A LA MÈRE MARIE-SUZANNE LESCALOPIER
SUPÉRIEURE A POITIERS
Vertus nécessaires à une Supérieure. — Eloge de la Sœur A. M. de Lage àe
Puylaurens.
VIVE j JÉSUS !
Annecy, 3 juin 1640.
Ma bonne et très-chère Soeur,
Dieu m'a donné assez de connaissance de votre chère àme, pour me bien ressouvenir de Votre Charité, sur laquelle je suis très-aise que le sort soit tombé pour la conduite de cette chère maison, espérant que Notre-Seigneur en sera glorifié. Ma Irèschère Sœur, tenez-vous très-humble devant sa divine Bonté, et vous verrez que, marchant en sa présence avec cet esprit de bassesse et méfiance de vous-même, vous confiant en son divin secours, qu'il vous bénira et toute votre famille. Je vous conjure, ma très-chère fille, de faire tout votre gouvernement dans
'Celte Religieuse, nalive de Paris, avait été reçue au monastère de Bourges sur la recommandation de sainte J. F. de Chantai , et envoyée quelques années plus tard à la fondation de celui de Poitiers. En 1640, elle fut élue pour succéder à la Mère A. M. de Lage de Puylaurens, a* °c laquelle elle alterna pendant trente ans dans le gouvernement de cette communauté. De bonne heure la Mère M. -Suzanne comprit que le Seigneur Jésus lui serait un Epoux de sang : elle sut apprécier cet honneur, et recevoir avec joie les souffrances et les humiliations qui remplirent sa vie, avouant que « Dieu lui faisait en ces occasions des grâces toutes particulières, et qu'elle ne goûtait jamais tant de douceurs ». Menant sur la terre une vie toute séparée des sens, toute dirigée parles lumières célestes, une vie toute d'immolation et de sacrifices, elle fut, selon son désir, « la perpétuelle victime de la croix et de l'amour divin ». Ce feu sacré consuma tout ce qui était humain dans son être, et l'abîma elle-même dans le sein de Dieu, le 24 juin 1671. {Année Sainte, VI' volume.)
cet esprit d'humilité, de rondeur et simplicité, de douceur et de suavité, mais qui n'empêche pas la gravité et fermeté avec laquelle une Supérieure doit agir pour maintenir et faire marcher chacun dans une fidèle observance, autant qu'il se pourra. Tenez-vous fermement appuyée en la sainte confiance en Dieu, et après cela aux bons et sages avis de ma très-chère Sœur la déposée : je suis assurée de sa véritable vertu qu'elle sera, dans votre communauté, un flambeau de bon exemple par son humilité, recueillement et exactitude.
Vous avez bien raison, ma très-chère fille, de désirer qu'elle demeure en votre maison ; aussi n'avons-nous garde de penser à l'en tirer, voyant bien qu'étant toute naissante comme elle est, sa présence y est nécessaire pour l'utilité de votre monastère et le soutien et consolation de votre bon cœur, que je supplie derechef, non-seulement de s'approfondir continuellement devant Dieu, mais aussi de s'élargir incessamment en la confiance de ce divin Sauveur qui, vous ayant mis le fardeau sur les épaules, ne manquera jamais à vous donner, comme dit la Règle, « la force et la lumière dont vous avez besoin » , pourvu que votre âme ait là un filial recours. Je supplie sa Bonté vous en faire la grâce, et vous, ma très-chère fille, je vous conjure d'avoir un peu de souvenir de mes très-grands besoins devant ce bon Dieu, en l'amour duquel je suis d'un cœur sincère, votre très-humble et indigne Sœur et servante en Notre-Seigneur, toute vôtre de cœur.
Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Poitiers.
LETTRE MDCCIII
A LA MÈRE MARIE-SUZANNE BAUDET
SUPÉRIEURE A NEVERS
Reinercîments pour l'envoi d'une serviette de communion. — Divers points d'observance relatifs à la clôture et aux vêtements.
vive •}• JÉSUS.'
Annecy, 1 juin 1640.
