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LETTRE CLXXXIII

A LA MÈRE JEAWE-CHARLOTTE DE BRÉCHARD

SUPÉRIEURE A MOULINS

Eprouver longtemps les esprits difficiles. — Choix des Sœurs pour la fondation de

Paris; dispositions à prendre pour leur voyage. — A quelle heure on doit sonner

le silence en Carême.

vive y jksus !

[Bourges], 22 fécrier 1619.

Vous aurez reçu, ma très-chère Sœur, réponse à toutes vos précédentes lettres par le messager de Lyon, qui partit lundi dernier; mais si celte pauvre fille a trempé au mal, cela est bien fâcheux, et le serait tant plus si le mal était connu et épanché; néanmoins si la chose n'est venue en scandale public, et qu'elle ait présentement bonne volonté, je pense qu'il la faut aider [tout de] même, ayant les bonnes qualités que vous me dites; mais il la faut éprouver longuement, surtout en cas qu'il y ait eu du mal ; voilà mon sentiment. Vous verrez ce que Monseigneur ' dira, à quoi il se faut tenir, voire même, comme il est très-raisonnable, au jugement du sage Père recteur et au vôtre.

Non, ma très-chère fille ma mie, ne vous mettez jamais en peine de ma santé; je n'en ai besoin que pour le service de Notre-Seigneur, il pourvoira donc à ce qui m'en sera nécessaire, et, c.erfes, j'en ai abondamment selon ma nécessité ordinaire; mais vous, mon enfant, je vous prie, prenez garde à la vôtre , et vivez à l'accoutumée, voire, s'il en est besoin, faites tout ce qui sera requis pour vous tenir en force et servir cette chère troupe, à laquelle vous êtes plus nécessaire que jamais, et d'autant plus que nous allons vous lever vos aides au premier jour; car voici que Monseigneur nous mande que notre établissement de Paris est résolu par une autorité absolue de Dieu, ayant

1 Saint François de Sales.

été combattu plus qu'il ne se peut dire, et par quantité de personnes de grande dévotion qui pensent que nos Sœurs étant là auront la vogue et diminueront l'estime des autres; grande misère que la prudence et fragilité humaine ! Hélas ! bon Dieu! nous n'avons point ce dessein, ains de nous tenir pour les plus petites !

Il me commande donc, ce bon Seigneur, de nous tenir prêtes pour aller sitôt que les oppositions qui se faisaient seraien t levées, dont il nous avertira, et il ne veut pas que l'on prenne le temps d'aller prendre des filles à Nessy, disant que l'on en fera venir à loisir, que je me secoure des filles de votre maison ; il entend de notre Sœur ,1. -Marie et de madame de Gouffier, de la petite Sœur Marie-Anastase [Pavillon] de Paris, car, dit-il, on l'a ainsi promis à ses parents. A l'abord, je vis prou de difficulté à vous ôter tout à coup nos deux professes; mais vous ayant bien considérée et notre Sœur Marie-Hélène de Chastellux, avec le reste des filles, il m'a semblé que tout le train ne laisserait pas d'être bien conduit, que notre Sœur Hélène-Marie [Le Blanc] d'ici ne vous serait point nécessaire, et qu'enfin la divine Providence, par celte décharge, voulait faire place à quelques autres, et, de plus, que vous êtes notre très-chère fille toute à Dieu, et que la nécessité n'a point de loi.

Je vous dirai que je pense que la Sœur Jeanne-Marie eût eu de la peine à se tenir en quiétude; car, par cette dernière occasion, elle m'a écrit une lettre de quatre pages pleines du bonheur qu'elle a avec vous et en votre maison; mais enfin elle ne peut s'empêcher de témoigner le désir d'en sortir et de venir quelque temps auprès de nous : esprit enfantin. Dites-lui, ma très-chère fille, que je ne lui écris pas, puisque j'ai l'espérance de la voir bientôt; mais que je la conjure d'apporter ici une façon et conduite qui soient modestes, graves, et ne ressentent point l'enfant, lime semble que notre Sœur Marie-Anastase n'est pas professe, mais il n'importe; vous ne laisserez pas de recevoir sa dot

[comme simple dépôt toutefois, car vous ne pourrez l'employer qu'après ses vœux]. Enfin, ma très-chère fille, il faudra faire ce dépouillement gaiement, doucement, sans quasi en parler; car je trouve qu'il est mieux de faire ainsi tout simplement. Faites, je vous supplie, ma fille, que leur habit soit bon et honnête avec les manches larges, selon que le Directoire marque, enfin comme vous savez qu'il les faut accommoder. Il faudra encore, ma très-chère fille, s'il vous plait, que vous cherchiez équipage commode à les envoyer avec un homme d'Eglise. Xous donnerons de l'argent pour retourner l'équipage, et, s'il se trouve des commodités à Paris, votre maison en aura sa part, Dieu aidant. Sitôt que nous aurons des nouvelles de Monseigneur, nous vous enverrons un laquais, mais tenez bien tout prêt, je vous prie.

Oui, l'on fait le silence dès Tierce, sinon que l'on avançât l'heure de l'Office ; en ce cas, il ne se ferait qu'à dix heures ! ; que si pour s'accommoder au sermon, l'on retarde l'Office jusqu'à neuf heures, on sonne toujours le silence à huit heures et demie. L'on donne un demi-quart d'heure entre l'oraison et la collation. Adieu, ma toute très-chère fille; je prie nos Sœurs de m'excuser,je ne puis écrire, mais n'importe, nous les verrons. Nous avons tout reçu ce que vous nous avez envoyé, et grand merci, ma très-chère fille, de vos cachets. Dieu soit notre Tout.

[P. S.] S'il vous semblait que vous eussiez affaire d'une fille, il me le faudrait mander, afin d'en faire venir une de Nessy. J'écrirai à M. le doyen quand l'on vous avertira pour envoyer les filles. Si elles viennent à cheval, faites-les sortir de la ville dans un carrosse, et donnez-leur charge que, quand elles seront à la dernière dîuée, elles fassent avancer le laquais que je

1 Ce point d'observance fut plus tard modifié par le Coutumier, qui enjoint de toujours sonner le silence à huit heures et demie, en hiver, les jours de jeune.

vous aurai envoyé, afin qu'un carrosse les aille prendre proche d'ici. Ne dites encore guère rien de ceci, sinon au Révérend Père et aux filles qu'il faut envoyer; il est vrai qu'il faut chercher l'équipage.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

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