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LETTRE CLXXVIII

A LA MÈRE JEAXNE-CHARLOTTE DE BRÉGHARD

SUPÉRIEURE A MOULINS

Accord pour l'envoi des lettres. — Trésors qu'on acquiert par la douceur dans les

petites contrariétés domestiques. — Recommandation d'écrire à saint François

de Sales; il n'approuve point le désir de changer de monastère. — Proposition

d'une fille pour être tourière.

VIVE -f- JÉSUS !

[Bourges, 1619.]

A l'instant que nous eûmes reçu votre paquet, nous lui donnâmes la meilleure conduite qu'il nous fut possible, ma trèschère fille, et l'homme de M. de Palierne ' nous avait promis que dans six jours il nous donnerait commodité de vous écrire, mais il ne s'en parle plus. Je vous proteste, ma très-chère amie, que je sens de la peine de trouver si peu de commodités de vous écrire, et je ne sais encore qui portera celle-ci. Mais, savez-vous, dorénavant nous nous 'servirons du messager de Lyon, qui passe vers vous et loge au Grand-Dauphin, si j'ai bonne mémoire. Je crois que vous lui donnerez volontiers une couple de sous pour son port, car autrement il ne vous porterait pas ma lettre, et il pourra nous rapporter des vôtres.

Je vous compatis beaucoup, ma pauvre très-chère Sœur, de vous voir environnée de tant de malades et attaquée de chagrin. Hélas ! mon Dieu, la multitude de ces petites occasions sert de fortes tentations quelquefois ; mais, ma pauvre très-chère Sœur, ne [vous] souvenez-vous point que notre très-cher Père nous disait une fois que le miel le plus délicieux se cueillait sur le thym, qui est petit et extrêmement amer? Mon Dieu ! ma chère amie, que de trésors, que de suavités s'acquièrent par la douceur de l'esprit, parmi ces petites occasions domestiques! Soyons donc bien douces, ne nous fâchons de rien, puisque

1 Trésorier du roi à Moulins.

aussi bien cela n'empêche pas que le mal ne soit, quand il est arrivé. Voyez-vous, ma très-chère fille, je désire que vous vous tourniez toute de ce côté-là ; car enfin c'est l'esprit de notre Institut, et il nous faut reluire et éclater en cette vertu.

Monseigneur se porte bien, il travaille sans fin. Il y a des difficultés pour notre établissement [de Paris] ; mais enfin j'espère que Notre-Seigneur le fera, si c'est pour sa gloire. Ne lui avez-vous point écrit, à ce bon Père ? Il le faut faire quelquefois ; car je vois que ce cœur-là aime tant ses enfants, qu'il est bien aise de recevoir quelquefois les témoignages de leur amour. Nous n'avons aucune nouvelle de nos Sœurs de N'essy. Françoise ne viendra pas ici, elle ira droit à Dijon.

Notre cher Père n'est point content du désir de notre Sœur Jeanne-Marie ' de changer de lieu ; je suis marrie qu'elle ait celte fantaisie, qui marque une grande imperfection; mais il ne lui faut pas dire. Mandez-moi si elle s'en est déclarée à vous ; car je voudrais qu'elle se mît en la sainte indifférence. Je vous écrivis longuement ; je ne vois pas que vous ayez reçu ma lettre.

Il y a une jolie fille ici qui est bonne couturière ; elle s'offre

1 Sœur Jeanne-Marie de la Croix de Fésigny, parente de saint François de Sales, venait de faire profession à Annecy, à l'âge de seize ans, lorsqu'elle fut choisie pour la fondation de Moulins. Au moment du départ, le Bienheureux Évèque lui dit en la hénissant : « Ma très-chère » fille, ma nièce, vous êtes employée hien jeune à de grandes œuvres, cela » doit vous faire humilier profondément et vous faire résoudre à fidèlement » ohéir aux Règles et à votre Supérieure, car c'est pour ce service qu'on » \ous a choisie, afin que, comme d'autres serviront de hons exemptes aux ' iilles plus avancées en âge, qui se rangeront a la Congrégation , vous » serviez aussi de patron aux plus jeunes , ce qui est extrêmement impor- » tant, car Dieu aime très-particulièrement les prémices des années, et « désire qu'elles lui soient consacrées. Allez donc hien sagement, ma chère >' fille, faites que voire humilité, obéissance, douceur et modestie servent de » miroir aux plus jeunes et de consolation aux autres. Dieu soit à jamais » avec vous et vous veuille bénir de sa dextre. Amen! Vive Jésus! »

(Histoire inédite du premier monastère d'Annecy.)

peines, si je ne les avais moi-même expérimentées, et si je n'étais assurée qu'elles font plus de peur que de mal aux âmes qui craignent d'offenser Dieu, comme je sais que vous faites, par sa miséricorde.

Monseigneur de Genève, notre véritable Seigneur et Père, me recommanda de ne point m'amuser à combattre avec cet ennemi, et me dit qu'il suffisait de le mépriser, que le rebut est le plus sensible affront qu'on lui puisse faire , étant un esprit tout d'orgueil. Faites-le même, ma chère fille, et dites souvent : « Je veux, je crois, j'espère mon Dieu, je veux mon Dieu, oui, et rien autre au ciel ni en la terre , et j'espère uniquement en sa bonté. » Après ces actes, faites de temps à autre des invocations dévotes à la Sainte Vierge et à votre bon Ange, et soyez en repos sous leur protection.

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