Ma très-chère fille,
Loué soit le Très-Saint Sacrement de l'Autel !
C'est au jour de la solennité de la fête du Saint-Sacrement que j'emploie l'occasion de vous saluer cordialement et de vous dire que nous avons reçu votre boîte, et, comme je pense, toutes vos lettres. N'en soyez donc plus en peine, mais recevez, s'il vous plaît, de la part de notre communauté et de nous, le trèshumble remercîment que nous vous faisons de la belle serviette de communion que vous nous avez envoyée, laquelle, selon votre intention, nous avons offerte à notre Bienheureux Père, et l'avons soigneusement serrée avec l'ornement de la tant désirée canonisation. Vraiment, ma chère fille, vos Sœurs travaillent merveilleusement bien; nos Sœurs, quoique assez bonnes ouvrières, ne sauraient tant faire; il est vrai qu'elles ne savent pas ce point à deux envers. Embrassez chèrement nos Sœurs qui ont fait ce bel ouvrage, et leur dites que nous souhaitons que leur âme soit le blanc et très-pur fond sur lequel le divin Epoux trace et travaille à son gré, sans qu'elles y apportent aucune résistance. Et, bien que toute la communauté ne soit pas brodeuse, nous souhaitons en faveur de la sainte unité que la charité a établie entre nous, que toutes aient part à nos remercîments et à nos souhaits, comme nous désirons que toutes nous fassent part de leurs prières, afin que nous employions ce saint temps selon les intentions de notre Mère la sainte Eglise '.
J La première moitié de cette lettre est extraite de la Fondation de Nevcrs. La date du 25 octobre que lui assigne la Mère de Blonay, page 5i6'"e de son édition, n'est pas admissible, puisque la Sainte dit : C'est au jour de la
Il me vient au cœur, ma chère fille, de vous recommander de ne jamais ouvrir vos portes qu'aux fondatrices ou bienfaitrices : les entrées des dames qui ne portent pas ces titres sont fort censurées et regardées de bien près; je ne vous dis pas ceci sans sujet. Vous avez un si digne prélat et père, Mgr de N., que je m'assure que sa bonté et sa piété vous soutiendront pour vous maintenir dans votre plus parfaite observance. Vous êtes bien heureuse, ma chère fille, d'être pourvue d'un seigneur si plein de mérite. Dieu vous le conserve longuement pour sa gloire et pour votre bien! — Vous vous devez rapporter à sa seigneurie pour votre catalogue, et s'il veut que vous y soyez remise, il ne faut pas résister. Soumettez vos désirs à la sainte volonté de Dieu. Si sa Providence vous veut décharger, bénissezla, et jouissez du repos pour vous humilier et tenir toujours plus proche de sa Bonté; si elle vous recharge de la Supériorité, bénissez-la encore, et travaillez avec humilité et confiance en la bonne conduite de votre maison.
Quant à ce que vous me demandez si l'on peut se dispenser de doubler les manches en été, je vous dis qu'oui; c'est une omission au Coutumier, nous l'avons mise dans les corrections. Cela sera en liberté pour les maisons établies en pays chaud, ou pour les Sœurs qui en seraient incommodées. — Oui, ma fille, la Supérieure peut dispenser de porler les petites manches dans les excessives chaleurs; mais, véritablement, je ne voudrais pas qu'elle dispensât les Sœurs de porter leurs cottes ou tuniques, cela étant tout à fait contre la modestie de n'avoir que la seule robe. Il faut que nos bonnes Sœurs s'accoutument de pratiquer la mortification aux souffrances qu'apporte la diversité des saisons, comme en toute autre chose. — Cette lettre vous sera remise par M. Duhamel, qui est de nos bons messieurs Missionnaires de cette ville. Il sort de maladie; ce qui me fait vous conjurer que,
solennité de la fêle du Saint-Sacrement que j'emploie l'occasion de vous écrire cette lettre.
s'il retombait malade et que vous le puissiez servir, vous l'ayez en recommandation, comme si c'était mon propre frère. Je salue toutes nos chères Sœurs, auxquelles je souhaite la perfection du divin amour, et suis votre, etc.
