A GRENOBLE
Comment combattre des craintes sur la prédestination. — Saints encouragements.
VIVE f JÉSUS.'
[Annecy, 1640.]
Ma pauvre très-chère fille,
Eh bon Dieu! que je vousj porte de compassion de vous savoir ainsi toujours travaillée sur les doutes de votre salut. Ma fille, ne sauriez-vous une bonne fois vous abandonner à Dieu, lui laissant le soin des choses de l'avenir, et prendre celui de faire le mieux que vous pourrez en cette vie, selon la sainte liberté qu'il nous a laissée de tendre notre main et choisir ce que nous voudrons? Eh! ma fille, choisissez le parti du bien; car, dès le moment que vous le ferez, il vous donnera de la consolation, et la suite de nos passions et du mal ne nous fournira jamais que des angoisses. Courage donc, ma très-chère fille; car je vous dis de la part de Dieu que si vous vous faites violence pour ne point offenser grossièrement cette infinie Bonté et faire ce que vous pouvez pour son amour et votre salut , que vous ravirez le ciel. Je ne puis m'ôter une sainte espérance de ce bonheur pour vous, quand je me souviens des lumières et des attraits que vous avez reçus pour votre vocation. Courage donc encore une fois, ma très-chère fille, je vous en conjure. Faites les actions intérieures et extérieures qui sont en votre pouvoir, et attendez en patience le moment que Dieu a destiné
à votre délivrance. II se faut faire violence. Vous avez l'assistance de ma très-chère Sœur, votre bonne Mère; suivez ses conseils. Je prierai et ferai prier pour vous, car je vous chéris de cœur, et vous souhaite le vrai bien.
Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Cbarobéry.
LETTRE MDCLXIX (Inédite)
A LA MÈRE AXXE-CATHERINE DE BEAUMOXT
SL'PÉSIELRE A PIGXEROL
Affaires d'intérêt. — Avis pour la direction de quelques Religieuses. — Dieu a retiré de ce monde quatre Supérieures de rare vertu.
vive -*• JÉSUS !
Annecy, 19 février 1640.
Ma très-chère fille,
Nous avons reçu vos deux lettres, datées du 7 janvier et 10 février. Je vous assure, ma très-chère fille, que ce m'était une grande consolation d'apprendre de vos nouvelles. Je bénis et rends grâces de tout mon cœur à notre bon Dieu des grandes charités et assistances que sa très-douce Bonté vous fait, par l'entremise de tant de bonnes âmes. Je suis bien aise de voir que, par ce moyen, vous meublez un peu votre sacristie.
Nous avons déjà écrit deux ou trois lois à ma Sœur la Supérieure de Besançon, touchant la censé qu'elle vous doit; nous attendons la réponse pour savoir comme vont les monnaies en ce pays-là, afin de se pouvoir accommoder; les pistoles y sont beaucoup plus hautes qu'en ce pays-ci, ni qu'au vôtre. Vous devez, tant qu'il vous est possible, prendre vos pistoles qui soient de poids, plutôt que de rabattre sur les autres qui ne le sont pas. Il sera mieux , ma très-chère fille, que vous écriviez tout confidemment à ma très-chère Sœur la Supérieure de Lyon, qu'elle vous fasse un mot de l'assurance de l'argent que vous lui avez envoyé, signé de ses conseillères.
