LETTRE CCLXII
A LA MÈRE PÉRONNE-MARIE DE CHATEL
SUPÉRIEURE A GRENOBLE
Inutilité et danger des réflexions sur soi-même. — Faire lire souvent les Entretiens de saint François de Sales.
VIVE j JÉSUS !
[Paris, fin de juin 1(520 ]
C'est la bonté de votre cœur, ma très-chère fille, qui vous fait trouver consolation en nos lettres; mais Dieu soit béni qui se sert de choses tant indignes, et de ce qu'il vous a délivrée de cet embarrassement auquel jamais, ma très-chère fille, il ne faut retomber. Voire, qu'est-ce que cela? une fille de dix années [de religion] s'amuser aux réflexions, aux petites insatisfactions, philosopher sur une parole ! 0 Sauveur de mon âme 1 il ue faut plus faire ainsi. Si Dieu permet qu'il nous arrive des choses contre nos espérances, ou qu'il nous semble ceci et cela de quoi que ce soit, encore que nous le sentions bien, ne le regardons point; mais jetons-nous simplement dans le sein de la divine Providence, acquiesçant doucement à tout, sans réserve, étant bien aise qu'elle nous dépouille. Voyezvous, vous attendiez de Monseigneur [saint François de Sales], pour la satisfaction de votre amour-propre, des nouvelles approbations de la bonté de votre chemin (duquel vous avez été déjà tant assurée, qu'il ne faudrait jamais y repenser), et voilà
que la divine Providence le confirme par cet esprit sacré, mais d'une façon trop courte et qui ne satisfait pas pleinement le désir que vous aviez d'y être satisfaite ; et je ne doute nullement que cela n'ait été le commencement de votre embarras. Oh! il ne faut plus ces choses-là ! Vous allez [par] un chemin tout saint et assuré, il ne faut que le continuer, allant en avant sans réflexion, jamais plus, je vous prie, et me croyez. Apprenez cela hardiment à vos filles, et tant qu'il se pourra faites-les cheminer en cette simplicité, sans retour.
Je crois que l'on vous envoie les Entretiens et Exhortations que fait Monseigneur. Oh ! Dieu soit béni de la guérison de la bonne Sœur J. -Hélène1 ! Non, jamais il ne leur faut laisser faire ces particularités. Faites fort lire l'Entretien des Règles et tout ce que l'on a de Monseigneur. Je ne trouve rien de tel pour nourrir l'esprit de la maison.
Dieu soit béni, ma très-chère fille, de la bonté de notre bonne Sœur2. Je ne sais pas son nom, mais vous nous la donnerez donc, nous en avons bon besoin ici. Dressez-la toujours mieux.
Personne n'entre plus par toutes nos maisons ; néanmoins, à cause de la petitesse de l'église, cela est excusable; mais, pour le dîner, il n'y aurait point de danger de le retrancher. Toutefois, vous pourrez faire l'un et l'autre quand vous changerez de maison. Si Mgr de Grenoble est là, il lui faut demander l'obédience pour la fille.
Toutes nos Sœurs vous saluent cordialement; je salue les nôtres qui sont auprès de vous et la très-chère petite avec nos autres amies.
Bonjour, ma très-chère fille; je suis ce que Dieu veut que je vous sois. Amen.
1 Sœur Jeanne-Hélène de Gérard avait préféré à l'obéissance le jeûne fait par sa propre volonté.
2 Sœur M. -Constance de Bressand , prêtée bientôt après au monastère de Taris.