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LETTRE CCLXXVIII

A MONSIEUR DE PALIERNE

TRÉSORIER DÉ FRANGE fl MOULINS.

Nouvelles instances pour obtenir que madame du Tertre mette fin à ses prétentions.

VIVE 7 JÉSUS

[Paris] , 15 août 1620.

MOXSIEL'R ,

Votre sainte affection à Monseigneur de Genève et à son petit Institut a toujours égalé votre prudence en la conduite de notre maison de Moulins, et j'espère que cette même affection vous fera trouver les moyens d'ajuster les prétentions très-différentes de Mgr de Nevers et de madame du Tertre. Je vous avoue, Monsieur, que vos raisons très-prégnantes me pressent; celles aussi de Mgr de Nevers font de même, et je trouve beaucoup à considérer de l'une et l'autre part.

Néanmoins je vous dis, avec ma franchise, qu'il me semble (je dis raisonnablement) que ce que la chère madame du Tertre a donné si franchement doit demeurer en la maison de Nevers, puisqu'elle continue si fermement au désir de vivre avec nous; car autrement nous ne voudrions lui faire faire de nécessité vertu. Ma raison fondamentale est que messieurs de Nevers n'ont donné leur permission pour l'établissement des filles et du monastère, que sur les prières de madame du Tertre, accompagnées des promesses d'une fondation de dix mille écus, pro-

messe suivie de fait, d'achat de place en son nom, et de payement du tiers de la fondation, sur quoi les filles ont été reçues, et la prise de possession faite parle prélat même, qui y a posé le Très-Saint Sacrement et la clôture, et l'Office divin s'y fait depuis tous les jours ; de sorte que voilà le monastère tout établi, et dessus ces premiers fondements temporels qu'a jetés la bonne madame du Tertre. Comment pourrait-on maintenant retirer ces fondements sans renverser l'édifice ? car l'un est attaché à l'autre, ainsi que l'a mandé fort absolument Mgr de Nevers, par deux fois. Vous semble-t-il , Monsieur, que cela se doive procurer, au moins de notre part, de ruiner l'une de nos maisons, que la divine Providence a voulu être bâtie pour sa gloire, pour donner de l'abondance à l'autre?

Mais vous me direz, Monsieur, et permettez-moi que je vous dise, mon très-cher frère, puisqu'en vous écrivant plusieurs fois, il m'est venu de vous nommer ainsi, ce qui n'est point, à mon avis, hors de propos, puisque je ressens en mon cœur une confiance et affection véritable de sœur envers vous, que j'honore avec un sentiment de singulière obligation (ceci se dit simplement et véritablement, quoique hors de propos) • vous me permettrez, dis-je, Monsieur mon très-cher frère, de vous dire que ce bien n'est pas nôtre, pour le partager ainsi. Il est vrai que maintenant que madame du Tertre ayant changé de dessein, ne voulant plus ce qu'elle a fait, ne peut être contrainte de laisser ce qu'elle a donné. Je ne sais pas ce qu'en pourrait dire la justice; mais je crois très-assurément que n'entrant pas parmi nous, Monseigneur de Genève ne voudrait nullement que l'on retint un teston contre son gré. Oh ! de cela il n'en faut pas douter. Mais entrant avec nous, et notre maison de Moulins se contentant des vingt raille francs qu'elle y porte, reconnaissant que cette somme est très-suffisante pour donner à cette chère damoiselle tout ce qui lui sera requis, et qu'elle a désiré, pourquoi, la chose regardant le bien de nos maisons, ne pourra-t-on pas approuver

l'avis que notre bon Monseigneur de Genève a donné que l'on partageât les dix mille écus entre les deux maisons? Au moins que les dix mille francs demeurent à Nevers, afin que celte maison ne soit pas renversée. C'a été par le conseil qu'on leur a donné à Moulins, qu'elles sont allées là. Mon Dieu! quelle apparence de donner sujet à Mgr de Nevers de les renvoyer ! Mon très-cher frère, ne voyez-vous pas que cela serait honteux et très-préjudiciable au service de notre bon Dieu, et qu'enfin les maisons étant nôtres, nous y avons le principal intérêt ; que cette chère damoiselle a de l'avantage en ce traité, car nonseulement elle possédera à Moulins, avec sa dot de vingt mille francs, tout ce qu'elle pourrait espérer de cinquante mille, mais encore elle pourra, quand sa nécessité ou utilité le requerra, passer à Nevers, et y jouir, en vertu de son bienfait, des mêmes droits qu'elle fera à Moulins.

