-cordialement, n'en doutez jamais, ma toute très-chère fille; car je suis vôtre en Notre-Seigneur, qui soit éternellement béni ! Amen.
[P. S.] Votre messager n'est arrivé qu'à [hier] soir, et ce matin il a fallu en dépêcher un de Genève, qui est arrivé avec des lettres de nos Sœurs de Besançon. — Je salue très-cordialement toutes nos chères Sœurs vos filles, et leur souhaite le vrai esprit, humble, simple et doux de notre sainte vocation. Je vous conjure, et elles toutes, de bien prier Dieu pour moi. Loué soit notre bon Dieu et sa sainte Mère, le glorieux saint Joseph et notre Bienheureux Père et saint Augustin !
Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.
LETTRE MDCXXVIII {Inédite)
A LA SOEUR ANNE-MARIE BOLLAIN