‹ Lettres (volume 3)Chapitre 226 sur 351 · LETTRE CCCXXXIV · texte numérisé non relu

LETTRE CCCXXXIV

A SAINT FRANÇOIS DE SALES

Elle lui expose son état intérieur et le désir de le revoir.

VIVE j jksus !

[Paris], 29 juin 1621-1

J'ai plusieurs choses à vous dire, mon unique Père, mais je ne sais où elles sont, tant mon chétif esprit est accablé et distrait par mille tracas ! Ce saint jour toutefois me récrée, où je me représente que mon unique Père recevra mille caresses de ces grands et saints Apôtres qu'il aime et sert avec tant d'affection.

Certes, je suis gaie, et rien ne me fâche, grâce à Dieu, car je veux bien tout ce qui lui plaît, ne sentant aucun désir en la pointe de l'esprit, que celui de l'accomplissement de la très-

sainte volonté divine en toutes choses. A. ce propos, mon trèscher Père, je ne sens plus cet abandonnement et douce confiance, ni n'en saurais faire aucun acte. 11 me semble bien toutefois que ces vertus sont plus solides et termes que jamais. Mon esprit, en sa iine pointe, est dans une très-simple unité; il ne s'unit pas, car quand il veut faire des actes d'union, ce qu'il ne veut que trop souvent essayer de faire en certaines occasions, il sent de l'effort et voit clairement qu'il ne peut pas s'unir, mais demeurer uni. L'àme ne voudrait bouger de là; elle n'y pense pas, et elle ne fait autre chose que de former au fond d'elle-même un certain enfoncement de désir, qui se fait quasi imperceptiblement, que Dieu fasse d'elle et de toutes créatures et en toutes choses tout ce qu'il lui plaira. Elle ne voudrait faire que cela pour l'exercice du matin, pour celui de la sainte messe, pour préparation à la sainte communion, pour action de grâces de tous les bénéfices ; enfin , pour toutes choses, elle voudrait seulement demeurer en cette très-simple unité d'esprit avec Dieu, sans étendre sa vue ailleurs, et en icelle dire quelquefois vocaleraentle Pater, pour tout le monde, et pour les particuliers et pour soi-même, sans divertir toutefois sa vue, ni regarder pourquoi ni pourqui elle prie. Souvent, selon les occasions et la nécessité, ou l'affection qui vient sans être cherchée, l'àme s'écoule en cette unité. Pour ce sujet, j'ai bien la vue que cela suffit pour tout; néanmoins, mon unique Père, fort souvent il me vient des craintes, ce qui me fait grand'peine. Je me force de faire des actes d'union, d'adoration, à l'exercice du matin, à la sainte messe, à l'action de grâces. Que si je fais mal en cela, dites-le moi, s'il vous plaît, et si cette simple unité suffit, et peut suffire à Dieu pour tous ces actes que je viens de dire, auxquels nous sommes obligés; voire aussi, si durant les sécheresses, elle suffira quand l'àme n'a ni la vue, ni le sentiment d'icelle, sinon quasi en l'extrémité de sa fine pointe.

Je ne désire pas que vous me fassiez une longue réponse sur ce sujet, car en douze paroles vous pouvez nie dire tout, répétant ma demande, si vous l'approuvez, et m'assurant que cette simple unité suffit pour toutes sortes de choses, sans plus souffrir ni recevoir de craintes, ni de divertissements en cela. Enfin, dites-moi ce qu'il vous plaira, et, cependant, je me rendrai plus fidèle, Dieu aidant, à ne point faire d'acte, croyant que l'autre est le meilleur, et qu'il suffit en attendant ce que vous me direz.

Mon unique Père, certes, je ne sais comme je vous ai dit tout ceci , car je n'en avais nulle pensée quand j'ai pris le papier; j'en suis toutefois bien aise. Il faut encore dire tout ceci : c'est que cette unité n'empêche pas que tout le reste de l'âme ressente quelquefois une inclination etpenchement du côté du retour vers vous ; et ne sens ni inclination et ni affection qu'à cela ; toutefois, je ne m'y amuse nullement, ni n'en ai aucune inquiétude, grâce à Dieu, à cause de cette unité en la pointe de l'esprit. Mais quand, par manière d'élire, l'incomparable bonheur de me revoir à vos pieds et recevoir votre sainte bénédiction se passe dans mon esprit, incontinent je m'attendris et les larmes sont émues, me semblant que je fondrai en icelles quand Dieu me fera cette miséricorde. Mais je me divertis tout promptement, et il m'est impossible de rien souhaiter pour cela, laissant purement à Dieu et à vous la disposition de tout ce qui me regarde. Je sens aussi de l'inclination, de la tendresse et compassion pour nos pauvres Sœurs, qui attendent si longtemps leur chétive Mère, qu'elles aiment toutefois tant.

Je ne saurais m'imaginer, mon unique Père, que j'aie besoin de me justifier vers vous au sujet de l'affaire de N. , car je sens que vous êtes très-assuré que je ne vous cèle jamais ni mal ni bien que je fasse, étant incomparablement votre trèshumble, etc.

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