A LA MÈRE ANNE-MARIE DE LAGE DE PUYLAIRENS
SUPÉRIEURE A POITIERS
Souhaits de bonne année. — Sainte mort de Sœur M. A. de Bigny. — Nomination du Père dora Juste à l'évèché de Genève. — Nouvelles des Sœurs de Turin.
vive f jésus!
Annecy, 24 février 1640.
Ma très-chère et très-aimée fille, Comme c'est la coutume au commencement des années, de faire de bons souhaits sur ceux que Ton chérit, mon cœur, qui aime tendrement le vôtre très-cher, ne veut pas passer plus avant dans cette année nouvelle sans vous saluer cordialement avec ma très-chère Sœur M. -Angélique de Bigny, priant le divin Sauveur qu'il nous fasse la grâce de passer si fidèlement nos années périssables à son divin service, que sa miséricorde nous soit appliquée, et que nous le bénissions toutes ensemble dans sa très-sainte éternité. Ma très-chère fille, il y a bien si trèslongtemps que je n'ai point eu de vos chères nouvelles, que je vous assure que le temps m'en dure, n'ayant reçu aucune de vos lettres depuis mon retour de Turin. Je crois, sans doute, qu'elles se perdent; car votre bon cœur m'est trop cordial pour demeurer si longtemps sans me mot dire. Voilà ce que je crois de vous, ma très-aimée fille, en vous priant de me donner la consolation de vos chères nouvelles et de ma chère Sœur M. -Angélique [de Bigny], laquelle l'on m'a écrit qui devient toute fort infirme. Je lui compatis bien fort; mais, d'autre côté, je l'estime bien heureuse d'avoir à souffrir pour glorifier Dieu, par sa patience et résignation l. Sa divine Bonté voit bien que
1 En écrivant ces lignes, la Sainte ignorait que le 2 février cette chère victime était allée présenter au Seigneur ses longues expiations. Pendant les deux ans et quelques mois de son séjour à Poitiers, « elle souffrit une agonie intérieure fort pénihle par laquelle elle honorait l'agonie sacrée de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Lorsqu'il fallut laver son pauvre corps pour l'ensevelir, on s'aperçut qu'elle avait gravé sur son cœur un Nom de Jésus de la hauteur et
je suis indigne de cette grâce, me faisant part de beaucoup de santé pour mon âge de soixante-neuf ans. Priez pour moi, ma très-chère fille, afin que tous les moments qu'il plaira à cette souveraine volonté me laisser en cet exil, soient employés à sa gloire et selon son bon plaisir.
Je crois, ma très-chère fille, que vous savez maintenant comme la divine Providence nous a donné pour évêque en ce diocèse le Révérend Père dom Juste, qui était le commis du Saint-Siège apostolique pour les affaires de la béatification de notre Bienheureux Père. Je le recommande à vos prières; il est tout incommodé. Je vous conjure aussi, ma très-chère fille, de bien faire prier pour nos chères Sœurs de Turin, qui sont toujours dans les hasards de la guerre. Nôtre-Seigneur les a préservées jusques à maintenant, bien que des [boulets] de canon soient entrés jusque dans leur chambre, noviciat et cuisine. Tout ce pauvre pays est bien à plaindre : mais c'est le peuple de Dieu ; sa Providence sait où elle veut faire aboutir tous ces maux.
Nos deux communautés d'ici vont avec grande bénédiction en l'observance. Dieu nous fasse la grâce d'augmenter tous les jours en cet heureux chemin : c'est le seul bien que je souhaite à toutes vos chères filles, que je salue et embrasse cordialement par votre chère entremise, et vous conjure, ma chère fille, de me bien recommander à leurs prières, et je crois de votre bonté et charité que vous n'oubliez pas es vôtres celle que vous savez qui est du meilleur de son cœur votre, etc., que je vous assure être parfaitement et sincèrement toute vôtre. Mais, ma fille, je vous conjure, et toutes nos Sœurs, de bien prier Dieu pour moi.
Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Poitiers.
de la largeur de quatre doigts ; il en sortit une odeur si suave que toutes les Religieuses en furent embaumées et confirmées dans l'estime qu'elles avaient de la vertu de cette très-honorée Sœur. » [Extrait d'une lettre de la Mère A. M. de Loge de Puylaurens gardée aux Archives de la Visitation d'Annecy.)
ANXEE 1640. 22:
LETTRE MDCLXXIII
A U\!E SUPÉRIEURE DE LA VISITATION
La douce gravité est nécessaire à une Supérieure. — Les écrits de saint François de Sales doivent faire la lecture ordinaire de ses Filles. — Décision sur un point touchant les élections.
vive -j- jésus!
Annecy, 27 février 1640.
Ma très-ciière fille,
Que vous dirai-je sinon que Dieu veut que vous travailliez à vous rendre suave, douce et gracieuse, mais non point molle, ni trop caressante; mais dans cette douce et humble gravité qui rend nos petits labeurs utiles auprès des âmes.
Cette bonne novice est bien heureuse de n'avoir point de volonté que celle de ceux qui la gouvernent. En cela elle a une bonne partie de sa besogne faite. Dieu lui fasse la grâce de persévérer en cette bonne simplicité et démission d'elle-même, car aiusi elle fera un doux et heureux voyage à la perfection. Je suis grandement consolée de voir votre communauté si retirée des communications au dehors, et si affectionnée à pratiquer et lire les écrits de notre Bienheureux Père. C'est le grand moyen pour nous maintenir en santé spirituelle, de vivre du pain que ce bon Père nous a laissé : il est uniquement propre pour nos estomacs. Dieu nous fasse la grâce de ne rien chercher hors delà1.
1 Sainte J. F. de Chantai inculqua toujours à ses Filles l'importance de s'adonner à la lecture des Livres de l'Institut préférablement à tout autre : « Il ne faut pas être chiche, dit-elle une fois, de mettre plusieurs Livres du « Bienheureux dans la chambre des assemblées , afin que toutes les Sœurs « en puissent avoir. A Nessy, il y en a trois de chaque sorte : d'Amour de « Dieu, de Philothée, d'Entretiens, d'Êpitres, de Vies, de Coutumier et de « Réponses. En somme, toutes ces lectures-là sont le vrai pain des Filles de « la Visitation. Il y en a aussi à l'infirmerie et au noviciat, afin que partout « l'on se nourrisse de cette doctrine. » (Déposition des contemporaines de la Sainte.)
vin. 15
Quant à ce que vous me demandez si l'on peut mettre Supérieure une fille qui n'est pas légitime, notre Bienheureux Père lui-même a résolu cette demande, et dit que les enfants ne peuvent être maîtres de leur naissance et ne portent pas l'iniquité de leur père et mère. Croyez-moi, ma fille, où est la vraie vertu, le reste ne peut nuire. Notre-Seigneur n'est point acceptant des personnes. Sainte Brigitte était bâtarde d'un esclave, et Dieu ne laissa pas de la choisir pour son épouse et de la rendre illustre et renommée en son Eglise. Cet exemple nous doit suffire pour repousser les raisons de la prudence humaine. Je me souviens que notre Bienheureux Père me parlant une fois sur le sujet d'une réception, me dit que véritablement il n'aurait pas agréé que l'on reçût si facilement les filles illégitimes que les autres, qu'il les fallait un peu plus considérer et prendre garde à la bonté et douceur de leur naturel ; et quant à ce qui est de les mettre en supériorité, qu'il n'y avait point de danger, pourvu qu'elles eussent les vertus et les talents requis; et qu'il fallait encore prendre garde de les envoyer en des lieux où leur naissance ne fût pas un sujet d'abjection.
Vous m'avez fait grand plaisir, ma fille, de m'envoyer l'état de votre petit temporel : il n'est pas suffisant pour vous mener jusqu'au bout de l'année; mais il faut souffrir avec tout le monde qui souffre en ce temps de misère, user de ménage, se passer [contenter] de peu , et pratiquer en tout la sainte pauvreté, et Dieu nous enrichira de son pur amour, auquel je suis vôtre.
LETTRE MDCLXXIV