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LETTRE CCXCIX

A LA MÈRE ANNE-MARIE ROSSET

SUPÉRIEURE A BOURGES

Sage prudence à garder dans le choix des directeurs. — Conseils pour la distribution des emplois. — Gomment la Supérieure doit procéder avec les esprits difficiles et pourvoir aux nécessités spirituelles et corporelles de ses filles.

VIVE j JÉSUS.'

[Paris, 1620.]

Ma très-chère Soeur,

J'ai déjà bien entretenu Mgr l'archevêque [de Bourges], lequel, à la vérité, est plein de bonté et d'une très-grande et sincère affection envers votre maison et votre personne particulière ; il faut beaucoup et soigneusement prier pour lui, nous y sommes obligées grandement. Je m'essayerai de lui faire entendre nos maximes, et à mon cher neveu [de Neuchèze] tant que je pourrai.

Il n'y a point de doute qu'il faut permettre aux Sœurs de parler quelquefois, la Règle nous montre comment et à quelles personnes ; tant qu'il se pourra toutefois, il se faut tenir aux Pères Jésuites. Si les filles désirent parler à quelques autres, il faut bien savoir s'ils ont l'esprit universel, afin qu'ils nour-

rissent les filles dans l'esprit de leur propre Institut, car quelquefois il se trouve de fort bons Religieux qui veulent mettre l'esprit de leur Ordre en toutes les âmes qu'ils traitent et conseillent : chose qu'il faut souverainement prévoir et éviter. Or j'espère que si vous prenez le loisir de parler aux Sœurs, que ceialeur retrancnera fort cette affection de parler dehors.

J'ai bien des occupations ; mais je vous assure, ma trèschère fille, que je parle toutes les semaines une fois à toutes les filles que nous avons reçues ici : le mercredi je parle à la moitié , le samodi, à l'autre ; j'espère que vous pourrez faire ainsi quand vous serez déchargée du noviciat.

Il faut donc, si vous le trouvez bon, à votre dernier chapitre du bout de l'an, donner à notre Sœur Françoise-Gabrielle [Bally] la charge entière des novices et celle de l'assistante ; car ces deux charges sont l'une dans l'autre, et se peuvent porter sans peine; l'économie pourra être faite avec la dépense par notre Sœur Hélène-Marie [Le Blanc] ; ou bien, si notre Sœur Anne -Françoise était capable de l'économie, qu'elle sût ce que c'est que de ménage, comme il me semble qu'elle en avait la réputation , et qu'elle sût bien écrire et jeter [compter], vous pourriez lui laisser la charge, encore que peutêtre pour une année il serait mieux de la laisser à notre Sœur Hélène-Marie avec la dépense. Je voudrais donner l'infirmerie à notre Sœur Marie-Marthe [Legros], et la faire surveillante; la porte, à notre Sœur Jeanne-Françoise, et, pendant les Offices, la commettre à notre Sœur Anne-Marie, qui serait assistante de la porte et du parloir; la sacristie, à notre Sœur Marie-Louise, avec une assistante un peu forte pour balayer et faire les choses les plus pénibles ; le réfectoire, à notre Sœur Marie-Madeleine; la roberie, à notre Sœur Claude-Marie, ou à l'une des filles d'Orléans, si elles y sont plus propres. Mais si notre Sœur Claude-Marie ne pouvait faire la roberie, il lui faudrait donner la lingerie, et la roberie à notre Sœur Anne-Marie,

car je crois que cette bonne Sœur sera propre à plusieurs bonnes charges. Il faudrait donner à quelqu'une des Sœurs qui n'aurait point de charge, la distribution des ouvrages, filet, aiguilles, épingles, dés, et semblables petites choses nécessaires aux Sœurs et à leurs ouvrages. C'est pour décharger l'économe, laquelle donne les choses susdites en gros à cette Sœur destinée, qui les distribue après en détail, à mesure que les Sœurs en ont besoin; et, à elle, les Sœurs remettent leurs ouvrages, lesquels elle rend en gros à l'économe quand ce sont des filasses ou linges neufs, enfin des choses qui lui doivent être remises. Je pense aussi aux officières qui ont besoin d'aide ; il leur en faut donner aussi, et faire en sorte que personne ne soit surchargé de besogne à la maison, afin que l'esprit de la sainte douceur et dévotion ne soit étouffé. Voilà, ma très-chère Sœur, ce qu'il me semble pour l'ordre de votre maison ; conférez-en avec la Sœur assistante, et faites ce qui vous semblera le mieux.