LETTRE AIDCCIV
A LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE RABUTIN
SUPÉRIEURE A THOXON
maternelles sollicitudes pour cette Supérieure et sa communauté. — La peste ravage la Provence; elle a fait une victime au monastère de Mamers.
VIVE -J- JÉSUS.'
[Annecy], 8 juin 1640.
Par le passage de Ces bonnes Sœurs converses de Sainte- Claire d'Evianje veux vous souhaiter la bonne fête, et vous dire, ma chère fille, que certes je suis fort en peine d'une nouvelle que l'on nous a dite, que le mal s'était pris de nouveau dans Thonon, et qu'il y avait sept maisons frappées. Mon Dieu! ma chère fille, n'y a-t-il point moyen que vous nous fassiez savoir un peu plus souvent de vos nouvelles? Je vous en demande au moins par la voie de M. Quêtant, et vous prie que vous vous conserviez : si le mal passait plus avant, j'ai confiance en la prudence et charité de votre bon Père M. Quêtant, qu'il pourvoira pour vous faire éviter le danger. L'on est aussi en cette ville dans des appréhensions à cause de l'abord continuel de toutes sortes de personnes. Nos pauvres maisons de Provence sont quasi touies dans le hasard, et nos Sœurs de Maraers ont la peste chez elles, leur étant décédé une petite Sœur. Voyez, ma très-chère fille, si nous avous occasion de nous mettre efficacement et effectivement entre les mains et à la merci de notre bon Dieu. Si Bonté veut que toutes nos Sœurs et nous aussi se portent bien, grâce à Dieu.
vin. 18
Ma Irès-chère fille, je vous prie que, si vous trouvez commodité, vous nous envoyiez votre grand livre des Vies que Claude- Louis a écrites pour votre monastère, sur la copie corrigée que nous vous avons envoyée, et nous vous donnerons pour Thonon celui qu'il avait écrit pour céans; car Thonon est un monastère voisin et de confiance, capable de nos rayures et colures de papier. Je désire d'envoyer au plus tôt nos livres à Paris, et m'est venu en pensée, si l'on pouvait les faire imprimer d'une impression secrète, comme les Réponses, que ce serait le mieux; autrement jamais les monastères ne les pourront avoir, et l'on ne cesse de nous les demander. Je prie nos Sœurs de Paris et Lyon de m'en dire leur pensée, et vous aussi, ma très-chère fille, qui savez assez sans que je le redise, de quel cœur je suis entièrement toute vôtre, toute, toute, en toute sincérité.
Confoime à l'original gardé ani Atchives de la Visitation d'Annecy.
LETTRE AIDCCV [Inédite)
A LA MÈRE AiYXE-CATHERINE DE BEAUMOXT
SirOIEUlK A FU;\Ë!IOL
Nouvelles de la famille de Beaumont. — On ne doit pas admettre les jeunes filles au noviciat avant leur quinzième année. — Avis relatifs à deux dames séculières. — Dangers auxquels sont exposées les Sœurs de Turin. — La peste sévit en Savoie.
vivk f jksus !
Annecy, 12 juin 1640.
MA TRÈS-B0\!yE ET TRÈS-CHÈRE FILLE,
Nous avons reçu vos lettres du 7 mai, par lesquelles je connais, ce me semble, que vous n'avez pas reçu toutes les nôtres, mais possible les recevrez-vous. Cependant, je vous dirai, ma trèschère fille, que nous avons vu, il n'y a que deux ou trois jours, le bon Père Gardien, qui certes se fait tous les jours meilleur. C'est une âme bien unie à Dieu et bien agréable à sa Bonté.
M. de Beaumont était ici la semaine passée pour les accommodements de M. du Noiret et de M. d'Epagny ; il n'y a encore rien de conclu, il doit revenir pour cela. Tous se portent bien, Dieu merci. Il fallait bien dire ce mot de bonnes nouvelles à ma très-chère fille avant que de passer à parler d'affaires.
