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LETTRE CXCVII

A LA MÈRE PÉROXXE-MARIE DE CHATEL

SUPÉRIEURE a GREXOBLB

Il faut demeurer calme et soumise dans les tentations, être heureuse de vivre sans lumière ni sentiment. — Nouvelles de saint François de Sales. • — Quelques règles à suivre à l'égard du confesseur. — Conseils sur la réception de deux novices d'un autre Ordre.

Paris, 22 juillet 1619.

Hélas! que direz-vous, ma pauvre chère amie, de ce que je suis si tardive à vous écrire. Certes, ce n'est pas faute d'affection; mais il y a ici un terrible tracas; puis, nous avons changé de logis, fait une professe et six novices; tout cela nous a assez occupées, outre les continuelles et journalières affaires et distractions qui sont ici en nombre infini1. Croyez-moi, que j'ai un grand contentement quand je reçois de vos nouvelles. Oh! combien etes-vous la chère fille de mon cœur!

Ne soyez point en peine de votre chemin; je le vois et connais mieux que vous, il est très-bon. Reposez-vous-en, je vous en supplie, en moi, car Dieu m'en donne assez de lumières; mais cette infinie bonté n'est-elle pas notre unique prétention

1 La Sainte avait loué pour ses filles une maison plus convenable que celles qu'elles occupèrent au début. La communauté s'y transporta vers la fête de la Visitation de cette année 1G19, et le jour de l'octave saint François de Sales vint y exposer le Saint-Sacrement , dit la messe, fit le sermon, reçut les vœux de Sœur M.-Anastase Pavillon et donna le voile à six novices. (Histoire inédite de la fondation du premier monastère de la Visitation de Paris.)

Peu après, le B. Evêque donna à ses chères filles un Supérieur selon le Coeir DE JÉSUS, en la personne de saint Vincent de Paul, qui gouverna durant près de quarante ans le premier monastère de Paris avec une sagesse que l'Eglise a honorée d'un illustre témoignage dans l'office liturgique de ce Saint.

et repos? Quelle autre assurance est-il besoin d'avoir? Mon Dieu , ma très-chère fille, demeurons là, tout abîmées et anéanties ! Nous serons bien heureuses de vivre aveugles, sans connaissance ni sentiment aucun; il nous suffit que Dieu est notre Dieu, notre espérance et notre désir. Je suis bien aise que vous n'ayez guère à nous dire de vos fautes quand vous nous verrez ; ayant aperçu celles que Dieu permet que nous remarquions, et nous en étant humiliées bien profondément, il les faut oublier et aller en avant. Nous vous connaissons assez bien, n'en doutez pas, je vous prie, et persévérez à marcher avec la pointe de l'esprit, supportant le plus doucement qu'il vous sera possible ces soulèvements de la partie inférieure; comme vous dites, c'est un tribut, et Dieu se plaît en cette souffrance. Croyez qu'il n'est pas expédient d'être délivrée de ces assauts-là.

Cette vigne vous accommodera bien ; je suis bien aise que vous l'ayez toute; l'on ne saurait avoir là trop de vide pour faire un peu de verger. Mgr de Grenoble me dit je ne sais quoi, que vous vouliez encore avoir; c'est un bon prélat, mais il ne l'agréait pas. Je suis bien aise que voire nombre croisse un peu. Non, nous ne vous ôterons pas notre Sœur Marie-Françoise [de Livron] ; nous vous enverrons la copie de la profession.

Monseigneur se porte bien, grâce à Dieu; nous le voyons quelquefois; mais on ne peut lui parler. Nos pauvres Sœurs n'ont encore su avoir celle consolation, ni moi. Nous ne savons encore quand il s'en ira, et moins encore moi. Je pense qu'il faudra faire l'annuel entier. Dieu fasse en tout sa sainte volonté. Amen.

Je salue très-chèrement nos pauvres Sœurs; je voudrais leur écrire, mais, certes, je ne puis, ni à la petite très-chère Sœur, que j'aime comme mon cœur. Assurez-l'en, mais sans faillir, car je ne puis davantage. Saluez tous les amis et amies; mais à part Al. d'Aoste, que je vous souhaiterais tout entier. En tout,

Dieu fasse de vous à son gré. Ma fille, vous savez que je suis toute vôtre; priez fort pour nous, même pour Monseigneur, car la peste menace.

Ceci était écrit justement (ce jour de sainte Madeleine) quand j'ai reçu votre lettre. Il faut porter grand respect aux confesseurs, et foire tout ce qui se peut pour les contenter, honorant Dieu en eux; mais de s'assujettir à eux pour ce qui est de prendre des prédicateurs, faire dire la sainte messe, se communier delà main des personnes de respect, ou autre que l'on voudrait quelquefois gratifier, se confesser à telles personnes quand vous jugez que cela serait à propos, tout cela, il faut que vous le fassiez très-librement, car il ne dépend que de vous. La Règle et nos coutumes sont comme cela; et tout ainsi qu'il faut user sagement et discrètement de la sainte, liberté qui nous est donnée, aussi faut-il la conserver soigneusement et jalousement, quoique toujours avec humilité, rendant le respect qui se pourra, et faisant entendre franchement notre sainte liberté. Enfin, je crois que quand l'on ne se peinera pas tant de retenir ce bon homme, qu'il ne se rendra pas si fâcheux. Que s'il se relire, et que vous ne puissiez avoir M. d'Aoste, croyez-moi, prenez un bon simple prêtre, de bonne vie et exemple; car ces si braves voudront toujours gouverner, et, cependant, ce n'est pas ce qu'il faut pour plusieurs saintes et utiles raisons. Enfin, j'en suis toujours là, selon aussi le goût de notre règle, qu'il ne laut pas que les confesseurs ordinaires se mêlent de nous gouverner, ains simplement de recevoir les confessions ; et n'avoir hors de là grande familiarité avec eux.

Nous vous ferons rendre vos cent écus à propos, Dieu aidant. Vous m'écrivîtes si court des dames Religieuses ' , que je ne sais qu'en répondre. Avant que les envoyer, je dis l'une à Annecy,

1 II s'agit des Sœurs de Rajat, novices d'un Ordre non réformé et qui demandaient à entrer dans celui de la Visitation.

je voudrais que vous jugeassiez et connussiez bien si elle sera propre à notre Institut; puis, que les parents donnassent de quoi les y nourrir et entretenir; car, certes, notre maison est pauvre; il faut conduire cela bravement. J'ai un si grand désir de voir et d'avoir des filles capables pour prendre l'esprit de cette maison, que je suis tous les jours plus résolue de ne jamais renvoyer celles qui se présenteront, encore qu'elles soient pauvres. Bonjour, ma fille très-chère, je suis toute vôtre en Jésus. Amen.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visilalion d'Annecy.

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