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LETTRE CCXXXIV

A LA MÈRE JEANNE-CHARLOTTE DE BRÉGHARD

Dangers courus par Celse-Bénigne. — Annonce du mariage de Françoise. — Sage prudence à garder dans le choix des prétendantes. — Achat du terrain pour la fondation de Nevers. — M. de Boisy est nommé coadjuteur de Genève.

vive -J- jésus!

Paris, 12 mars 1620.

Je le crois bien, ma très-chère Sœur, que vous avez grau, dément été touchée sur la nouvelle de l'accident qui est arrivé à mon fils1, car vous avez un cœur si abondant en dilection pour moi, qu'il ressent tout ce qui me touche. Je ne vous en avais rien dit en vous écrivant, parce que je n'y pensais plus, et que Dieu me fit la grâce d'être fort peu émue de cet accident qui me fut dit assez crûment; mais, en effet, ce fut une rencontre inopinée, et en laquelle un plus sage que lui n'eût dû refuser l'assistance et le secours à son ami maltraité ; mais tout cela selon le monde. Il n'a pas laissé d'en être en peine, sans incommodité toutefois, et tout cela est accordé. Le bon gentilhomme que les sergents voulaient amener fut fort blessé, et n'est pas encore guéri; mais, grâce à Dieu, tout le reste est sur pied; vos prières ne lui seront [pas] inutiles; il en a besoin.

Nous pensons marier ma fille avec M. deToulonjon, frère de madame de Poivrière; c'est M. Dantesy qui nous l'a adressé. Mon neveu des Francs et mon fils le connaissent fort, ils trouvent qu'elle sera fort bien logée, et m'ont conseillé de ne pas refuser ce parti. Il s'est déclaré avec tant d'honneur et de respect que rien plus; il est bien brave homme et franc. N'en dites rien

1 Le jeune baron de Chaulai venait d'être compromis, non dans un duel, mais dans une de ces attaques imprévues, comme il y en avait tant à cette époque, et où il ne fit d'ailleurs que défendre un de ses amis maltraité. iv. 25

encore; mais, ma mie, priez pour cela, car je crains l'irrésolution de ma fille; cependant elle me sert d'épine. Notre M. Lefèvre n'est point venu; si vous m'eussiez dit où il est logé, je l'eusse mandé [et] prié de venir jusqu'ici; cependant M. le chancelier pourrait bien être avec le Roi.

La fille que je vous ai proposée pour le voile blanc est d'auprès de Moulins; mais si vous en avez de propres, toutes connues, il n'importe, n'en soyez en souci. Je trouve votre pensée très-bonne de traiter avec les filles pour la fondation de Nevers. On a fait ainsi à Orléans; mais, ma chère amie, prenez garde défaire vos affaires bien sûrement et de ne traiter qu'avec de bonnes filles , comme vous savez qu'il les faut. Au reste, faites bien voir la place que l'on vous propose avant que [de] l'acheter. Que si l'on pouvait faire comme à Orléans, acheter en cas qu'elle fut trouvée propre, et la louer si elle n'était propre pour s'y arrêter du tout. Ce que vous me dites que les Carmélites la prendront me fait bien douter; car elles sont grandement prudentes et assistées de personnes bien vigilantes , mais le bon Père de nos Sœurs [Bonsidat] peut beaucoup avec l'avis, des Pères Jésuites. Je crois ou je crains que l'on ne soit bien aise de nous reculer, à cause de cette nouvelle arrivée des bonnes dames Carmélites. Or, enfin, il faut mettre l'affaire entre les mains de Dieu, et suivre bon conseil comme vous faites. Il sera nécessaire d'être assurée du consentement de Messieurs de Nevers et de la ville, avant que de faire venir les filles; c'est pourquoi il faudra qu'au moins à Pâques il puisse être obtenu, car il y a si loin jusqu'à Nessy, et je pense qu'à la Pentecôte on fera venir celles qu'il faut pour Orléans.

A propos, vous ne m'avez pas dit si l'on vous fera venir une maîtresse des novices. Puisque la chère Sœur Marie-Hélène [de Chastellux] fait si bien, je crois qu'il suffit. Il est vrai, mon enfant, je crois qu'il suffira que la Supérieure de Nevers soit de Nessy, et qu'il sera bon de laisser faire Mgr de Lyon comme il

voudra, sans le presser. Votre Père spirituel peut donner la licence pour tirer des filles.

Vous voyez que je vous écris à perte d'haleine. Nous sommes toujours ici incomparablement occupées, mais c'est que je me trouve avec un grand rhume pour lequel on me saigna hier. Vous savez combien je suis sujette à telle incommodité; il n'en faut pas avoir une ombre de peine. Plût à Dieu, ma très-chère amie, que vous [vous] portassiez aussi bien que moi, et que l'on vous soignât autant! Cela méfait mal que vous n'ayez personne qui le fasse comme il faut. Dieu y veuille pourvoir par sa bonté ! Faites de votre part tout ce que vous pourrez, je vous en conjure.

Il y a longtemps que je n'ai eu nouvelles de Monseigneur, mais je sais qu'il se porte bien, Dieu merci. Je pense qu'il ira bientôt en Piémont. M. de Boisy est coadjuteur en l'évèché de Genève. Je cours à la fin, saluant votre chère troupe et votre hôtesse. Je ne puis écrire davantage. Bonsoir, ma toute trèschère et très-bonne Sœur, que j'aime uniquement; pressez vos filles tout doucement à cette sainte tranquillité et recueillement. Amen.

Conforme à l'original gardé anx Archives de la Visitation d'Annecy.

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