LETTRE CCCIV
A LA SOEUR ANNE-MARIE DE LAGE DE PUYLAURENS
NOVICE A BOIRGES '
Moyens de persévérer et de se perfectionner dans sa sainte vocation.
[Paris], 1620.
Ma très-chère fille, je vous conjure de n'oublier j amais la miséricorde que vous avez reçue de Dieu par votre vocation et réception en cette Religion. Soyez fidèlement invariable en la résolution d'y persévérer par une exacte observance des Règles et de toutes les choses de l'Institut; sevrez votre esprit du souvenir de toutes les choses passées, et l'appliquez à Dieu par un fréquent ressouvenir de sa toute présence et de sa bonté sur vous. Faites bien soigneusement tous vos exercices spirituels avec attention à Dieu. Exercez-vous en l'humilité, parla soumission de votre jugement et volonté en toutes choses, comme
1 Sœur Anne-Marie de Lage de Puylaurens, une des gloires les plus pures de la Visitation, entra au monastère de Bourges en 1620. La réception d'un tel sujet causa tant de joie à sainte Jeanne-Françoise de Chantai qu'elle lui écrivit pour l'exhorter à correspondre fidèlement aux miséricordes de Dieu, et lui prédit qu'elle serait plus tard une ferme colonne de son Ordre. La sagesse et les vertus de cette jeune Sœur brillèrent d'un si vif éclat qu'un an après sa profession elle fut nommée directrice , peu après assistante, et enfin Supérieure en 1628. Le témoignage suivant que lui rendit la Sainte vaut à lui seul les plus magnifiques éloges : « Il n'y a pas dans tout l'Institut trois Supérieures qui aient plus l'es- » prit de notre Bienheureux Père que la Mère de Lage. » En 1633, elle fit la fondation de Poitiers, où elle fut réélue jusqu'à six fois. Fortement attachée à la doctrine de l'Eglise catholique, la Mère Anne -Marie ne trempa jamais dans les erreurs du jansénisme, malgré les efforts du trop fameux abbé de Saint-Cyran, qui essaya vainement d'entraîner la communauté de Poitiers dans ses routes égarées. Pour donner une preuve irrécusable de safoi.ladigne Supérieure signa avec toutes ses filles leFormulaire prescrit à celte époque de trouble. Elle décéda saintement en Ki63. (Armée sainte, VIIIe volume.)
aussi par l'obéissance et condescendance licite; aimez les corrections, avertissements et autres humiliations; faites gaîment et de bon cœur les choses basses et abjectes. Que la sainte humilité soit votre plus chère vertu et la simplicité vos délices, et ainsi vous rendrez votre àme agréable à Celui qui daigne la désirer pour épouse. Faites donc fidèlement celte pratique, et Dieu vous bénira, ainsi que de tout mon cœur j'en supplie sa bonté. Amen.
Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Poitiers.
LETTRE CCCV
A LA SOEUR MARIE-AIMÉE DE BLONAY
ASSISTAXTE-COUMISE A I.VOM
Logement et entretien du confesseur. — Il faut avoir un clerc pour le service de l'autel.
vive f jèsus!
[Paris], 22 décembre 1620.<
Or sus , loué soit Dieu , ma très-chère fille ! Voilà votre cœur en fort bon état; il l'y faut maintenir, n'ayant soin que de contenter notre très-bon Seigneur et Maître.
Il ne sera que bien que le confesseur soit logé près de vous, dans l'enclos, pourvu que ce soit toutefois en lieu décent qui ne touche pas votre logement; mais faites voir le lieu au Révérend Père du noviciat, et il vous dira bien s'il sera propre ou non. Il faut que les Sœurs tourières soient logées aussi dans l'enclos joignant le tour. Quant à nourrir le confesseur, cela est assez indifférent quand ils sont personnes faciles et aisées. Néanmoins, je n'ai jamais eu inclination à cela, au contraire, l'ayant un peu essayé, j'ai pensé qu'il était mieux qu'ils fissent leurs dépenses à part. Il vous faut aussi nécessairement un clerc pour faire les choses requises autour de l'autel, car Monsei-
gneur ne veut pas que ce soient les tourières qui en approchent ;
ils demeureront ensemble , et il servira le confesseur.
Eh bien ! votre fondation de Valence, qui y sera Supérieure? Certes , je pense que la maison de Nessy l'eût aussi bien fournie, car il y a là encore des bonnes filles et expérimentées. Mais il faut laisser gouverner Mgr de Lyon , et bien remettre toutes choses entre les mains de Dieu ; car enfin c'est sa bonté qui fait tout, et qui a tout le soin de pourvoir ces petites maisons. Il soit béni éternellement! Faites-le remercier du soin qu'il a de nous. Saluez mes chères Sœurs; je me recommande à leurs prières. Je suis toute à vous.
Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.
