LETTRE CCXXXII
A SAINT FRANÇOIS DE SALES
Visite de M. Deshaycs et sentiments de hauts personnages au sujet de la nomination de saint François de Sales à l'évèché de Paris. — Admirable délicatesse de conscience de la Sainte qui lui montre comme faute grave un manque de naïveté dans ses expressions. — Elle fait part des arrangements pour la fondation de Nevers, prie le Saint d'écrire deux ou trois fois par an aux Supérieures, et le félicite d'avoir Jean-François de Sales pour coadjuteur.
vive -J- jésus!
Paris, 3 mars 1620.
Mon très-cher Père,
Hier soir, M. Deshayes ! me dit qu'il avait enfin trouvé l'occasion de parler à Mgr le cardinal 2, auquel il avait dit comme il avait parlé au Roi 3 et à M. de Luynes de ce grand dessein ' ; qu'il avait trouvé l'un et l'autre toujours en bonne volonté; mais que ce n'était pas chose à quoi ils voulussent penser maintenant ; que cette occasion étant retardée, s'il n'y en avait une convenable à votre naissance et à votre qualité, il n'y aurait pas apparence de vous tirer de là ; que si sa pensée n'était que de vous laisser l'administration du diocèse et la charge des âmes sans l'assurance de la succession à l'évèché , il n'était pas besoin de vous tirer pour cela ; qu'il y avait ici plusieurs grands docteurs, comme M. d'Archides et M. Courteau, et tant d'autres, qu'il pourrait employer à l'administration des sacrements et autres fonctions épiscopales et tout plein d'autres choses sem-
1 M. Desbayes , ami de saint François de Sales dès l'année 1602. Etant secrétaire de Henri IV, il avoua un jour très-ingénument au monarque qu'il aimait mieux l'Evêque de Genève que Sa Majesté. « Je n'en suis pas fâché, reprit le bon Roi, mais dites-lui de ma part que je désire faire le troisième en cette amitié. »
2 Le cardinal Henri de Gondi, évêque de Paris.
3 Louis XIII.
4 D'attirer saint François de Sales en France.
blables dont il ne me souvient pas; qu'il s'assurait que lui (Mgr le cardinal), qui vous aimait, s'il désirait vous attirer ici, il pouvait vous procurer un emploi aussi digne de vous; que toute sa famille désirait avec passion et affection cordiale de vous voir coadjuteur (il est vrai, spécialement M. le général l, qui aune si parfaite estime de votre probité, qu'ils seraient grandement consolés tous de voir cette pièce [place] conservée pour leur fils, par ce moyen). Mgr le cardinal fit une réponse pleine d'honneur et d'affection; [il dit] que ce qui était de son pouvoir, il l'emploierait sans réserve; que sa maladie l'avait fait résoudre absolument ; que l'effet de son désir dépendait du Roi et de M. de Luynes; que, dans quinze jours, il ferait son effort, puis qu'il avertirait. Voilà en substance ce que le trèsbon M. Deshayes me dit à soir, et m'ordonna de vous l'écrire, attendant qu'il le fasse après la réponse et résolution du Roi.
Mon très-cher Père , prenez bien garde que l'entremise de M. Berger ne détourne la conduite de cette affaire des mains de notre cher ami, lequel me console de le voir tant vôtre. Le bon Père Binet 2 vous salue très-cordialement ; il ne se peut dire combien il vous chérit et estime; il n'est pas du sentiment de nos sages, il voudrait bien que vous vinssiez, pourvu que ce fût à bon titre. Il m'est demeuré sur le cœur de ce que je ne le nommai pas. Tout ce que je vous dis la dernière fois est de la bouche de M. Vincent; mais, à mon avis, il est très-probable que
1 Emmanuel de Gondi, général des galères et chevalier des ordres du Roi. Son fils, le cardinal de Retz, fut en effet archevêque de Paris.