Premièrement, ma très-chère fille, M. le grand vicaire m'aurait bien mortifiée s'il vous avait fait déposer cette année et ne vous avait pas fait faire le tour, car votre maison n'a pas besoin de perdre plusieurs mois de votre conduite, que Dieu lui rend utile. J'espère que Noire-Seigneur aura tout conduit, et que vous serez retardée jusqu'à l'année qui vient.
Je suis bien aise que la petite Vibo ait permission de ses parents d'être mise à son essai et qu'elle le désire bien; mais je sais que vous n'auriez garde de lui donner l'habit qu'elle n'ait ses quinze ans accomplis : quelquefois ces longs essais alentissent et lassent les filles. Toutefois, elle est en bonnes mains [étant entre] les vôtres, ma très-chère fille; vous saurez mieux que moi connaître ce qui sera pour son mieux : je n'en suis nullement en peine. Il n'est que bon delà tenir en haleine au sujet de la petite pour domestique, à laquelle pourtant il ne faudrait donner l'habit premier qu'à elle, crainte de lasser et refroidir, et qu'il n'est que bon aussi que celte Sœur domestique fasse un peu un grand essai. Quant à la petite Anselme, elle me parut bien gentille quand nous la vîmes; et puisqu'elle a l'âge et la bonne volonté, je crois, ma très-chère fille , que vous ne devez rien attendre pour lui donner l'habit, cela animera les autres.
Je suis bien aise que AI. le grand vicaire ait permis à la bonne madame N. d'entrer chez vous. Mon Dieu! qu'elle serait heureuse si elle pouvait ne plus penser à se remarier; mais si elle demeure paisible avec vous en qualité de bienfaitrice , certes qu'elle ferait bien pour son âme et un grand profit pour voire maison. Il faut recommander celi à Dieu, comme étant à Lui
seul à qui appartient de toucher les cœurs, et leur donner de saints désirs et de bonnes résolutions. — Quant à notre madame Blanc, de vrai, ma très-chère fille, vous feriez bien de la laisser sortir le moins qu'il se pourra, car elle a une langue qui va bien vite, non par mauvaise volonté, comme je crois, mais par naturel. Mais de penser la garder dans la maison pour lui donner l'habit, je vous assure qu'il faudrait, ce me semble, que Dieu fît un miracle en elle. Il faut avoir patience pour maintenant. Quand vous serez logées et mieux accommodées, vous serez quittes pour lui donner quelque chose, et qu'elle se loge ailleurs. Quant à moi, j'aimerais toujours mieux ce parti-là, que de charger une maison d'un esprit qui y doit apporter du trouble, vu que rien n'est désirable que le repos et la paix en la maison de Notre-Seigneur.
Vous pouvez penser, ma chère fille, si je suis en peine de nos bonnes Sœurs de Turin, desquelles nous ne pouvons avoir des nouvelles, bien que l'on nous dise qu'encore que la ville se prendrait on conservera les églises et les couvents, ce qui sera bien digne de la piété des cœurs chrétiens. Enfin nous sommes bien entre les mains de Notre-Seigneur : son éternelle Providence sait ce qu'elle veut faire de nous toutes. — Notre maison de Thonon et quasi toutes celles de la Provence sont dans les hasards de la peste, et elle est aussi en sept maisons de Chambéry, et nonobstant [les habitants] ne laissent de fréquenter partout, ce qui fait craindre qu'ils la sèmeront ici et en tout ce pays. Dieu par-dessus tout! qui fera de nous, s'il lui plaît, son très-saint et bon plaisir.
