SON FRÈRE, ANCIEN ARCHEVÊQUE DE BOURGES, A PARIS
Joie de la Sainte en voyant la résignation de son frère dans une perte temporelle. Elle applaudit à ses projets de retraite.
vive -J- jésus!
[Annecy, 1639.]
Monseigneur,
J'ai su par ma très-chère Sœur la Supérieure de Paris la part que notre bon Dieu vous a donnée aux calamités dont il plaît à sa souveraine Providence de châtier son peuple, et comme vous avez reçu cette affliction avec telle douceur d'esprit et soumission amoureuse à Dieu, que chacun en a été grandement édifié. J'en ressens une consolation si entière, que je ne la puis exprimer; car je vois en cela le soin spécial que Notre-Seigneur a de votre avancement en son saint amour, vous voyant enrichi par cette perte temporelle de très-grands trésors spirituels, dont le moindre vaut mieux que la possession de tout le monde. Je me souviens toujours de ce que notre Bienheureux Père disait : « Qu'une once de vertu pratiquée parmi les tribulations, valait mieux que cent mille livres opérées dans la prospérité; car c'est où le vrai amour se montre, » Béni soit éternellement notre bon Dieu, qui vous a visité en ses miséricordes! Oh! que vous êtes heureux, mon très-cher seigneur, de pouvoir dire avec tant de courage et indifférence : Le Seigneur m'avait donné ces abbayes, le Seigneur me les a ôtées : le saint Nom du Seigneur soit béni! car c'est sa grâce qui fait cela en vous.. Encore une fois, j'en bénis la souveraine douceur et l'en remercie.
Par la dernière lettre que j'ai reçue de vous, vous me disiez comment Notre-Seigneur vous sollicitait d'avancer votre sainte retraite, que dès si longtemps II vous a inspirée. Mon Dieu ! que
cela me console! car j'espère que vous disposez vos affaires pour y correspondre en la manière que vous penserez lui être plus agréable; mais je vous supplie, ne changez nullement le dessein d'une retraite modérée, si Notre-Seigneur ne vous fait voir clairement autre chose de vous. Je suis en son amour pour jamais, Monseigneur, votre, etc.
LETTRE MDCLXIII
A LA MÈRE MARIE-SUZANNE MANGOT
SUPÉRIEURE A SflI.\'T-FLOUR '
Regrets du trépas de la Mère M. M. des Roches, éloges de ses vertus. — Nouvelles du monastère d'Alby. — Mgr de Toulouse désire confier à la Visitation la réforme d'une abbaye. — La Supérieure commet une faute quand sans motif elle ne fait pas rendre compte aux Sœurs tous les mois. — Le bon exemple produit plus de fruits que les paroles. — Comment agir quand on travaille à réformer une
maison religieuse.
vive f jésus!
[Annecy, 1639.]
Ma très-chère fille,
C'est avec juste sujet que vous ressentez la séparation de feu notre très-chère Sœur [M. Michelle des Roches] ; car outre les nonpareilles obligations que votre monastère lui avait, l'ayant établi et servi si dignement, c'était une àme digne d'être chérie, et la mémoire de laquelle sera toujours en bénédiction dans votre communauté. Pour moi, je l'aimais avec une estime singulière. Il faut en notre douleur acquiescer doucement à la volonté de Dieu, le remerciant de ce qu'il nous a fait jouir quelque temps
1 Cette Religieuse, professe de Montferrand, avait succédé à la Mère M.- Michelle des Roches dans le gouvernement de la communauté de Saint-Flour. En 1638, elle eut à s'occuper de l'établissement du monastère d'Alby, qui trois ans plus tard se plaça sous sa conduite. Elue Supérieure à Montferrand en 1660, elle contribua à la fondation de Thiers, eut la joie de faire célébrer dans son monastère les fêles de béatification de saint François de Sales, et celle de se voir remplacée à la fin de son second triennat par la Mère Fr. -Madeleine de Chaugy.
de ses fidèles services. Non, je vous assure, ma fille, je ne suis point fâchée ni ai désapprouvé le voyage que celte défunte fit pour vous mener la nièce de Mgr votre digne prélat, le sujet était hors de toutes considérations; et l'état de la santé de cette bonne Mère méritait qu'on fit quelque essai si on pourrait la conserver. Dieu a purifié cette chère âme par un chemin pénible où elle a fait paraître une généreuse vertu.
C'est un sujet de glorifier Dieu de l'avancement de notre cher monastère d'Alby ; mais toutes ces grandes louanges ne nous doivent servir qu'à nous approfondir bien avant dans notre néant, et prendre des profondes racines dans la sainte humilité. — Il faut bien considérer si nos Sœurs ont des filles solidement vertueuses, je veux dire vraiment humbles, pour rendre les services à cette bonne abbesse que Mgr de Toulouse désire , et pour travailler à cette réforme. Cela étant, il ne sera que bien de seconder les intentions de ce bon prélat, puisque tout tend à la gloire de Dieu et au bien des âmes, et encore à notre établissement dans Toulouse, qui serait d'un très-grand bien; car c'est non-seulement une bonne ville, mais encore toute sainte.
Bon Dieu ! ma très-chère fille, que dites-vous? que vous passez souvent deux mois sans faire rendre compte à nos Sœurs? Au nom de Dieu ne commettez jamais ce défaut. Confessez-vous de l'avoir commis et en demandez pardon à Dieu et à votre Règle. Grâce à Dieu, il ne m'est jamais arrivé, nonobstant ma grande surcharge de lettres, et la grandeur de cette famille, de manquer à cette observance.
J'écris de bon cœur et de ma main à la chère petite abbesse, très-contente que je suis que Dieu l'ait amenée parmi nous. Quant à ce prieuré, ma très-chère fille, au nom de Dieu, ne nous avançons point sur le bien d'autrui; et si quelque maison de l'Ordre de ces bonnes Sœurs prétend à leur réforme, cédez de bon cœur. Dieu ne nous ayant commises que pour travailler à notre petit Institut, les autres ouvrages ne sont que des petits
accessoires , auxquels pourtant nous nous devons tenir trèshonorées de travailler, et nous y employer fidèlement quand Dieu et nos Supérieurs le veulent, tâchant, autant qu'il sera possible, de donner satisfaction à chacun, ce qui est bien difficile dans de telles entreprises, esquelles il faut se résoudre à une généreuse patience, et faire plus de fruits par le bon exemple que par les paroles; car ces anciennes Religieuses, et certes presque tout le monde, prennent plus garde à ce qu'elles voient faire, qu'à ce qu'elles entendent dire- et n'est pas bonnement imaginable combien elles sont soigneuses et surveillantes. Il ne faut point de prime abord leur ôter toutes leurs petites libertés, mais seulement leur faire voir la beauté et le mérite de la sujétion religieuse. Certes dans ces anciennes abbayes et dans ces prieurés, il se trouve d'ordinaire de très-bonnes âmes grandement disposées au bien; et nous devons nous tenir grandement honorées de leur apprendre ce que par la grâce de Dieu notre Bienheureux Père nous en a appris. — Adieu, ma trèschère fille, je suis de cœur parfaitement toute vôtre.
LETTRE MDCLXIV