Nous n'avons point reçu de vos nouvelles par la voie de M. de Châtillon, ni su aucune de ses nouvelles. Nous ne manquerons de faire la communion selon votre désir pour M. le comte d'Harcourt, afin qu'il plaise à Dieu seconder ses bons desseins '. Je connais et me souviens fort bien de M. N. , je lui écris et lui envoie des lettres de ses parents de Paris. Je le remercie des assistances qu'il vous fait. Je vous envoie aussi une lettre pour M. le marquis de Pianesse, que je vous prie lui présenter de ma part;, c'est un saint en sa condition que ce bon marquis. Je vous sais bon gré et vous remercie, ma très-chère fille, des soins que vous avez de nos pauvres chères Sœurs de Turin, je ne puis m'empêcher d'en être en peine. Les neuf pistoles que M. le marquis vous a données pour elles seront de leur part pour la censé des six cents ducatons, que nous vous devons à six et quart, encore y a-t-il quarante sous par-dessus; et, par ce moyen, nous ne pourrons pas l'envoyer à Grenoble, selon que l'on nous en prie, mais nous ferons tout notre possible, d'avoir au plus tôt celle qui vous est due à Besançon, pour la faire tenir audit lieu de Grenoble.
Je suis extrêmement touchée de savoir que ma Sœur N. ne
'Dès son arrivée en Piémont, le comte d'Harcourt, commandant de l'armée française, s'était déclaré le protecteur de la pelite communauté de Pignerol. «Ce vertueux général, voyant que ses forces n'étaient pas égales à celles des Espagnols, crut (disent les anciens Mémoires) que, pour mettre la victoire dans son parti, il fallait avoir recours au Dieu des batailles. Il promit là-dessus d'envoyer cinq cents livres au monastère de Pignerol; l'on sut bientôt après qu'il avait battu le marquis de Léganez, emporté la ville de Turin, et fait une des plus belles actions qu'on lise dans l'histoire. Il disait lui-même qu'il attribuait ce glorieux succès aux prières de la Mère Anne-Catherine de Beaumont, qui, pour les rendre plus efficaces, entreprit, nonobstant sa pauvreté, de faire assister et visiter les pauvres soldats malades. Comme pour récompenser cette charilé, Dieu permit qu'un commissaire général de l'artillerie du Roi s'aperçût que le monastère manquait de cloches; aussitôt il envoya du métal en telle quantité, qu'il suffit pour toutes celles dont on avait besoin. »
profile pas des bonnes lumières que Dieu lui donne , et de ce qu'elle se laisse toujours aller dans ses abattements d'esprit. J'espère pourtant que Notre-Seigneur bénira votre travail et soin ; je vous la recommande toujours plus. Je n'ai pas souvenance de vous avoir écrit de lui proposer le changement de maison, car elle ne saurait être mieux qu'auprès de Votre Charité; elle me mande dans sa lettre que jamais pensée ni désir de changement de maison n'est entré dans son esprit, me disant avec beaucoup de connaissance d'elle-même, que partout elle se portera elle-même, me protestant que si l'on met cela à son choix, qu'elle ne changerait pas de Supérieure pour toutes celles qui sont en l'Institut, que si elle a quelques petits exercices, ils sont causés par sa propre infirmité et misère, et non pour aucun chatouillement de dégoût. Voilà ses propres paroles , en me témoignant grand désir pour travailler à son amendement. Je lui écris pour l'y toujours exhorter le plus qu'il m'est possible. La petite que vous tenez par aumône ne doit pas tenir place au nombre des six, et partant vous pouvez recevoir la parente de M. le grand vicaire. Vous pouvez aussi recevoir celles que l'on vous présentera pour retirer en ce temps-ci , et après que notre bon Dieu aura donné une sainte paix vous, garderez seulement celles qui vous seront propres; car je crois, ma chère fille, qu'il sera mieux, pour le bien de votre maison, de les recevoir comme cela, que de prendre en tant de divers monastères de Religieuses, lesquelles ne se rencontreront peut-être pas telles qu'on les désire; car difficilement donne-t-on celles qui sont de grand service, car elles sont rares. Néanmoins, je vous laisse faire ce que vous trouverez bon. — Je suis fort aise de quoi vous me dites que ma Sœur N. a profité des exercices de sa solitude, et marrie de quoi ma Sœur N. [une ligne illisible]. Je lui dis nettement en notre passage qu'elle ne devait prétendre revenir ici ; elle a grand tort d'être si peu reconnaissante des charités que la Religion lui a faites.