Le bon M. le grand vicaire vous surprit bien; les esprits de là sont soupçonneux. Je m'assure qu'il ne fera pas ainsi une autre fois, puisqu'il a trouvé tout en si bon ordre; et je vous assure, ma très-chère fille, qu'il n'y aurait pas grand mal, si l'on faisait telle surprise en quelques maisons : l'on n'y trouverait pas toutes choses si bien redressées, comme quand l'on
sait le jour que le Visiteur doit entrer. Enfin, ma très-chère fille, votre alarme a été courte et s'est terminée à l'édification du Supérieur, ce qui lui donnera plus d'estime et de confiance.
l/ous m'obligerez bien, ma très-chère fille, de ne vous point lasser de supporter noire pauvre Sœur N.-; votre douceur et charitable amour maternel la rétabliront, Dieu aidant, dans le bon train où je l'ai vue autrefois. J'en ai toujours de la douleur et de la compassion quand j'y pense. — Ma fille, mon âme chérit la vôtre d'un amour incomparable, et je sens que la vôtre toute chère fait le même. Dieu en soit béni et nous tienne dans son Cœur.
Conforme à une copie de l'original garde à la Visitation de Toulouse.
LETTRE MDCCVI (Inédite)
A LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE RABUTIN
SUPÉRIEURE A THOXON
Désir d'avoir de ses nouvelles. — Périls où se trouve le monastère de Turin.
vive f jésus!
J'emploie toutes les occasions pour savoir de vos nouvelles, car j'en voudrais avoir tous les jours. Je crois que vous employez toutes les occasions que vous pouvez, et je vous prie de le faire toujours.
Pour l'amour de Dieu, ayez un grand soin de conserver voire maison, et que vos hommes aillent si matin à l'eau qu'ils n'y puissent rencontrer personne. La divine Bonté vous conserve! Je vous supplie de prier et faire prier incessamment pour ce désolé Piémont, où l'on dit qu'il se doit faire de furieux combats d'ici au 5 du mois prochain. Hélas! nos pauvres Sœurs de Turin, quand je me les représente, me font grande pitié. J'ai
confiance que Dieu les soutient, et qu'elles se tiennent en paix sous sa divine protection au milieu d'une si cruelle guerre. Notre-Seigneur leur en fasse la grâce, et vous conserve et comble de son saint amour et toutes nos Sœurs.
Conforme à l'original gardé aux Arcliiies de la Visitation d'Annecy.
LETTRE MDCCVII
A UNE SUPÉRIEURE DE LA VISITATION
L'union cordiale est le caractère des enfants de Dieu. — On ne doit pas faire des avertissements pour des choses qui ne sont pas contre l'observance. Comment on les fait à Annecy. — On peut avancer Complies les jours de fête. — Chant des litanies, seconde table, quart d'heure du soir. — Les grâces extraordinaires sont périlleuses sans l'humilité.
vive -j- jésus!
[Annecy], 8 juillet 1640.
Ma très-chère et très-aimée fille,
Voilà un grand sujet de bénédiction que cette union cordiale et universelle des Sœurs les unes envers les autres, et avec Votre Charité et ma bonne Sœur la déposée. Il faut très-jalousement conserver cette paix et bonne intelligence : c'est la marque des enfants de Dieu. Vous me dites encore que tout ce qui est de l'Institut est pratiqué au pied de la lettre ; c'est un nouveau sujet de bénir Dieu pour moi, qui vous conjure de tout mon cœur de faire continuer vos Sœurs dans ce bon train par la voie d'une profonde humilité; car c'est celte bénite vertu qui vous rendra agréables à Dieu.
Au reste, ma fille, j'ai toujours eu de fort bons témoignages de la vertu de notre Sœur N., et l'on voit que Dieu a béni sa conduite. Ne permettez point aux filles de la désapprouver : si, comme il n'y a nul de parfait que Dieu, elle a fait quelque manquement par promptitude, rendez-vous sage par l'exemple d'autrui, faisant les choses plus mûrement. Si elle a fait la correction trop fréquemment et sur de légers sujets, tâchez de
vous y rendre considérée. II est vrai que la Supérieure doit avoir attention de ne point importuner l'esprit des Sœurs sur toutes sortes de menus manquements qui n'ont pas de suite, et desquels on voit qu'elles-mêmes se relèvent, et doit être aussi attentive à ce que les Sœurs ne se tracassent point l'une l'autre par de petits avertissements des choses qui ne sont pas de l'observance ni écrites. C'est un point dont nous avons prié nos Sœurs les Supérieures, et de ne point donner d'assujettissement nouveau aux Sœurs, mais de leur faire observer amoureusement ce qui est de leurs obligations. Nous avons céans une grande communauté, et il est rare que les avertissements durent l'espace d'un demi- Miserere ou d'un entier. II est vrai que, par la grâce de Dieu, cette communauté marche d'un bon pas dans les observances, et les Sœurs, quoique fidèles à se faire la charité, ne se pointillent ni surveillent les unes les autres. Vous savez, ma chère fille, que sur les coulpes et avertissements trois ou quatre bonnes paroles douces et fermes suffisent, et profilent plus que de grands discours; aussi n'est-ce pas le temps de les faire.