LETTRE CCCVI
A LA SOEUR MARIE-AIMÉE DE MORVILLE
A MOULIXS
La sentiment de sa propre faiblesse ne doit point diminuer une entière confiance en
Notre-Seigneur et en sa sainte Mère. — Xécessité de l'oraison et du fréquent
recours à Dieu.
VIVE -J- JÉSUS
[Paris, janticr 1621.]
Oh! Dieu soit loué, ma très-chère fille, de ce que vous êtes un peu soulagée et encouragée en vos exercices. Ayez confiance, ma fille, et cheminez paisiblement tant qu'il vous sera possible, sous la protection du Fils de Dieu Notre-Seigneur, et de sa très-sainte Alère. Assurez-vous qu'ils ne vous abandonneront point, encore que vous soyez faible, et que vos pas ne soient si grands ni si forts que vous désireriez et qu'il serait requis à votre prétention. Ils regardent à notre bonne volonté , laquelle rendra enfin ses fruits en temps et lieu. Je supplierai continuellement leur infinie bonté, car, ma très-chère fille, vous ne sauriez croire combien votre cœur est avant dans le mien, et l'espérance que j'ai qu'un jour, moyennant la divine grâce, il sera selon le Coeur de Dieu. Vous n'êtes point appelée à choses petites, ma fille, c'est pourquoi il faut que doucement, mais généreusement, vous correspondiez. 11 me semble que sur toutes choses, la sainte oraison et les fréquents retours de l'esprit à Dieu vous sont nécessaires et utiles; car si une fois les sentiments du céleste amour prennent le dessus dans votre cher cœur, oh! tout le reste sera facile. Et c'est cela particulière-
ment que je prie Dieu de vous donner et que je ferai demander pour vous, par une communion générale, à toute notre communauté, le jour du grand saint Antoine. Joignez-vous à nous, et votre chère Mère aussi, laquelle a un véritable et ardent désir de votre bien. Au reste, ma fille, je suis bien consolée de vous y voir cette confiance ; elle est juste et bien fondée. Si la chère Sœur deFrouville peut, elle vous écrira; c'est un bon cœur, qui fait fort bien. Adieu, ma fille toute chère, l'infinie Bonté vous comble de son saint amour. Amen. Vous savez qu'en Lui je suis toute vôtre. Que son nom soit béni!
Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Riora.
LETTRE CCCVII {Inédite)
A LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE
SUPÉRIEURE A MOVTFI'.RRAXD
Témoignages d'affectueuse estime. — Vertus qui doivent spécialement reluire à la Visitation. — Projet d'une fondation à Turin. — Inconvénients à recevoir des jeunes filles qui ne seraient pas appelées à la vie religieuse.
[Paris, janvier 1621.]
Je vous assure, ma très-chère fille, qu'il n'y a que l'impossible qui me puisse empêcher la consolation que je reçois en vous écrivant, surtout voyant que votre très-cher aimable cœur en reçoit, par l'incomparable amour qu'il me porte, quelque contentement. Véritablement, c'est le seul soulagementdes cœurs qui s'aiment en Dieu parfaitement que cette communication; surtout je reçois une édification et suavité grande de voir toujours votre chère âme dans l'absolu abandonnement à la divine Providence. Oh! quel bonheur, ma très-chère fille, et quel repos! Demeurons là invariablement, et qu'elle nous porte et transporte où elle voudra; il faut grandement imprimer dans l'esprit de nos Sœurs cette sainte affection. Je voudrais que surtout l'on vît dans notre Congrégation l'esprit d'une foi vive, d'une
confiance invariable et d'une dépendance totale de la divine Volonté et Providence, et tout cela conservé et ménagé dans le sein d'une profonde et véritable humilité. Dernièrement, je priais Monseigneur, qu'à la fin de nos Règles, il nous inculquât cet esprit : sa lettre est admirable que vous m'avez envoyée ; enfin cet esprit se va toujours fondant davantage en Dieu ; sa divine bonté nous le conserve.
Nous vous connaissons fort bien , ma très-chère fille ; faites seulement que l'observance soit ponctuellement gardée, et ne déclinez ni à dextre ni à senestre; nous ferons prou, au reste, regardant Dieu et attendant de Lui tout ce qu'il nous faut, comme je sais que c'est votre pratique.
J'ai reçu des lettres du Père dom Juste et [de] la signora Genevra. Ils me mandent que M. le prince prend l'affaire l plus à cœur, et que nous leur préparions des filles, et qu'elle espère que nous irons ou qu'elle viendra ici faire son noviciat; cela va, comme je crois , à la fin de l'été. Dieu en dispose selon son bon plaisir; vous êtes pour cela, je le vois bien.
