A LA MÈRE MARIE-AUGUSTINE D'AVOUST
SUPÉRIEURE A MAMERS '
II est bon aux âmes destinées à la direction de connaître par expérience les difficultés de la vie spirituelle. — L'humilité est la vertu la plus nécessaire. — Cordiale déférence qui doit régner entre la Supérieure et la Sœur déposée; celle-ci ne devrait exercer la première année de sa déposition que les charges de conseillère et de coadjutrice ; il ne faut pas donner aux Sœurs une permission générale de lui parler on particulier.
VIVK f JÉSUS !
[Annecy], 24 août [1640].
Ma très-chère fille,
Puisque Dieu vous donnait le désir de m'écrire, vous ne le deviez pas étouffer pour les considérations que vous me dites; car pourquoi est-ce que Dieu me laisse au monde, sinon pour servir également et cordialement toutes nos Sœurs de la Visitation; et je prie Dieu qu'il m'en fasse la grâce et que ce soit à sa gloire et à leur consolation.
Voilà que Dieu vous a mise dans cette charge où quelquefois Il vous fournira des occasions de m'écrire, à quoi je corres-
1 Le Seigneur dut lancer bien des rayons de lumière et des flèches d'amour au cœur de cette Religieuse avant de la conquérir sans retour. Mais , une fois subjuguée, elle marcha rapidement dans les étroits sentiers des conseils évangéliques, prenant pour devise cette parole énergique : Rien à demi!... Ainsi livrée à la griLce, elle entendit son céleste vainqueur lui dire un jour : « Je veux détruire l'être que lu tiens d'Adam, afin qu'il ne reste rien en ton âme que ce qu'elle a reçu de Moi! » parole efficace qui produisit tout à coup un grand vide. L'Esprit-Saint s'emparant de ses puissances y opéra des merveilles et lui révéla des mystères ineffables. Dépouillée du pesant fardeau d'elle-même, le regard fixé sur le Soleil de justice et d'amour, où toutes créatures venaient pour elle s'absorber et se perdre, Sœur M.-Augustine ne trouva plus d'autre bonheur que celui de glorifier Dieu, en s'abandonnant corps et âme à l'action de la Providence.
Peu après sa profession, en 1033, il lui fallut quitter sa chère communauté de Blois pour coopérer à la fondation du monastère de Mamers qu'elle gouverna douze années. Un petit Traité de la Contemplation et
pondrai de bon cœur, me souvenant assez particulièrement de votre esprit et des bonnes lumières et affections que Dieu vous a données dès votre commencement en Religion. Il fallait bien, ma très-chère fille, que la divine Providence qui vous destinait à l'emploi où vous êtes, vous fît passer par plusieurs tribulations et tentations, pour vous fonder en la très-sainte humilité et abandonnement de vous-même en ses bénites mains, qui sont les fruits que vous devez tirer de telles tribulations, et encore pour vous apprendre, par votre propre expérience, à conduire et conforter les âmes dans ces voies si pénibles et épineuses. Enfin, ma très-chère fille, ne vous laissez point abattre par les appréhensions de cet état, ni par les désirs d'en sortir; mais tâchez de porter cette croix, doucement, paisiblement, sans regarder ni faire aucune réflexion sur ce qui se passe en vous;
des Paraphrases sur les Psaumes, composés pendant ses loisirs, ont excité l'admiration de plusieurs évèques et docteurs, lesquels ont assuré qu'elle avait trouvé le véritable sens du prophète et pouvait dire comme Salomon : u La grâce de toutes les voies m'appartient. » Après la mort de sainte J. F. de Chantai, les signalés miracles opérés en faveur de la communauté de Mamers prouvèrent l'affection de la Sainte pour le monastère et sa digne Supérieure. Il semblait qu'il y eût un défi entre les deux grands Fondateurs de la Visitation à qui gratifierait le plus cette pépinière de Religieuses d'une haute vertu. Chacune d'elles, sous l'influence de la Mère d'Avoust, semblait vouloir par l'ardeur de sa course emporter le prix et ravir le Cœur Sacré de Jésus. Ce fut le 8 janvier 1657 que le divin Maître couronna son épouse bien-aimée. Après sa mort elle devint si belle et si pleine de majesté qu'on ne pouvait la regarder sans être pénétré d'un sentiment de profonde vénération.