Si les Sœurs de la seconde table ont fini de dîner ou souper avant ia lecture d'un quart d'heure, elles ne sont pas obligées d'en attendre la fin. Toutefois il me semble que le temps d'un quart d'heure n'est pas suffisant pour prendre leur réfection, pour faire cette action avec la tranquillité et modestie qui doivent reluire en tous nos déportemenls. — Pour ce qui est d'avancer Complies les fêtes, nous tâchons de dire justement Ave, Maria, ou Detis, in aâjutorium, à cinq heures, et Complies et les litanies ne durent qu'environ demi-heure, en sorte que, pour l'ordinaire, l'oraison se finit quand six heures sonnent. Il faut que vous teniez l'Office trop long, ou que vous fassiez trop de fredons et façon au chant des litanies, ou que vous les disiez doubles, ce que nous ne faisons pas sinon jusqu'à Sancta Maria; puis la Sœur qui les chante dit un verset et les Sœurs, l'autre. — Ce n'est pas contre le Coutumier de faire le quart d'heure du soir
un peu plus court les jours de fêtes, bien que d'ordinaire nous le fassions céans également. Ces petites choses-là, pour le meilleur ordre de la maison, doivent demeurer au jugement de la Supérieure.
Je ne sais quasi, ma très-chère fille, que vous répondre pour celte bonne Sœur domestique; véritablement, comme vous dépeignez son esprit et sa conduite, il faudrait que ma Sœur N. n'eût point eu tout à fait de lumière pour les choses de l'esprit pour approuver et confirmer, comme vous me faites entendre, par ses avis, le chemin et le procédé de celte fille; j'ai un peu de peine à comprendre et digérer cela. 11 faut tenir ces filles attachées à la solide pratique, et qu'elles sachent s'humilier. Vous avez fort bien fait de lui faire connaître que tout cela n'est que vain amusement d'orgueil et d'amour-propre, et de la tenir basse et attachée aux exercices de sa condition. Toutes ces belles choses si hautes et spirituelles sont d'ordinaire fort douteuses; et surtout on est assuré de leur vide quand elles ne sont pas pleines d'humilité. L'Esprit de Dieu ne repose que sur les humbles, et ne remplit de lui-même que les âmes qui se vident généreusement de toutes leurs propres recherches et intérêts : lâchez de bien inculquer cette vérité en vos filles. Je les salue cordialement, et leur souhaite la plénitude des dons sacrés du Saint-Esprit et à M. votre très-bon Père spirituel.