Pour ce qui est de vous déposer cette année, certes, ma trèschère fille, je ne le désire nullement; car la gloire de Dieu et le bien de votre maison ne le requièrent pas, et j'espère que dans ces quatre années suivantes Dieu vous donnera une meilleure saison , et que vous mettrez cette pauvre maison en bon état, moyennant sa sainte grâce. Mais je vous conjure, ma trèschère fille, de vous conserver le mieux qu'il vous sera possible. Hélas! vous voyez comme il plaît à notre bon Sauveur de tirer toujours à soi de nos meilleures plantes pour la guide des maisons. Voilà que l'an passé II en tira quatre : celle de Besançon, la déposée de Draguignan, et les Supérieures de Rennes et de Montferrand , qui étaient des âmes rares et de grande utilité à l'Institut et à leurs maisons. Béni soit son saint Nom ! mais cependant je crois que sa Bonté a bien agréable que celles qu'il laisse, et surtout les anciennes, qui sont les piliers, se conservent. Ma très-chère fille , faites-le donc, et vous faites soulager aux écritures par cette bonne Sœur N. Je suis certes touchée de sa voie ainsi sèche; que Votre Charité l'anime tant qu'elle pourra, je l'en supplie, bien que je sache que vous n'y manquez pas. Ma très-chère fille, ce m'est une grande consolation de voir l'assurance et confiance que vous avez en l'invariable , constant et ancien amour que je sens en mon cœur pour le vôtre ; il ne s'y peut rien ajouter. Persévérons ainsi pour la gloire de Dieu, que je supplie vous combler de son saint amour. Je vous conjure , ma très-chère fille, priez pour moi, j'en ai besoin. Je salue M. le grand vicaire, lui souhaitant tout bonheur, et toutes nos chères Sœurs.
Couforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Toulouse.
LETTRE MDCLXX
A MONSIEUR NOËL BRILART, COMMANDEUR DE SILLERY
A TARIS
Empressement avec lequel les Prêtres de la Mission ont été reçus en Savoie. Dispositions prises pour l'ameublement de leur maison.
vive -f- JÉSUS !
[Annecy, 1640.]
Mon très-cher et cordial Père,
Votre chère âme soit entièrement comblée des grâces du divin Jésus et des suaves douceurs de sa très-sainte Mère!
Vos Missionnaires arrivèrent il y a huit jours '. Ils ont été reçus de Mgr de Genève et de ses bons ecclésiastiques avec tant de joie et louanges à Dieu, que rien plus. Pour nous, mon trèscher Père, je ne saurais vous exprimer notre consolation; certes elle est accompagnée d'une reconnaissance autant grande que je puis envers notre bon Dieu, et envers vous, mon vrai et cher Père, à qui cette souveraine Providence a voulu donner, et comme je crois, par les intercessions de notre Bienheureux Père, une si sainte inspiration dont l'accomplissement donnera une éternelle gloire à Dieu par le salut [d'un nombre] infini d'âmes. Oh ! la grande œuvre, mon très-cher Père! et je crois par vos fondations que le même bien est communiqué encore à d'autres évêchés. Béni soit Celui qui vous a choisi pour des œuvres de si grand mérite, et desquelles votre récompense sera incompréhensible. Je ne vous saurais dire ce que je ressens d'une si haute grâce qui vous est communiquée, sinon louer Dieu et le supplier de parachever son ouvrage en vous, portant
1 D'après les Mémoires de la Mère de Chaugy, les Prêtres de la Mission arrivèrent à Annecy en février 1640. On voit par les Lettres de la Sainte de quel pieux empressement, de quelle vénération les Fils de Saint-Vincent de Paul furent l'objet dans cette catholique Savoie, où, jusqu'à la révolution de 1793, ils travaillèrent avec un zèle infatigable soit à la formation du clergé, soit à l'évangélisation du peuple.
voire chère âme , qui nous est si précieuse, dans la plus élevée et pure perfection que sa souveraine Providence vous a destinée.