Je repense à ce que vous me dites de notre Sœur Claude- Marie ; c'est la vérité que je crois que l'office de la dépense ou du réfectoire lui serait propre, et voire, celui de la dépense tout à fait, pourvu qu'elle suive le train ordinaire, et qu'elle se lie fort bien avec l'économe, qui de sa part devra contribuer de la discrétion et douceur. La roberie, vous la donnerez à une autre.

Je m'assure que vous ne laissâtes pas aux Sœurs l'opinion que notre Sœur N*** était causeuse; elles ont tort de dire telles paroles et avoir telles impressions; mais cette bonne Sœur-là a bien tort aussi de prétendre à cette charge.

La Supérieure peut, de sa seule autorité, changer les offices; mais, certes, sinon que pour quelque grande utilité elle y soit portée , elle fera toujours mieux d'en conférer premièrement avec l'assistante, et quelques autres des plus capables et vertueuses pour voir ensemble ce qui sera le mieux, puis en cou-

férer à l'assemblée avec les conseillères, par manière de proposition. Que si elles donnaient de solides raisons pour changer quelque chose de ce qui aurait été jugé à propos en la petite conférence, je voudrais qu'il fût reçu, afin que tout se passât plus suavement; car, sur toutes choses, il faut avoir une grande union, douceur et suavité ensemble; autrement l'esprit vrai se dissipera. Or, la douce, cordiale et franche communication est merveilleusement propre à cela.

Puisque vous voyez que notre Sœur N*** ne profite pas de vos petites mortifications, qu'au contraire cela l'inquiète et la trouble, je pense, ma très-chère fille, que vous devez grandement lui condescendre, lui parlant souvent, lui témoignant un grand amour et cordiale affection; ne la rebrouez plus, mais tâchez de lui donner de la force et du courage pour surmonter ses mauvaises inclinations. Ce que vous ferez sans doute, lui témoignant de l'amour et du zèle de sa perfection , et ne la reprenant qu'avec ces témoignages ; car c'est un bon cœur poulies malades et infirmes. Il vaut mieux excéder du côté de la charité que de la sévérité.

Si les filles montrent des tendretés en leurs incommodités, il ne faut pas faire semblant de les voir tandis qu'elles souffrent; mais, étant guéries, il leur faut faire voir doucement, les encourageant, et enfin leur témoigner en tout et partout un extrême amour, douceur, support et zèle de leur avancement. Ayez grand soin de tous leurs besoins, les pourvoyant de tout, autrement n'auront-elles pas raison d'en prendre. Si donc nous voulons que nos Sœurs se reposent et confient en nous, et nous laissent le soin d'elles-mêmes, tant spirituel que temporel, certes, ma très-chère fille, il faut le prendre, et nous charger de tout ce qui les regarde ; c'est en cela surtout que nous devons exercer notre maternité, et c'est pour cela que l'on nous commet la charge des âmes. Je pense, ma fille, que vous trouverez bon que je vous parle ainsi, et que vous aurez soin de

faire ce que je vous dis. Je vous assure, mon enfant, que c'est l'unique moyen de tenir nos Sœurs tranquilles. Faites lire souvent les Entretiens de Monseigneur, voire, même à table, et tenez main à ce que l'union et douceur soient surtout conservées.

Il ne faut rien changer au maniement de vos affaires que Mgr l'archevêque ne soit là. Certes, si M. de N*** et madame de N*** se pouvaient unir, cela irait bien. Il faut les entretenir tous deux le mieux que vous pourrez.

La pauvre Sœur N*** m'écrit bien toutes ses difficultés et nettement ; c'est un esprit mélancolique qu'il faut soulager grandement ; faites-la épargner aux avertissements et contradictions, et lui tenez son cœur gai et content tant qu'il vous sera possible, et faites-le même à toutes les autres. Je vous promets, ma très-chère fille, et vous assure que c'est le plus grand moyen que vous leur sauriez donner pour leur avancement. Je suis vôtre, ma fille.

Dieu soit béni!

Conforme à une copie faite sur l'original par la Mère Rosset elle-même. Archives de la Visitation d'Annecy,

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