LETTRE CCCXXXV
A LA MÈRE PAULE-JÉRONYME DE MONTHOUX
SUPÉRIEURE A NEVERS
Xe pas regarder son incapacité, mais s'humilier sous la volonté de Dieu, et agir selon la Règle et les Entretiens. — 11 faut éprouver sérieusement la vocation des prétendantes et les faire examiner par quelques Religieux avant de leur donner l'habit ; idem pour les novices, avant la profession. — Mépriser toutes les considérations humaines quand il s'agit du profit spirituel du monastère. — On peut recevoir une postulante aveugle.
VIVE -]■ JÉSUS
[Paris], 5 juillet 1621.
Vraiment! il est vrai, ma très-chère fille, que notre Sœur F. -Elisabeth a tort, car jamais une Religieuse ne doit préférer un bien particulier à ce qui est du général, et moins avoir des desseins, sous quelque prétexte que ce soit, à Tinsu de sa Supérieure; mais, patience pour ce coup; il faut lui faire tirer profit de celte faute, afin que jamais elle n'y retombe. Bien souvent Dieu permet telles choses pour nous en faire éviter de plus importantes, et aussi, ma chère fille, pour nous donner expérience qu'il faut bien éprouver et connaître la vocation des filles avant que de les recevoir : voilà le fruit qu'il faut tirer, et non pas, ma fille, dire que vous n'êtes pas capable de votre charge; il ne faut point dire cela, mais s'humilier sous la volonté de Dieu, et faire le bien dont il nous donne lumière, selon que nous sommes instruites dans nos Règles, es Entretiens et semblable.
Or, pour les filles , avant que de les recevoir, je voudrais que vous les fissiez examiner à quelque bon Religieux, s'il se pouvait, au Père Jésuite qui vous confesse extraordinairement; et sur toutes les actions de votre charge, que vous fissiez celle-ci avec le plus de considération, comme [étant] la plus importante, car le bien des maisons en dépend. Faites donc examiner cette
fille par quelque personne spirituelle, par un Père Jésuite, car c'est le solide et le mieux pour notre esprit. Dites-lui , auparavant qu'il lui parle, tout ce que vous en savez; et, après qu'il lui aura parlé, vous prendrez son conseil, sur lequel vous ferez mieux votre résolution avec les Sœurs. Enfin, pour recevoir [les filles], il faut voir [si elles ont une] volonté ferme et constante pour la vocation. Si [vous me croyez, vous ferez] ce que je vous viens de dire avant que de leur donner l'entrée, l'habit et la [profession], et vous vous en trouverez bien; je ne vous en puis dire autre chose, quoique je doive ajouter en conscience, que, sur ce que vous m'en dites, je ne lui donnerais nullement l'habit, et m'essayerais desavoir véritablement si elle a une vraie intention de laReligion, et c'est à cela que le Père Jésuite aidera. Quant à ma Sœur N***, c'est à voir, examiner et juger si l'union entre vous est bonne; et, si cela n'est pas , il n'y a considération humaine qui doive empêcher le changement; nous en trouverons un bon prétexte, parce que notre Sœur F.-Jéronyme lui fera place, d'autant qu'on la veut ôter de Moulins. Il faut négliger toutes les apparences humaines, quand il s'agit du profit spirituel d'une maison. Je pense que celle que nous avions pensé de vous donner conduirait mieux les novices selon l'esprit; toutefois, ayant encore du temps, vous la considérerez à loisir et selon les choses qui arriveront.
Pour l'affaire de Moulins, je savais tous ces contrats et ce que vous ne savez pas; mais avant que notre Sœur M. -Aimée fasse profession , on affermira tout pour le repos des maisons. Le plus tôt que vous pourrez payer la rente, vous le devez faire pour conserver la quiétude partout. Dieu soit béni de ce que vous me dites de la fille d'Orléans. Au nom de Dieu, faites bon choix des filles, et ne craignez nullement de les renvoyer si elles ne sont propres. Ne vous mettez point en peine de la fille de M. Bonsidat, laissez-la en sa liberté; car, de la renvoyer contre
sa volonté et celle de ses parents, il ne le faut pas faire tandis qu'elle vivra tranquillement en la maison; mais aussi de lui donner la profession, c'est à quoi il ne faut nullement [songer], si Dieu n'y fait un miracle. Si l'aveugle a les conditions requises en son esprit, je ne lairrais de la recevoir : pour une, cela n'est rien , et la maison se pourrait obliger même de la garder avec Thabit, sans qu'elle fît profession, si son aveuglement ne lui permettait.
Hélas! mon enfant, ne vous étonnez pas de cela, que notre bon Père ne vous [écrit pas; il n'a] nul loisir. Ce que vous me demanderez, que je saurai de sa part, les Sœurs s'y devront assurer, car il n'est pas besoin de lui demander ce que je sais ; aussi bien n'y répondrait-il pas, ne pouvant satisfaire à tant de choses. Il faudra ramener une couple des filles de Moulins; mais n'en dites rien. Je serai bien aise de savoir votre nombre d'ici à deux mois ; car de se charger tout à coup de tant de filles, on ne peut les bien former. Vraiment, nous n'en n'aurons garde de vous mener des filles sans dot.
Ah ! vrai Dieu ! il faut trancher ces dire et redire, et apprendre à ces filles de ne s'amuser point à telles niaiseries; il les faut porter à l'exacte obéissance. Gardez bien d'ouvrir la porte de votre maison pour telles tricheries: soyez humblement forte en cela. Ce Père est très-bon, mais encore jeune et prompt. Il faut, s'il se peut, obtenir l'assistance du Père recteur : ils sont toujours plus solides. Marchez, ma très-chère fille, fermement, mais humblement dans le train où Dieu vous tire, et où il vous a mise; attachez-vous invariablement à la Règle, aux conseils qui sont dans les Entretiens; lisez-les fort et les faites lire aux filles. Tous les mois j'en fais lire un ou deux à la table. Grâce à Dieu, cette famille ici va bien. Je vous donne le bonsoir; je vous prie , rendez de ma part toutes sortes de profondes révérences et honneurs à Mgr l'évèque; je suis sa très-humble
serrante, et de votre bon Père spirituel. Je salue trèschèrement nos bonnes Sœurs avec vous; vous savez ce que je vous suis.
Dieu soit béni!
Conforme à l'original gardé à la Visitation du .Mans.