1 Le Père Etienne Binet, Jésuite, né à Dijon en 1569, fut successivement recteur à Rouen, à Paris, provincial de Champagne, de Lyon et de France. Pendant quarante ans, il n'y eut à Paris et dans presque toute la France aucune bonne œuvre, à laquelle il ne prît part et qu'il n'encourageât de ses conseils. Saint François de Sales, dont il avait été le condisciple, entretenait avec lui des rapports intimes et le consultait souvent. Sainte J. F. de Chantai l'honorait aussi de sa confiance, ses lettres en sont une preuve évidente.
c'était le résultat du conseil de MM. Duval ', de Montelon et
Vincent, car ce sont trois têtes dans un chapeau.
Or, il faut que je vous dise tout naïvement, mon très-cher Père, qu'en ces deux dernières lettres j'avais une secrète inclination que vous entendissiez les opinions, considérations et aversions dont je vous parlais, être encore plus grandes que je ne vous le disais, car si bien je me suis gardée exactement de mentir, j'ai connu néanmoins quelque manquement de naïveté, mais j'étais si pressée la première fois, que jen'ai su le réparer sur-le-champ. A la seconde lettre, quoique je m'en fusse avisée, néanmoins je m'aperçus que je ne nommais pas les personnes ci-dessus, par cette même inclination, et je me résolus de le faire en une autre rencontre, mais je l'oubliai. Voilà qui me pesait que je ne vous l'eusse pas dit. 0 mon Dieu ! ne permettez jamais que je manque à la naïve vérité et simplicité que je dois avoir avec mon très-cher Père. Certes, ce n'est point ma volonté de rien déguiser. Je vous ai déjà mandé comme je me trouve pour ce sujet.
Notre chère Mère de Port-Royal 2 voudrait savoir si elle fera
1 L'abbé Duval, doyen de la Faculté de théologie de Paris.
* La Mère Angélique Arnauld, abbesse de Port-Royal. Cette Religieuse, d'un mérite incontestable, avait, dès l'âge de dix-sept ans, mis la réforme dans sa communauté décbue, et venait d'entreprendre, à vingt-huit ans, une autre réforme plus difficile encore, celle de l'abbaye de Maubuisson. Le B. Evèque de Genève, prié de visiter cette maison, fut frappé des qualités remarquables de la jeune abbesse, applaudit à son dessein, et y resta plusieurs jours pour l'aider de ses prédications et de ses conseils. La Mère Angélique se plaça sous la direction du Saint, et songea même à quitter son titre et sa crosse pour entrer à la Visitation; mais il n'y voulut jamais consentir. Ne pouvant suivre l'homme de Dieu , elle voulut au moins, par une active correspondance, demeurer sous sa conduite tant qu'il vécut; heureuse si elle eut toujours marché à la faveur de cette pure lumière, et ne fût pas tombée, dans la suite, entre les mains d'un guide devenu tristement célèbre, l'abbé de Saint-Cyran, qui la conduisit dans les sentiers de l'erreur et du schisme.
retraite ce Carême et ce qu'elle y fera. Si l'on n'a point de vos nouvelles, elle fera comme nous; c'est une àme puissante en Notre-Seigneur. Elle m'écrit avec une largesse de cœur nonpareille et veut absolument que je voie toutes ses lettres; je lui ai résisté, mais il faut céder.
Je voudrais bien, mon très-cher Père, s'il vous plaît, que vous fissiez la visite [canonique] et tinssiez le chapitre chez nous [à Annecy], avant le départ de nos Sœurs, aGn que cela nous servît de modèle pour les autres maisons. Certes, nous ne demandons point de le faire tenir ici, que nous ne sachions comme il ira de notre demeure.
