LETTRE CCXXVIII
A SAIXT FRANÇOIS DE SALES
Sentiment de diverses personnes sur la nomination projetée de saint François de Sales à l'évêché de Paris. — L'affaire est remise au Souverain Pontife. — Plaintes filiales de la Sainte touchant le silence que garde son Bienheureux Père sur des questions qu'elle lui avait adressées.
Paris, 16-20.
Mo\" TRÈS-HOXORÉ SeIGXEUR ET UNIQUE PÈRE,
J'appris hier, par M. Vincent1, qui vous honore et estime plus qu'il ne se peut penser ni dire, tout le dessein que l'on a de vous attirer en France. Tous les plus pieux et solides esprits d'ici considérant celte proposition, et pesant de part et d'autre toutes les raisons, sont en grand suspens de ce qui sera plus à la gloire de Dieu.
M. Vincent me le disait hier, ajoutant qu'il semblait que Dieu vous avait mis comme un boulevard contre cette misérable Genève, et comme un mur inexpugnable entre la France et l'Italie, pour empêcher l'hérésie d'y entrer; que l'on ne savait aussi si Dieu vous avait destiné pour être ici comme sur le théâtre du monde, pour servir d'exemple-et de lumière à tous les prélats delà France; qu'en une si grande vigne un tel ouvrier profiterait grandement et plus qu'en un petit coin du monde. On dit que vous devez peser vous-même cette affaire et sentir ce que Dieu désire de vous. On vous loue extrêmement de ce que vous vous en rapporterez au Pape, pourvu, dit-on, que vous lui exprimiez largement toute l'affaire. Enfin, mon très-unique Père, les jugements des hommes veulent tout ménager ce qui est du leur et encore ce qui est d'autrui; mais dites-moi si je vous devais celer ceci ou si je fais bien de vous le dire. J'aurais, ce
1 Saint Vincent de Paul.
me semble, la conscience chargée de vous taire quelque chose, et il faut que je vous dise une fois pour toutes que quand je regarde du côté où vous êtes, je me sens fort inclinée à ce que vous y demeuriez; mais si je regarde de deçà et que je pense que peut-être Dieu vous y appelle pour sa plus grande gloire ', je demeure en indifférence, désirant infiniment que Noire- Seigneur accomplisse sa très-sainte volonté en nous.
Vous m'obligez grandement de me dire ainsi des nouvelles de votre tout bon et très-aimable cœur. Faites-le toujours, mon Père, je vous en prie, c'est ma très-chère consolation. Mais ne vous dois-je pas dire en simplicité que par deux ou trois fois il m'est venu un peu d'émotion en l'amour-propre, de ce que vous ne me répondez rien à tout ce que je vous demande qui touche mon particulier et sur mes plaintes? Vous avez grand tort, mon cher Père, car mon amour-propre en serait beaucoup satisfait. Hé Dieu ! que j'en ai toujours mon plein sac de ce misérable amour-propre ! Dieu le veuille anéantir !
Je vous remercie beaucoup de la charité que vous faites à mes enfants; j'avais besoin d'être soulagée et aidée dans cette charge, je me contente de leur avoir acquis le bien et le trésor de votre sainte assistance devant Dieu. Je ne quitterais pas cela pour aucune bonne fortune, etc.
Conforme à une copie gardée aux Archives de la Visitaliou d'Annecy.
1 En 1619, saint François de Sales avait refusé l'abbaye de Sainte-Geneviève et la coadjutorerie de Taris avec future succession; en 1620, les instances redoublèrent : Louis XIII, comme autrefois Henri IV, cherchait à attirer le Saint dans son royaume, en lui confiant un poste plus honorable, plus riche et moins laborieux que l'évêché de Genève. Sainte de Chantai, que saint Vincent de Paul tenait au courant des desseins de la cour, en informait fidèlement son Bienheureux Père.
LETTRE CCXXIX
A LA MÈRE JEANNE-CHARLOTTE DE BRÉCHARD
SUPÉRIEURE A MOULINS
Plan uniforme à suivre dans la construction des monastères. — Conseils pour la fondation projetée de Xevers. — Avis sur les rapports de la Visitation avec les Ordres religieux. — Les Sœurs fondatrices doivert être des règles vivantes. — La Sainte presse saint François de Sales de faire des entretiens aux Sœurs d'Annecy.
Paris, 12 février 16"20.
Je viens tout maintenant de recevoir votre dernière lettre, ma très-chère Sœur. Mais, pour répondre à la première, vos gens qui ont charge de vos affaires ne nous en ont point parlé ; il fout bien qu'ils aient des adresses suffisantes. Dieu, par sa bonté, vous assiste, afin que cette petite maison subsiste à sa gloire.