Au reste, ma très-chère fille, je suis un peu en peine de votre fièvre; certes, voyez-vous, il vous fallait joindre à l'avis de ma Sœur N. et ne point vous laisser faire tous ces remèdes. Quand les abattements et faiblesses corporelles viennent par abstraction de l'esprit, que peuvent les médicaments, que ruiner la santé? En ce temps-là, ils ne peuvent rien sur ce mal. Il se faut divertir extrêmement, parce que la nature alors ne prend pas de nourriture, et par conséquent demeure affaiblie, c'est ce que l'expérience à la conduite a appris. Celte diète, ces bains et médecines vous onl, si je ne me trompe, acquis cette fièvre
lente, cela étant tout propre à brûler le sang de mettre feu sur feu. Quand ces abstractions et attraits extraordinaires du ciel arrivent à une âme, il faut simplement avoir patience que cela soit passé, car ils ne durent pas longtemps, et alors on peut reprendre des forces. Tenez cette maxime : quand les maux du corps viennent du feu du dedans, laissez agir ce feu sans médecine. — J'ai oublié de vous dire, ma très-chère fille, que, bien que vous puissiez quelquefois accourcir le quart d'heure, il n'en faut pas faire coutume. Il faut que nos litanies et le reste que nous chantons s'ajustent au temps que l'Institut nous a donné pour telles actions, afin que toujours, tant qu'il se pourra, l'on suive exactement toutes les heures marquées pour chaque exercice. — Adieu, ma très-chère fille, je suis de cœur votre, elc
LETTRE MDCGVIII
A MONSIEUR NOËL BRULART, COMMANDEUR DE SILLERY
a PARIS
Heureux succès dont sont courcnnés les travaux des Prêtres de la Mission.
VIVE -J- JÉSUS
[Annecy, 1640.J
Quant à vos bons Missionnaires, le fruit en est si grand qu'il ne se peut exprimer. La gloire en soit à Dieu, et la récompense à votre digne et charitable cœur, qui sera couronné du salut de tant de milliers d'âmes que ce bienfait acquiert à Dieu. Oui, mon vrai Père, je crois que cette mission en conduira plus au ciel, que ne feront peut-être douze d'autres, tant cet évêché est grand et nombreux en peuple et les âmes bien disposées; et c'est pourquoi notre bon Dieu , voyant que cette moisson est grande, a inspiré à votre charitable âme d'augmenter le nombre des ouvriers; ce qui me donne bien au cœur, avec la vue con-
tinuelle que je veux avoir de votre incomparable bonté pour nous et innombrables bienfaits, qui me font avouer ce que vous dites, que jamais je ne saurai parvenir à la connaissance de votre incomparable dilection pour moi en particulier et pour tout l'Institut. Aussi certes me semble-t-il que ce que j'en ressens ne se peut exprimer, non plus que l'amour et la révérence que Dieu m'a donnés pour vous, qui nous êtes plus que père; et vous suis plus intimement fille et très-bumble sériante qu'il ne se peut dire.
LETTRE MDCCIX
A SAINT VINCENT DE PAUL
A PARIS
Môme sujet.
VIVE f JÉSUS !
[Annecy, 1640.]
Mon très-cher Père,
Nous avons reçu la vôtre du 14 mai assez tard. Croyez que l'affection et désir que Dieu nous a donnés de ebérir et servir vos chers enfants ne produisent aucun [effet] comparable à notre dilection, qui voudrait bien avoir le pouvoir d'en faire davantage; mais ils sont si bons, qu'ils font état de peu de chose. Au reste, la sainte édification et utilité de leur vie, leurs fonctions continuelles à la très-grande gloire de Dieu et profit des âmes, font dire à chacun qu'ils sont envoyés de Dieu et que M. Codoing a l'esprit de Dieu. Notre très-bon père M. le commandeur m'écrit que, si l'on veut, il fera que la maison de Troyes fournisse encore deux Pères et un frère. Dieu sait si de bon cœur Mgr de Genève l'acceptera; car ce diocèse est de quatre cent cinquante-cinq paroisses catholiques, et cent quarante-cinq que les hérétiques tiennent, qui font six cents, mais grandes paroisses et très-populeuses. Aussi M. Codoing dit qu'il faut quatre ans
pour faire le tour. Voyez, mon très-cher Père, si l'accroissement à ce bienfait ne sera pas utilement employé. Vos chers enfants sont ravis de trouver un peuple si bien disposé ; la gloire en soit à la Très-Sainte Trinité ! Oh ! la grande couronne qui vous attend, mon très-cher père, et notre très-cher Père M. le commandeur par le bon emploi qu'il fait de ces fidèles ouvriers. Je pense que cette mission ici mettra plus d'àmes en paradis que plusieurs autres, moyennant la divine grâce.