L'on nous a mandé qu'il n'était pas besoin de procuration pour traiter de la maison de Nevers. Notre Sœur Jeanne-Charlotte de [Bréchard] pourra faire les petits accords, et il suffira que la Supérieure que vous y destinerez ait votre obéissance, et l'on pense aussi qu'il ne sera pas besoin de presser Mgr de Lyon d'exécuter sa commission, croyant que, la Supérieure étant de Nessy, les autres filles que l'on tirera de Moulins passeront ainsi; mais si vous jugiez plus à propos que la commission fût exécutée avant que d'en tirer des filles, on l'en ferait supplier. Je pense qu'il n'est pas besoin d'avancer la venue de nos Sœurs pour les fondations, car cela peut se différer jusqu'à la Saint-Jean. Je n'écrirai point davantage pour ce coup, mon très-cher Père. Je salue chèrement, s'il vous plaît, nos très-chères amies, vous les connaissez, et nos pauvres Sœurs et mon pauvre cher neveu, tous messieurs vos très-chers frères. Jésus notre bon Dieu comble votre chère àme et l'anime de son très-pur amour ! Nous allons un peu le voir au Très-Saint Sacrement, car nous faisons comme les grands : ces trois jours il est exposé, nous avons tous les jours sermon, le peuple y vient à la foule, Dieu soit béni, mon vrai et très-cher Père !
[P. «S.] Cette lettre m'est demeurée jusqu'aujourd'hui. Cependant je reçus une lettre de notre Sœur Claude-Agnès [Joly de la
Roche] qui m'assure que vous vous portez très-bien, mou trèscher Père ; j'en loue et bénis notre bon Dieu. Je pense que cette fille se fait fort bonne, je le vois au travers de ses lettres. J'ai toujours pensé qu'elle ferait très-bien avec l'autorité. Certes, c'est chose bien difficile que faire entièrement mourir le naturel. Souvenez-vous, s'il vous plaît, mon très-cher Père, de répondre à la demande de notre petite Supérieure [de Bourges, touchant cette fille. Je vous assure, mon très-cher Père, qu'il faut, s'il vous plaît, que votre bonté se communique quelquefois à ces pauvres Supérieures qui sont si éloignées de nous. Hélas! elles me font compassion! Deux ou trois fois l'an, écrivez-leur, mon très-cher Père, et à la pauvre madame de Gouffier, je vous en supplie, mon très-cher Père. Mon Dieu ! je sais que vous abondez en amour et dilection pour toutes ces chères âmes qui sont nôtres, et que vous ne manquez que de temps, mais je sais bien que vous ne vous fâcherez pas que je vous supplie de faire un petit effort en cela. Vous êtes tellement l'unique Père, qu'un petit mot dilate et console les cœurs non pareillement, cela tient de la nature, mais quel moyen de mourir toutes là?
Voilà donc mon très-cher neveu [de Boisy] coadjuteur; loué soit Dieu ! C'est une affaire faite et bonne en tout événement. Il m'écrit un billet où je vois qu'il en est tout joyeux. [Ne] faudra-t-il pas dorénavant lui dire Monseigneur? Oui ou non, s'il vous plaît, mon très-cher Père. Oh! que Dieu vous fasse très-saint en tout ce qui vous touche ! Amen.
Les chères filles d'ici sont tout affectionnées autour de Notre- Seigneur au Très-Saint-Sacrement. Elles vous saluent très-humblement. J'ai bien d'autres choses à vous dire, mais il faut finir, mon toujours plus unique et très-cher Père.
Nous voici en notre récréation, mon très-cher Père, toutes ces filles me crient de vous assurer qu'elles veulent être trèsbonnes. La petite fille Ronsin dit qu'elle ne veut avoir d'amour que pour Dieu et pour vous. Les deux à qui vous donnâtes
l'habit les dernières veulent être les chères filles. Elles voudraient être nommées toutes, mais je leur ferme la bouche, car c'est à qui en dira le plus. Si la lettre que vous recommandiez
à M. de Serre était pour madame de Jordre, elle a bien été
envoyée; mais notre Sœur de Gouffier n'en sait rien, car je lui cèle les lettres que vous lui écrivez [à madame de J. ]; car, si elle les voyait, cela accroîtrait son opinion. Bonsoir, mon vrai Père; toutes vous demandent votre sainte bénédiction. Mardi soir, 3 mars.
Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.
LETTRE CCXXXIII [Inédite)