‹ Lettres (volume 2)Chapitre 67 sur 163 · A LA MÈRE ANNE-THÉRÈSE DE PRÉCHONNET · texte numérisé non relu

A LA MÈRE ANNE-THÉRÈSE DE PRÉCHONNET

SUPÉRIEURE A ROUEN'

Prévisions pour l'élection qui doit se faire à Rouen. — La différence des nations ne doit pas altérer l'union des cœurs. — Décès de trois Supérieures de grand mérite.

vive -j- jésus!

Annecy, 14 décembre 1639.

Ma toujours plus chère et très-aimée fille,

Je commence à répondre à votre lettre du 24 octobre, par l'assurance que je vous donne que j'ai fidèlement répondu de point en point à la vôtre précédente, et envoyé ma lettre à Paris, et crois que vous l'aurez maintenant. Assurez-vous, ma toute chère fille, que, tandis que Dieu me donnera vie et santé, je ne manquerai point à correspondre à vos chères lettres, qui sont toutes les bienvenues. Il y a si longtemps que votre bon cœur connaît le mien, que c'est assez dit sur ce point.

Je passe à votre élection de Rouen ; et vraiment, ma chère fille, je vous sais bon gré de la généreuse franchise avec laquelle vous promettez à vos chères filles de leur continuer votre service, si vos Supérieurs l'agréent, et je vous conjure de ne rien oublier pour en obtenir la licence, et pour cela d'employer les mêmes puissances vers Mgr de Clermont pour vous garder à Rouen encore trois ans, que celles que j'employai pour vous y faire

aller. J'en ai déjà écrit au Père Charles [de Craffort] ', auquel je n'y vois pas du dissentiment, et lequel, avec son esprit toujours sage et considéré, ne voulut point permettre à nos Sœurs de Montferrand, après le décès de leur bonne Mère [M.-Michelle des Roches], d'attendre le temps de votre déposition, comme elles désiraient, pour faire leur élection, en quoi il a grandement bien fait; car tel retardement de l'élection aurait tiré une grande conséquence dans l'Institut. Nos bonnes Sœurs ont donc élu ma Sœur [A. -Charlotte] de Cordes, qui est une très-vertueuse fille, et de laquelle je m'assure qu'elles recevront tant de satisfaction qu'elles pourront faire la charité à nos bonnes Sœurs de Rouen de leur laisser encore votre chère personne. Je leur en ai déjà écrit un mot, et leur en écrirai encore, Dieu aidant, voyant bien que la famille que vous servez en a un vrai besoin. Les Sœurs que vous me proposez pour mettre sur votre catalogue sont tout à fait bonnes et vertueuses. Pour ma Sœur [M. -Geneviève] de Furnes et ma Sœur [M. -Agnès] Le Roy, il s'en faudrait adresser au monastère de Paris dont elles sont; quant à ma Sœur [A. -Bénigne] Joquet, je ne crois pas que nos Sœurs de Nevers la donnent, car elles sont dans le pourparler d'une seconde maison dans cette ville-là. Et pour conclusion, j'espère que vous n'aurez besoin ni des unes ni des autres, et que l'on obtiendra de vous mettre sur le catalogue, et par conséquent vous serez réélue.

Quant à ce que vous dites, ma très-chère fille, de votre fondation2, je trouve que vous lui faites un très-bon parti, pourvu que vous donniez quelque ameublement aux Sœurs que vous enverrez, et ne crois pas que vous puissiez envoyer ma Sœur [Foras] de Bernard pour Supérieure; car, quoiqu'elle soit bonne, je n'ai pas ce sentiment qu'elle ait les talents et disposi-