LETTRE MDCCX
A LA MÈRE MADELEINE-ELISABETH DE LUCINGE
SUPÉRIEURE A TUIU\'
Bonheur d'une âme dépouillée et abandonnée au bon plaisir divin. — Dieu donne les inspirations nécessaires aux Supérieures qui réclament son secours. — Espoir que la communauté sera préservée de tous dangers.
VIVE -J- JÉSUS
[Annecy, 1640.]
Ma très-chère fille,
Vous avez fort bien fait de recevoir ces trois petites filles; vous les lairrez en leurs habits ordinaires jusqu'à ce qu'elles vous demandent le petit habit, et que vous jugiez à propos de le leur donner. Je regarde l'entrée de ces petites filles comme un effet de la divine Providence sur votre maison.
Ma fille, Dieu se plaît à votre dépouillement. Que vous serez heureuse si vous conservez les lumières que vous avez reçues! Il ne fallait que cette entière détermination de vous abandonner vous-même entre les mains de Dieu, vous laisser à son soin, et prendre celui d'agrandir sa gloire en vous et en vos filles, employant à cela toutes vos forces, vos affections et votre attention, sans être revêtue d'aucun intérêt, pour spirituel qu'il soit. Oh! que mon âme est contente de savoir la vôtre qui m'est si chère, en cet état si désirable! Maintenez-la en cebonbeur, et de
2«4 LETTRES DE SAIX'TE CHAXTAL.
plus en plus affermissez-vous en celte pratique, laissant à Dieu une entière liberté de vous employer selon son bon plaisir. Ma chère fille, je ne saurais vous exprimer la consolation que je ressens de cette grâce qui m'est d'autant plus sensible, qu'il y avait longtemps que je vous souhaitais dans ce dépouillement de vousmême; mais il n'appartient qu'à Dieu de faire ces coups si absolus. Je le supplie d'accomplir ses desseins en vous. Il y a un grand sujet de bénir sa Bonté qui vous a donné un si parfait amour à sa volonté et en des sujets assez amers à la nature ; c'est l'unique bien désirable en celte vie, tout le reste étant périssable. C'est ce qui donne de l'étonnement à ceux qui regardent ce qui se passe de la part des créatures qui sont mortelles, et qui vivent dans l'incertitude d'avoir un moment de vie, et néanmoins suivent leurs passions déréglées. Dieu, par sa bonté, leur ouvre les yeux et leur fasse profiter de tout ! Puisqu'une seule feuille d'arbre ne tombe pas en terre sans sa permission, dans ces dangers j'espère que Dieu vous environnera et vous servira de rempart, bien qu'il ne le faille pas tenter; car si vos Supérieurs jugeaient expédient de vous faire sortir de là pour vous mettre en quelque maison plus assurée, il le faudrait faire de bon cœur.
J'écris à M. votre vertueux confesseur ; il faut bien être reconnaissante des bontés et charitables assistances que vous recevez de lui. Dieu donne toujours aux Supérieures qui réclament son secours sans propre intérêt, les inspirations qui leur sont nécessaires pour le bien de leur maison. C'en fut une très-utile et nécessaire que celle que vous reçûtes de tirer à vous ce bon serviteur de Dieu ; il en faut avoir un grand soin, et le supplier de ne pas s'exposer tandis que les batteries dureront. Hélas I qu'il vous est d'un grand appui en toute façon! Celte certitude que j'ai en mon âme, que Dieu gouverne les maisons par les Supérieurs et Supérieures qu'il y a mis, m'empêchera d'y en destiner d'autres, ains je suis invariable en ces sentiments,
qu'il faut que les Supérieures fassent leur charge tant au spirituel qu'au temporel : et c'est une pure tentation de faire autrement, sous quelque prétexte que ce soit; ce qui se doit entendre et pratiquer selon la règle, la charité et la nécessité, tant générale que particulière ; en sorte que si la Supérieure ne peut pas faire les choses elle-même, elle vo!e et sache comme elles se font. Votre, etc.
LETTRE MDCCXI