LETTRE CXCII
A LA MÈRE MARIL-JACQUELIX'E FAVRE
SUPÉRIEURE \ l.\0\
Affaires de madame la présidente Le Blanc. — Xouvclles de la maison de Paris. — Ardeur de la Sainte à poursuivre l'œuvre de sa perfection; son assurance que tôt ou tard on vaincra l'opposition de Mgr de Marpiemont à la récitation du petit Office.
VIVE jf JESUS !
[Paris] 20 mai [1619].
Ma très-chère grande fille, j'ai parlé ce matin à Monseigneur de l'affaire dont vous m'écrivez, ne l'ayant vu plus tôt : il n'en sait que dire, ne sachant ni l'état des affaires de M. Le Blanc, ni la façon avec laquelle il s'adressera à vous. Il dit qu'il faut que vous vous conseilliez de tout cela avec M. de Saint-Nizier, puisque déjà il sait que vous avez l'argent de celte pauvre chère défunte, laquelle peut-être se sera mieux déclarée à sa mort;
AXiVEE 1619. 323
voilà, mon enfant, tout ce qu'il a dit, car on ne le voit que courtement et rarement. De cette nouvelle maison, je n'ai rien d'extraordinaire à vous en dire : nous sommes toujours sans logis, et, pour ce, en quête d'un. Dieu, par sa bonté, nous y veuille aider; car nécessairement il faut que nous sortions d'ici à la Saint-Jean. Nous avons toujours force poursuivantes, et nous commencerons à en recevoir la semaine prochaine, si Dieu plaît. Notre Sœur Anne-Catherine [de Beaumont] se remet, Dieu merci, la fièvre tierce la quitte. Nous sommes toujours fort visitées, et moi fort chargée d'écritures; vous n'aurez donc que ce mot, ma chère fille, avec prière de nous envoyer un cent d'exemplaires de nos Règles; nous vous les payerons bien, mais avec un peu de loisir.
0 Dieu ! ma très-chère fille, je vous supplie et conjure de prier pour nous et pour mes nécessités particulières ; car j'ai un grand désir de m'anéantir parfaitement, et de vivre en parfaite observance. Nous sommes grandement obligées à cela, nous autres anciennes, afin de montrer le chemin aux autres. Ma fille, nous voici à la fin de notre neuvième année ; eh! bon Dieu, je n'ai pas commencé, quel compte rendrai-je à mon Dieu, et quelle confusion recevrai-je, si je ne fais pas mieux ? Certes, ma fille, je veux prendre un peu de bon courage , et ne m'en veux jamais dédire, moyennant la très-sainte grâce de mon Dieu ; mais prions fort l'une pour l'autre, afin que nous puissions être agréables à notre bon Dieu.
Monseigneur dit aussi qu'il ne faudra point faire de résistance à Mgr de Lyon, mais que, s'il ne nous apporte pas le privilège du petit Office, il faudra demander en toute humilité des années pour apprendre le grand, et que cependant on l'obtiendra; car, aussi bien, faudra-l-il que toutes les maisons se joignent pour en obtenir la continuation ; nous l'emporterons, ma fille, Dieu aidant. Adieu, et à toutes nos chères filles; l'Esprit très-saint vous confirme toutes de son très-saint amour.
Amen, ma toute chère fille. Envoyez-nous la date de votre établissement du Roi et du Parlement, et priez Dieu pour moi, qui suis vôtre.
Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry.
LETTRE ÇXCIII
A LA SOEUR MARIE-AIMÉE DE BLONAY
MAITRESSE DES NOVICES, A LYON
Conseils pour la direction des novices.
vive j jésus!
[Paris, 1619].
Dieu soit béni, ma chère fille, au moins une fois je vous vois contente de votre noviciat. Prenez garde que la tentation de liberté n'entre en quelques-unes de vos filles. Il faut bien gagner leur cœur, ma chère fille, et pour ces esprits un peu douillets et qui ont encore l'àme sur les contentements du monde, c'est un bon remède que de leur tenir le cœur large, conférer avec elles, leur témoigner de l'amour, de la confiance et de l'envie de leur profiter, leur communiquant même les difficultés que l'on a eues, l'aide et le secours de Dieu, bref, leur donner du contentement, et surtout prier et faire souvent prier les Sœurs pour elles. Dieu par sa bonté vous fasse entendre ce que nous devons pour le service et conduite de ces chères âmes.
Je salue toutes nos chères novices, cette petite colombine, la Sœur Raton', et toutes les autres bonnes Sœurs qui, comme
1 Sœur Marie-Françoise Raton fit profession au premier monastère de Lyon en 1620. Employée dans la suite à la fondation de Saint-Etienne, elle y fut Supérieure, et termina, en 1644, sa vertueuse carrière au troisième monastère de la Visitation de Lyon. « C'était une âme dénuée des choses de la terre et attiichée uniquement au Coeur de l'adorable Jésus, qui a fortement épuré sa fidélité dans la fournaise de la souffrance. »
{Livre des Vœux du premier monastère de Lyon.)
petites brebiettes, se laissent conduire aux divins pâturages. Qu'elles sont heureuses! Je les conjure de se rendre tous les jours plus simples et fidèles à la direction qui leur est baillée ; et vous, ma fille, ayez le courage grand pour persévérer à les servir, attendez-les patiemment, supportez-les doucement et les excitez amoureusement et cordialement. Ainsi soit-il. Priez toutes pour nous. Je suis vôtre en Notre-Seigneur qui soit béni.
Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Venise.