1 Oratorien, vicaire général de Mgr l'évèque de Clermont. * D'un deuxième monastère à Rouen.

lions pour être Supérieure. Vous y pourriez donc envoyer votre première professe, pourvu que vous ne dépouilliez pas trop votre maison d'en ôter ce bon sujet; car s'il se peut, après votre second triennal, il faudrait qu'une Sœur normande vous succédât. Mon Dieu! ma fille, que j'ai ri de bon cœur quand vous me dites que vos anciennes procurent aux plus jeunes les mortifications dont elles ne voudraient point pour elles-mêmes. Elles ont été bien mortifiées à leur tour; mais elles ne s'en souviennent plus, puisqu'elles n'en ont pas l'amour et l'habitude bien enracinés. Vous verrez la réponse que je fais à ma Sœur [J. -Elisabeth] Edeline, c'est pourquoi je ne vous en dis rien. Mais, ma très-chère fille, au nom de Dieu, tâchez de faire prendre à toutes ces bonnes Sœurs l'esprit universel que Dieu vous a donné; car c'est une chose fâcheuse de voir régner en des âmes obligées de tendre à la hauteur de la perfection les antipathies naturelles de nation à nation. Oh ! ma chère fille, faites-leur bien entendre ceci, que nous sommes toutes filles de Dieu, duquel l'amour est assemblant et unissant les choses plus éloignées. Et ce divin Maître veut, par sa loi de grâce et de dilection, tellement joindre toutes choses, qu'il veut que l'on voie le loup, l'agneau, le lion et le léopard demeurer paisiblement ensemble sous la conduite d'un petit enfant; c'est-à-dire que les esprits de diverses nations et endroits de la terre ne doivent plus être qu'uiv en ce divin amour, surtout quand on est dans une même bergerie et vocation religieuse. Que s'il y a du contraire dans quelques esprits, c'est signe que ce qui est d'humain et de naturel vit plus en eux que ce qui est de la grâce; et enfin c'est que celles qui seront atteintes de ce mal doivent beaucoup s'humilier et commencer tout de nouveau à se mortifier, reconnaissant que vraiment elles n'ont pas encore mis la cognée jusqu'à la racine, puisque l'on voit, comme vous dites, assez souvent des rejetons de celte mauvaise plante. Si Votre Charité trouve bon de leur lire ceci, j'en serai bien aise, et je les conjure toutes de peser les paroles du

Sauveur, qui veut que lessiens soient consommés en un, et qu'elles imitent ce divin Sauveur, qui n'est point accepteur des personnes, et qui départ ses grâces généralement sur toutes les nations. Que dirons-nous de plus, ma très-chère fille, sinon que vraiment je le crois, que votre bon cœur a été bien touché du décès de la bonne Mère de Montferrand. La fin couronne l'œuvre ; l'on a vu jusqu'au bout que c'était une àme de vraie vertu , quoiqu'elle fût un peu sévère et rigide, et vous, ma chère fille, toute douce et franche. Voilà ce qui a été cause que quelques esprits se sont cabrés; mais Dieu est bon, et tire sa gloire de tout. J'estime que l'Institut a fait une grande perte en cette chère défunte. Nos Sœurs de Montferrand confessent avec douleur qu'elles ne l'ont point connue que dans la privation. J'espère qu'elle nous sera favorable au ciel, où notre bon Dieu retire fréquemment des meilleurs sujets de cet Institut. Il nous est mort en Provence une Mère déposée [A.-Marg, de la Luxière] qui était professe de ce monastère , qui était une vraie règle vivante. La bonne et vertueuse Mère [M. -Henriette de Prunelay supérieure] de Rennes est aussi décédée comme vous aurez su. Priez pour moi, ma toute chère fille, afin que j'imite les vertus de ces chères âmes, car je crois que c'est pour cet effet et afin que je m'amende que Notre-Seigneur me laisse tant çà-bas. Je disais l'autre jour à nos Sœurs que je n'ai point de mal que trop de santé. La très-sainte volonté de Dieu soit faite en tout et partout : sa Bonté nous fasse la grâce de ne vouloir éternellement que cela. Croyez, ma très-chère fille, que je suis en son saint amour très-absolument et de cœur toute vôtre, avec la sincérité de cœur que vous connaissez.

Conforme à uue copie de l'original fjardé à la Visitation de Riom.

LETTRE MDCLXII

A MONSEIGNEUR ANDRÉ FRÉMYOT

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