Selon mon jugement, je trouve ce moyen d'accommodement très-juste, et vous supplie très-humblement, mon très-cher frère, de l'embrasser et le faire embrasser à ma très-chère Sœur du Tertre ; je l'en conjure par votre entremise, pour l'honneur et gloire de Dieu et de sa très-sainte Mère, et pour l'amour qu'elle porte à notre petit Institut. Elle a désiré connaître la volonté de Monseigneur de Genève sur ce sujet; il l'a déclarée; ainsi, qu'on s'accommode et qu'on demeure en paix.

Je vous en supplie derechef, au nom de Dieu , ne voyant point de moyen d'accommoder cette affaire autrement; et, confessant franchement que je ne puis rien obtenir davantage de Mgr de Nevers, qui prétend à la somme totale, et m'en écrit fort sèchement. A quoi je réponds ce que Dieu me donne, remettant tout entre ses mains, résolue, moyennant sa grâce, de demeurer en paix et soumise à tout ce que sa divine Providence en ordonnera.

Je prie nos Sœurs de Moulins de n'agir en façon quelconque par justice. Seigneur Jésus ! que nous vissions plaider nos

maisons l'une contre l'autre ! 0 Dieu ! cela n'arrivera jamais, plutôt mille fois nous laisserons-nous accabler de honte et de pauvreté que d'en venir là.

Mon très-cher frère, si après toutes ces raisons et prières très-humbles, madame du Tertre et ceux de Moulins veulent agir contre ceux de IVevers, qu'elle fasse ce qu'il lui plaira; mais pour nous, nous n'attaquerons ni ne nous défendrons; à Dieu ne plaise que nous le fassions ! Monseigneur de Genève m'avouera, et plutôt, je m'assure, l'on quitterait tout d'une part et d'autre.

Obligez-moi de le dire à notre Sœur la Supérieure de Moulins; je lui ai déjà écrit, mais si d'aventure elle n'avait pas reçu mes lettres. Cette lettre pourra aussi servir pour la bonne madame du Tertre, étant toute lasse d'écrire pour un peu d'indisposition où je me trouve quasi ordinairement.

Croyez, mon très-cher, frère, que c'est notre désir que cette chère Sœur soit traitée chèrement, doucement et cordialement, comme certes elle le mérite. Je vous assure, par les témoignages et l'assurance que j'en ai, que c'a été de son propre mouvement, qu'elle avait choisi Nevers. Dieu sait tout ce qui s'est passé pour cela ; j'en ai d'amples lettres d'elle.

Si notre pauvre Supérieure s'est témoignée un peu trop inflexible et sensible sur la rupture de ce dessein, ô Dieu! mon très-cher frère, il faut, pour le respect de sa condition, couvrir ce défaut de faiblesse et surprise sous le manteau de la trèssainte charité, qui supporte tout, qui excuse tout, et couvre tous les défauts de ses enfants. Ces dernières lignes, je les dis à l'oreille de votre cœur seulement, votre bonté et piété me donnant conGance de le faire.

Mon très-cher frère, je finis en vous conjurant de vous employer fortement en faveur de la paix et suavité, et de croire qu'en vérité tout m'est indifférent en ce sujet, sinon la plus grande gloire de Dieu.

Je suis, mais d'une affection entière, Monsieur mon très-cher frère, votre très-humble et obligée sœur et servante en Notre- Seigneur.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de ]Vc»ers.

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