A MADEMOISELLE DE CHANTAL
SA FILLE
Saintes dispositions qu'elle doit apporter au mariage.
vive f jésus!
[Paris, 1620.]
Tenez, ma chère fille, voilà M. de Toulonjon qui, se voyant huit ou dix jours de libres, s'en va vous trouver en poste pour savoir de vous, dit-il, si vous ne le trouverez point trop noir; car, pour son humeur, il espère qu'elle ne vous déplaira. Pour moi, je vous le dis en vérité, je ne trouve non-seulement rien à redire à ce parti, mais je n'y trouve rien à désirer; et Notre- Seigneur me donne une telle satisfaction en cette rencontre, que je ne me souviens pas d'en avoir eu de ma vie une pareille pour les choses de la terre. La naissance et le bien que nous trouvons en sa personne n'est pas ce qui me touche le plus, mais son esprit, son humeur, sa franchise, sa sagesse, sa probité, sa réputation. Enfin, ma chère Françon, bénissons Dieu d'une telle rencontre.
Mais, mon enfant, disposez-vous par reconnaissance à aimer et servir Dieu, mieux que vous n'avez jamais fait, et que chose quelconque ne vous empêche de continuer la fréquentation des
1 Françoise de Chantai se trouvait à Dijon, au milieu de ses parents, quand elle reçut le message de sa mère et la visite de celui qui en était l'objet . Antoine de Toulonjon, seigneur d'Alonne, Trésy et autres lieux, appartenait à une famille illustre, qui a donné à la Bourgogne trois chevaliers de la Toison-d'Or, des gouverneurs et des maréchaux, des ducs et des ambassadeurs. Très-avantageusement connu à la cour et à l'armée, « cet homme de grand mérite fût allé bien loin sur le chemin de la fortune (dit Bussy- Babutin), s'il eût vécu un peu davantage. » Les éloges que sainte de Chantai donne à ce seigneur et l'amitié qu'elle lui témoigna dès lors, prouvent qu'il était aussi bon chrétien que parfait gentilhomme.
sacrements, et de vous exercer dans la pratique de l'humilité et de la douceur. Ayez pour guide le livre de Philothée ; il vous conduira bien. Ne vous amusez point à ces petites vanités de bagues et d'habits : vous allez être dans l'abondance; mais, ma chère fille, souvenez-vous toujours qu'il faut user des biens que Dieu nous donne, sans s'y affectionner; et c'est comme cela qu'il faut regarder tout ce que le monde estime. Que dorénavant votre ambition soit d'être parée d'honneur et de modestie, et d'une sage conduite dans la condition où vous allez entrer.
Certes, je suis bien contente que ce soient vos parents et moi qui ayons fait ce mariage sans vous ; c'est ainsi que se gouvernent les sages, et que je veux, ma chère fille, être toujours de votre conseil. Au reste, votre frère, qui a bon jugement, est ravi de celte alliance. M. de Toulonjon , il est vrai , a quelque quinze ans plus que vous; mais, mon enfant, vous serez bien plus heureuse avec lui que d'avoir un jeune fou, étourdi, débauché, comme le sont les jeunes gens d'aujourd'hui. Vous épouserez un homme qui n'est rien de tout cela, qui n'est point joueur, qui a passé sa vie avec honneur à la cour et à la guerre, qui a de grands appointements du Roi. Vous n'auriez pas le bon jugement que je vous crois, si vous ne le receviez avec cordialité et franchise. Je vous en prie, ma fille, faites-le de bonne grâce, et soyez assurée que Dieu a pensé à vous et y pensera encore, si vous vous jetez tendrement entre ses bras; car il conduit ceux qui se confient en Lui.