Pourvu que les barreaux soient bien près l'un de l'autre, il suffira pour maintenant. Il est vrai, la Règle ne dit rien des filles; mais les jeunes filles, si elles ne sont grandement bien appelées, ne nous sont pas utiles. Si toutefois celles-ci ont bonne vocation, je crois que vous ferez bien de les recevoir à cause de l'obligation [due] aux parents, et bien faire entendre la grande difficulté qu'il y a en cela; je crois qu'à la revue de la Règle, on en dira un mot. Toutes nos Sœurs vous saluent chèrement , et je fais le même aux Sœurs qui sont avec vous. Tout à part à nos Sœurs C.-M. [de la Martinière] et A. -F. [Chardon]. Bonjour, ma vraie très-chère et unique fille. Dieu soit béni! Je crois que Monseigneur ne viendra pas.
Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry.
1 La fondation de Turin.
LETTRE CCGVIII (Inédite)
A LA MÈRE ANNE-MARIE ROSSET
SUPÉRIEURE A BOURGES
Termes à employer dans les lettres, selon la qualité des personnes auxquelles on écrit; éviter les répétitions inutiles.
VIVE •{• JÉSUS
[Paris, 1621.]
Il est vrai, ma très-chère Sœur, il vous faut manger peu et souvent, mais non pas si peu qu'il ne soit suffisant pour vous donner les forces battantes.
J'ai vu ce que vous écrivez à M. du N. , et faut que je vous dise confidemment qu'encore que nous devons toujours parler et écrire humblement, néanmoins il y a des personnes à qui les termes de très-humble et d? honneur ne doivent pas être employés comme à celui-ci qui est simple marchand ; comme aussi celui de Dieu vous comble de son très-pur amour; il faut dire : Notre-Seigneur vous donne sa sainte paix ou ses bénédictions, et Nous vous supplions humblement nous faire le bien ou la charité, et semblables ; et prendre garde à être courte , ne doublant point les paroles qui signifient une même chose , comme je donne et distribue, si vous lavez agréable et que la commodité permette, laisser à la volonté et discrétion, et semblables qui ne disent rien de plus. Ma fille, voilà comme votre bonté me donne liberté de vous dire tout, etc.
Oh! non, jamais il ne faut prendre de mère temporelle qui entre ; l'on peut avoir quelque amie particulière qui assiste sans cela ; aucune de nos maisons n'ont jamais fait cela. Je suis en peine de la chère petite Sœur du Puylaurens. Dieu la bénisse et conserve , etc.
Conforme à une copie faite sur l'original par la Mère Rosset elle-même. Archives de la Visitation d'Annecy.
LETTRE CCCIX (Inédité)
A LA MÈRE PAULE-JÉRONYAIE DE MONTHOUX
SUPÉRIEURE il NEVERS
Il ne faut pas se plaindre de la pauvreté, mais être attentive à maintenir l'union entre les monastères.
vive -[ JÉSUS !
[Paris, 1621.]
Ce mot, ma très-chère fille, n'est que pour vous dire que M. le doyen et un autre [personnage] de Moulins nous ont fait savoir les grandes plaintes que vous leur fîtes contre nos Sœurs de Moulins pour ces mille écus, disant que cette maison traitait cruellement la vôtre de lui vouloir faire payer cela, que vous étiez tant pauvres que vous n'aviez pas de quoi vivre , et mille autres choses semblables que ces bons messieurs ont pris prou à la bonne foi et le rapportent assez simplement, au moins M. le doyen; car [l'autre personnage], qui n'a jamais aimé nos Sœurs, en fait ses contes. Je suis marrie que tout cela se dise, ma très-chère fille, et je ne doute point qu'ils n'exagèrent; mais votre cœur m'est si bon qu'il veut que je l'avertisse de tout, afin qu'il se rende enfin un cœur tout selon Dieu.
Or, ma fille, je vous dis donc que jamais il ne faut faire des plaintes de nos pauvretés, car cela sent la quaijemente, et est contraire à l'esprit de notre Père, mais surtout, mon cher enfant, il ne faut, sous quelque prétexte que ce soit, se plaindre de celles du même Institut. Vrai Dieu! ma fille, quel préjudice cela apporterait à nos âmes , qui ne doivent être qu'une seule très-unique, ainsi que dit la Règle, et la bonne odeur de l'Institut, lequel sans doute recevrait tare de voir ce signe de division. Au nom de Dieu donc, ma très-chère fille, que cela n'arrive jamais; s'il nous arrive quelque petite difficulté, adressons-nous à notre premier Supérieur. Or, voici ce
qu'il faut faire : premièrement que vous accoisiez votre chère àme et écriviez cordialement à la Mère de Moulins que vous ferez, en ce qui regarde votre consentement et celui des Religieuses, ce que Monseigneur ordonnera; je leur ai donné parole de votre absolue soumission au jugement de ce bon Seigneur; car je cautionne hardiment [pour vous].
Dieu soit béni!
Conforme à une copie gardée à la Visitation du Mans.