J'eusse bien fort désiré de voir le plan de votre maison, car tant qu'il se pourra, ma très-chère Sœur, il nous fout faire nos monastères uniformes. Je vous prie donc de nous l'envoyer, parce que nous sommes occupées à en faire faire un. Je serais bien aise qu'il y eût de la correspondance. Bien donc, il faudra que Monseigneur pourvoie d'une Supérieure pour Xevers1. Je trouvai bien la difficulté être grande de vous tirer de là maintenant. Pour ce qui est de notre Sœur N. . ., je ne puis savoir sa capacité, parce que je ne l'ai pas quasi vue depuis son départ de Nessy. C'est bien mon sentiment ce que vous m'en mandez; elle a eu un peu de tentation en elle ; Monseigneur l'avertit ; elle m'a fait sa décharge, et j'espère, Dieu aidant, que tout ira mieux et avec plus de largesse de cœur. C'est une vraie bonne fille, mais la diversité des esprits éprouve. Je vous dis ceci, parce qu'il me semble que vous m'en avez touché autrefois
1 On projetait alors la fondation de Nevers.
quelque chose ; et puis, avec vous, ma très-chère fille, je me mets toujours au large. Puisque donc votre maison ne peut pas donner de Supérieure, et qu'elle doit partir de la maison de Nessy, que vous en êtes aussi, il me semble que c'est de la part de Mgr de Genève qu'il faut traiter, et sous son bon plaisir. Néanmoins, voyez voir ce que vous en dira le Père recteur.
Ce que je fais en ces quartiers, c'est en suite de mon obéissance qu'il m'a baillée, qui note les lieux des établissements avec le pouvoir de tirer les filles. Pour cela, je lui en écrirai à la première commodité. Cependant vous aurez le conseil du Père recteur, et pourriez, sous de simples signatures, accorder les conditions. Sous les conditions ci-dessus, je ferai parler à Mgr de Lyon, et le ferai presser pour arrêter l'affaire. Il me semble, et il est vrai, que vous m'avez mandé que le bon Père accommoderait le logis, attendant que les filles en puissent acheter un.. . cela est bien requis. Quoi qu'il en soit, je crois que Monseigneur ' sera bien aise d'accepter celte fondation, car le lieu est désirable.
0 ma chère fille, il faut être bien dextre pour s'entretenir avec les Pères de *** sans s'y assujettir, car c'est un corps véritablement bon et qui nous peut beaucoup aider, mais il faut éviter les attaches et dépendances, car à la longue cela nous retrancherait notre liberté d'appeler qui bon nous semble. Mais l'on verra comme cela se pourra accommoder; cependant il faut témoigner de la gratitude.
Je suis toute consolée de ce que vous me mandez de notre chère Sœur M. -Hélène [de Chastelluxj. J'ai toujours pensé que si cette fille prenait le dessus, elle se rendrait utile. Dieu en soit béni ; mais donc il ne sera plus requis de vous faire venir une maîtresse de novices; il le faut dire. Hélas! ma très-chère
' Saint François de Sales.
fille, prenez, je vous supplie, tout simplement, ce que je vous dis simplement. Ce qui est propre à une chose n'en est-il pas bien capable? Il est vrai, j'aime et estime vos filles, et ce que je vous ai mandé qu'il fallait qu'elles fussent une Règle vivante, cela est parti de ce grand désir que j'ai que nous le soyons toutes, et surtout celles qui sont employées aux fondations, parce qu'elles donnent la forme aux autres. Je crois que ce sera assez de donner trois ou quatre filles professes avec les deux filles qui seront novices, et s'il se peut, ma très-chère Sœur ma mie, attirez encore la fille de ce gentilhomme ou quelque autre, car il ferait grand bien qu'elles fussent trois ou quatre. Si vous ne prenez la fille dont je vous ai écrit, pour le voile blanc, elle serait bonne pour Nevers; elle est forte et aura quelque chose ; cela serait autant.
Il faut avoir patience avec la pauvre madame de Gouffier ; si elle se retire parmi nous autres, cela se passera doucement ; si moins, et qu'elle veuille avoir quelque chose, il faudra essayer de retrancher sa prétention et la faire prendre haleine. Je crois que tout se passera doucement si l'on montre lui être obligées et que l'on use de prière. Xous sommes en la même peine pour ce qui nous regarde de cette maison, avec moins de fondement. Que faire là, sinon patienter et la tenir contente le mieux que l'on pourra?
Je suis bien pressée, ma très-chère fille ; si je ne puis écrire à madame du Tertre, vous ferez mes excuses. Dieu vous comble de bénédictions, et toute votre chère famille. Vous savez, et il est vrai, que je suis vôtre de tout mon cœur.
Dieu soit béni!
[P. S.] Ma très-chère Sœur, au nom de Dieu, soulagez-vous et vous conservez; mais je vous en prie, ma chère amie. J'ai eu ces quinze jours passés une assez bonne défluxion ; cela est passé, Dieu merci. Monseigneur se porte bien ; il exhorte fort
nos Sœurs [d'Annecy] ; c'est pour l'utilité de toutes les maisons *. Je l'ai fort prié de le faire tandis qu'il est là, car l'on ne sait si ce sera pour longtemps 2. Il est besoin de prier et faire prier pour cela. Enfin, ma très-chère fille, c'est notre unique Père, mais il s'en faut priver, puisque Dieu le veut. Que nous serons heureuses quand ce divin Sauveur sera notre seule consolation ! Amen.
Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.
LETTRE CCXXX
A MADAME DU TERTRE
1 MOULINS
La pureté du cœur et le mépris du monde disposent l'àme à recevoir abondamment
les grâces du ciel.
VIVE -j- JÉSUS !
[Paris], 12 février 1620.
Oui, ma chère Sœur, je vous écrirai autant qu'il me sera possible, puisque votre bonté le désire et que la communication que vous me faites de votre cœur m'y oblige. Mais n'êtes-vous pas heureuse d'avoir ainsi vidé et répandu toute votre âme devant Dieu ? Il faut que dorénavant vous soyez extrêmement jalouse de sa pureté, et que, par votre sainte correspondance aux grâces de Dieu, vous vous disposiez pour en recevoir une si abondante, qu'elle vous joigne pour jamais à sa divine Bonté. Ma très-chère fille, qu'est-ce tout le reste et tout ce que le monde estime? n'est-ce pas un vrai mensonge ! A quel propos donc s'y affectionner? Bon Dieu ! nous laisserons-nous toujours
1 Ces exhortations dont parle sainte de Chantai ont été fidèlement recueillies, et forment, comme on l'a dit, le livre incomparable des Entretiens.
3 On croyait que saint François de Sales accompagnerait à Rome le prince-cardinal, fils du duc de Savoie. Ce voyage n'eut pas lieu.
tromper comme de vrais enfants? Oh! certes, cela n'est plus recevable ! Pardonnez-moi, je dis ceci à perte d'haleine ; je souhaite toutefois que vous le fassiez, et je prie Dieu qu'il vous en fasse la grâce.
Ma très-chère Sœur, vous êtes avec une âme que je chéris uniquement ' et qui est très-capable de vous bien servir. Ne vous l'avais-je pas bien dit? faites-en profit. Je vous sais bon gré d'avoir soin de sa santé; Dieu la conserve et vous donne ses plus saintes bénédictions !
Je suis, ma très-chère Sœur, votre plus humble servante en Notre-Seigneur.
Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de iVevers.
LETTRE CCXXXI
A LA MÈRE ANNE-MARIE ROSSET
SUPÉRIEURE a BOURGES
L'obéissance est due aux prélats. — Utilité de la correction publique. Profession des Sœurs associées.
VIVE "j- JÉSUS !
Taris, 1620.
Ma très-chère Soeur, Vous avez très-bien fait d'obéir simplement à Mgr l'archevêque ; c'est chose que nous devons, et son désir que la fille soit gardée jusqu'à Pâques n'apportera point de préjudice à la maison ; mais croyez qu'il n'a garde de vous dire de la garder davantage, sinon que Dieu fasse un miracle et la change visiblement d'ici là ; il ne se faut pas étonner de ce qui est arrivé pour elle. Cet esprit-là n'avait nulle disposition pour recevoir le saint habit ; Dieu a permis pourtant qu'elle l'ait reçu, afin que celles qui viendront après elle soient mieux examinées, et que l'on y
1 La Mère de BrécharH.
voie les signes et marques que la Règle note, avant que de les introduire.
Pardonnez-moi, ma fille, il ne fallait pas attendre d'être en particulier pour corriger notre bonne Sœur N.... Vous fîtes très-bien de la mortifier en présence des autres, devant lesquelles elle avait manqué au respect et soumission qu'elle vous doit, car elle les édifia mal, et méritait d'être corrigée sur-lechamp ; mais, après, encore il lui faut dire fermement, quoique cordialement, qu'elle se garde de faire telles échappées , et qu'elle suive ce que la Règle lui enseigne en telle et en toute occasion. Il faut supporter toutes les infirmités corporelles de notre bonne Sœur N..., mais il lui faut faire entendre fermement qu'il faut qu'elle se soumette, et la faire souvent parlera quelqu'un qui lui prêche cette leçon.
Peu de gens du monde sont désintéressés, ma chère fille. Vous aurez réponse de Monseigneur1. 11 ne faut rien changer en la profession pour être Sœur associée ; il n'y a que l'intention qui fait la différence des rangs, et la Règle montre l'obligation de chacun.
Nous avons prié pour la bonne mademoiselle de Jars , elle est bien heureuse ; mais comment se porte madame de Jars? Je la salue très-humblement, et tous nos amis et amies. Je salue mon neveu [de Neuchèze] , et de la part de M. de Boisy qui m'en prie, et de lui dire qu'il voudrait qu'il eût la coadjutorerie de Bourges, comme il a celle de Genève. Dieu le veuille ainsi, si c'est pour sa gloire I Mais mille cordials saluts à nos pauvres Sœurs que j'aime bien. Nous avons toujours nos deux filles; nous sommes embarrassées [de savoir] comme vous les envoyer.
Ma très-chère fille, je suis vôtre en Notre-Seigneur. Amen.
Conforme à une copie faite sur l'original par la Mère Rosset elle-même. Archives de la Visitation d'Annecy.
1 Saint François de Sales.