Je ne vous dis rien, mon tout cordial et vrai Père, de la réception que l'on a faite à vos Missionnaires en la paroisse où ils travaillent , car ils vous le doivent écrire : chacun montre une sainte jubilation en l'espérance des fruits que l'on prévoit de cette sainte fondation. Je trouve que le revenu que vous leur assignez est suffisant; et quand les monnaies seront ici de prix égal à celles de la France, je pense qu'il y aura quelque chose de reste pour les ordinants ; car, vivant en communauté, j'estime que cinq cents livres, monnaie d'ici, seront suffisantes pour chaque personne, qui seront, pour eux six, trois mille livres, et qu'il pourrait en rester mille pour les autres dépenses; car, quand les monnaies sont égales, seize cents livres de France valent ici quatre mille livres.
Pour ce qui est de leur ameublement, Mgr de Genève a voulu y contribuer, de sorte que nous le faisons par moitié, selon notre petit pouvoir; car l'on a grand'peine d'avoir de l'argent ici, tant ie peuple est accablé. M. le commandeur de Compesière a promis sa maison pour les loger. Us seront fort bien, en attendant qu'on leur ait bâti un petit logement, à quoi votre débonnaireté, mon très-cher Père, a voulu pourvoir par sa charité incomparable, dont je vous remercie de tout mon cœur. Pour ce qui est d'acheter du fonds pour les rentes, j'ai prié des amis de veiller pour cela; mais tout est tellement littéral en ce pays, à cause que chacun fait des substitutions, et que rien ne s'y achète par décret, comme en France, qu'il est fort difficile d'acheter sûrement. Nous n'avons que trois fonds qui tous courent fortune de nous être ôlés, bien que l'on ait été fort circonspect aux achats; de sorte qu'il faudra du temps pour bien trouver. Cependant, mon très-cher Père, la maison de Saint- Lazare fournira à ces bons Missionnaires.
LETTRE MDCLXXI
A SAINT VINCENT DE PAUL
A PARIS
Arrivée des Prêtres de la Mission à Annecy. Joie avec laquelle ils ont été accueillis. Observations sur quelques-uns d'entre eux.
vive -J- JÉSUS !
[Annecy, 1640.]
Mon très- cher Père,
Béni soit notre divin Sauveur qui nous a amené vos chers enfants heureusement, pour sa très-grande gloire et pour le salut de plusieurs. Chacun en est réjoui en Xotre-Seigneur : mais certes, Mgr de Genève et moi nous en recevons une consolation indicible; et il nous semble que ce sont nos vrais frères, avec lesquels nous sentons une parfaite union de cœur, et eux avec nous, dans une sainte simplicité, franchise et confiance. Je leur ai parlé, et eux à moi, comme vraiment si c'étaient des Filles de la Visitation. Ils ont tous une grande bonté et candeur. Le troisième et cinquième ont besoin d'être aidés pour sortir un peu d'eux-mêmes; je le dirai auSupérieur, qui est, de vrai, un homme capable de cette charge. M. Escart est un saint. Je leur ai donné à chacun une pratique; je fais tout cela, et le ferai toujours, Dieu aidant, avec grand amour, pour vous obéir, mon très-cher Père, et pour notre commune consolation; car vraiment il y en a beaucoup à parler à ces chères âmes. Le bon Père N. m'a déclaré ses difficultés fort naïvement : c'est un cœur vertueux et bon jugement; mais il aura peine à persévérer. Je l'ai fort prié de ne penser ni à sortir ni à demeurer, mais à s'appliquer à bon escient à l'œuvre de Dieu, et se bien abandonner et confier en sa Providence. Je voudrais qu'il s'affermît, car il est de bonne espérance. Enfin ils sont tous aimables et ont donné grande édification en cette ville les trois jours qu'ils y ont demeuré, et ressemblent bien l'esprit de mon très-cher bon Père.
LETTRE MDCLXXII