LETTRE CCXIX
A LA MÊME
Aimer la livrée de Jésus-Christ (c'est-à-dire l' humiliation) sur nos épaules et sur celles de nos amis. — Eviter les parloirs comme la ruine des maisons religieuses. — Heureuses sont les âmes qui se contentent de Dieu seul. — A la fin de l'année, on ne change pas à la Supérieure les objets à son usage.
VIVE -J- JÉSUS.'
[Paris, 1619.]
Ma toute chère fille, croyez qu'il y a bien ici de quoi se mortifier, souffrir et se résigner en cette nouvelle persécution1; mais enfin il faut s'assurer que notre bon Dieu tirera sa gloire de tout, et sortira son serviteur, notre unique Père et cher Seigneur, de cette fournaise, plus reluisant qu'un soleil. Je con-
1 M. de Foras, après le refus de Françoise de Rabutin-Chantal, avait épousé mademoiselle Le Beau. Ce mariage ayant déplu aux parents, on s'en prit à saint François de Sales, comme s'il feût négocié et conclu : de là des blâmes sévères , des censures mordantes et des invectives furieuses contre l'homme de Dieu. C'est ta ces calomnies que la Sainte fait ici allusion.
fesse à ma très-chère fille que j'ai un peu de douleur contre ceux qui avec trop d'ardeur et passion se sont portés à cette affaire, et n'ont pas su prévoir ce qui en pouvait arriver; cependant, l'on ne parle point d'eux, et leur coulpe est jetée sur l'innocent. Dieu soit béni, j'ai néanmoins, ma fille, conservé la sainte paix, parmi tout ceci, grâce au bon Dieu. Je ressens vivement le trait que l'on jette contre cette renommée plus blanche que la neige, mais je ne laisse d'aimer la livrée du grand Sauveur sur les épaules de son digne serviteur qui en est paré et honoré avec plus d'honneur, que les rois ne sont avec leur manteau de pourpre. Ecrivez-moi, je vous conjure, toutes les nouvelles de cet unique Père.
L'on dit que votre parloir est fort fréquenté, aussi est celuici; mais je crois que c'est sans intérêt du recueillement et des justes devoirs, autrement, où il y a tant de gens, et de toutes sortes, nous ne subsisterons pas; certes, j'ai un désir ardent de préférer Dieu et l'observance à tout respect humain. Que vous dirai-je encore, mon unique fille, sinon que bienheureuses sont les âmes qui se contentent de Dieu seul, et qui ne désirent rien de toutes les choses créées que ce que la divine Providence et les Supérieurs voudront? Je vous proteste que voilà l'unique prétention que je veux donner à mon cœur, que si je ne le fais pas, je prie Dieu qu'il fasse miséricorde à ma faiblesse, et qu'il me tire de cette vie pour me loger au purgatoire.
L'on ne change rien à la Supérieure au bout de l'an; c'est pourquoi, n'ayant rien de plus cher, je vous envoie en étrenne mon chapelet, avec le congé de notre Congrégation, et, sans son congé, je veux dire, sans l'avoir demandé, je vous envoie mon cœur, qui est tout vôtre, etc.
Conforme à uue copie gardée aux Archives de ia Visitation d'Annecy.