Le Père Nouet de la Compagnie de Jésus a rendu le témoignage suivant de la vénérable Supérieure : « Je n'ai point vu de personne plus solidement humble, ni mieux établie dans le mépris de soi-même... Les autres admireront les grâces que Dieu lui a faites; pour moi, elles ne servent qu'à me faire admirer davantage son anéantissement, et les voies que Dieu a tenues sur elle pour la conduire au point d'un parfait détachement... Je révère l'esprit du saint Evèque de Genève dans toutes les âmes que Dieu a appelées dans votre Ordre, mais je ne l'ai jamais mieux connu qu'en cette vertueuse fille. » [Année Sainte, Ier volume.)
mais regardez Dieu avec soumission, en vous occupant fort es choses de votre charge. Vous voyez comme Dieu vous traite doucement, qu'emmi vos ténèbres II répand dans votre âme de si claires lumières et sentiments de sa présence. Le souvenir de celte grâce vous doit servir pour trois mois de soulagement emmi vos angoisses, bien que je pense que Dieu vous les donne plus fréquemment. Vous avez fait une sainte et nécessaire résolution de ne jamais parler de vous ni de vos appartenances. Observez-la soigneusement, et tâchez de faire que votre cœur aime à louer et à ouïr louer les autres au-dessus de vous-même. Cette pratique est bien nécessaire, et je vous conjure surtout d'avoir l'œil attentif sur cette vertu, comme la plus nécessaire, et y fondez bien nos Sœurs.
Vous me consolez bien de vous voir dans cette grande affection de vivre dans une parfaite confiance avec ma très-chère Sœur Jeanne-Agnès [Provenchère], que vous savez qui est toute bonne, qui a un amour et estime de vous, et a un désir tout cordial et très-grand de votre contentement. Or, j'espère que votre union ensemble et son humilité donneront gloire à Dieu et édification à vos Sœurs. — Il n'y a point de doute que le moins que l'on peut donner connaissance des affaires es jeunes Sœurs c'est le meilleur. Or quand il arrivera que vous ne vous trouverez pas de même sentiment avec ma Sœur Jeanne-Agnès, dites-lui doucement vos raisons, et la priez d'y penser et de considérer ce que vous lui proposez, après quoi vous vous résoudrez avec les autres conseillères à ce qui sera pour le mieux, à quoi je m'assure qu'elle se soumettra humblement.
Vous êtes bien heureuse d'avoir un si bon et vertueux Père spirituel et qui est si dévot à la Sainte Vierge. Je vous prie de me recommander à ses saintes prières. Au reste, ma très-chère tille, pour toutes les petites charges que vous avez données à ma chère Sœur Jeanne-Agnès, si vous avez des Sœurs à qui les donner, je désirerais bien que l'on laissât se reposer au moins
un an les déposées pour se un peu reprendre, leur donnant seulement la charge de conseillère et coadjutrice. Et pour celle de faire bâtir cette chapelle, je trouve qu'il est bien nécessaire et raisonnable de contenter votre bon Père spirituel en lui permettant d'en avoir soin.
Quant au congé général que vous avez donné aux Sœurs de parler à cette chère Sœur la déposée, cela ne se doit pas, car cela ne sert qu'à donner sujet aux filles de faire plusieurs petites parlementeries inutiles, et bien qu'il n'y ait aucun danger que les Sœurs parlent à cette chère Sœur, néanmoins il ne faut pas ouvrir cette porte; il est toujours mieux que les filles s'assujettissent à demander congé à lui parler quand elles le désireront, et vous le devez donner fort franchement, et si elle désire aussi de parler à quelque Sœur elle vous le doit dire tout confidemment et librement. — Cette fille de laquelle vous me parlez, m'a écrit; vous verrez la réponse que je lui fais; l'on voit bien que c'est un esprit fort embrouillé.
Pour la fondation que vous m'écrivez, je n'y vois pas grand fondement. Croyez-moi, ma fille, il est toujours beaucoup mieux de bien établir une maison que d'en faire plusieurs petites que l'on n'a pas moyen de maintenir; vous verrez ce qu'il en est dit au nouveau Coutumier, tâchez de vous y tenir. Voilà une lettre répondue, ma très-chère fille; ayez un grand cœur, mais trèshumble et doux en votre conduite, sans toutefois nourrir les tendresses et faiblesses des filles, bien qu'il les faille supporter en tâchant de les affranchir, afin que d'une sainte vigueur d'esprit elles cheminent en la voie de leurs observances avec toute fidélité et allégresse d'esprit, et que surtout la sainte union cordiale règne avec toutes, spécialement avec la chère déposée qu'il faut que votre amour et sainte confiance tiennent en consolation. Priez pour moi, je vous en conjure toutes, que je salue, priant Dieu de vous combler de son saint amour.
Conforme à l'original gardé à la Visitation du Mans.
LETTRE MDCCXXII