‹ Lettres (volume 3)Chapitre 259 sur 351 · SA BELLE-FILLE · texte numérisé non relu

SA BELLE-FILLE

Assurance de sa maternelle affection.

VIVE f JÉSUS !

[Annecy, 1623.]

Ma très-aimée et très-chère fille, Ne me faites jamais aucune excuse de votre tardiveté à m'écrire; oh! non, ma fille, car je ne saurais rien prendre de Iravers de tout ce que vous ferez avec moi qui vous aime et chéris parfaitement. Ce m'est toutefois un grand contentement d'entendre celui que Dieu répand en votre mariage, ma très-chère fille; cette union de cœur que vous avez avec votre cher mari est la bénédiction des bénédictions pour votre condition, et je prie Dieu qu'il vous la continue, avec l'accroissement de toutes ses saintes grâces, ma très-chère fille. Je sens que je dois et voudrais écrire à M. et madame de Coulanges , auxquels je porte un infini respect et une sincère affection; mais mes accablements ordinaires m'en ôtent le moyen. Assurez-les, ma fille, que je ne cesserai jamais de leur souhaiter le comble des plus chères grâces de notre bon Dieu et à toute leur honorable famille, que je salue avec vous en toute humilité et affection ; et pour vous, ma fille, je vous assure qu'il ne se peut rien ajouter à la tendre et très-sincère affection maternelle que Dieu m'a donnée pour vous, que j'embrasse en esprit de tout mon cœur comme ma très-chère fille tout uniquement aimée.

Dieu soit béni !

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation d'Amiens.

LETTRE CDLXXVII {Inédite)

A LA MÈRE ANNE-CATHERINE DE BEAUMONT

SUPÉRIEURE AU PREMIER MONASTERE DE PARIS

Éclaircissement de quelques points d'observance. — Embarras suscités a la communauté de Belley. — Confiance en Dieu et support des imperfections du prochain. — Le Directoire spirituels été fait par saint François de Sales.

vive -J- jésus!

Belley, 10 août 1623.

Si mon cœur vous était connu tel qu'il est, vous y verriez des affections plus que maternelles pour le vôtre; de cela, n'en doutez jamais, ma plus que vraie et très-chère fille.

Quand Mgr de Genève sera de retour, nous conclurons pour l'Office; cependant, ma très-chère fille, continuons à le dire tout simplement à notre vieille mode; car nous espérons, moyennant la divine grâce, qu'elle nous sera continuée, sinon je crois bien qu'il faudra suivre l'avis du bon Père Binet, quoique pour les trois jours de ténèbres cela serait bien difforme, et mérite bien d'èlre considéré. J'ai envoyé le Directoire des choses spirituelles et le Cérémonial, selon qu'il a toujours été; ce peu qui est ajouté a été ordonné ou approuvé de notre Bienheureux Père. Il y a trois ou quatre choses qu'il en faut biffer, qu'il faut mettre au Coutumier, au moins deux : que l'on s'assemblera en la chambre des assemblées, quand on confessera hors le temps de l'assemblée ; que la Sœur qui doit laver les écuelles ira au partir du réfectoire. Biffez cela , si ce ne l'est, comme aussi que les Sœurs associées diront cinq Pater pour les morts, il n'en faut qu'un, si elles s'en souviennent; et, si vous le trouvez bon, ôtez ce qui est dit, d'aller quelques jours après le décès des Sœurs dire un Requiescal sur la fosse; nous enverrons le reste, si Dieu plaît, d'ici à quelque temps. Le bon Père Binet me mande que vous avez raison en ce que vous me

dites du Directoire des choses spirituelles, et qu'il ne faut point surcharger les Sœurs. Hélas! ma fille, je n'oserais ni ne pourrais jamais rien changer de cela, car c'est notre Bienheureux Père qui l'a dressé; mais j'envoie un écrit de lui, par lequel il enseigne comme il se faut servir de ce Directoire; vous verrez, Dieu aidant, que tout sera bien.

Hélas! nous sommes ici où ce bon Prélat1 veut faire des constitutions nouvelles : il se passe des choses inouïes et que jamais on n'eût pu penser ni attendre. 0 Bienheureux Père de mon àme, que dites-vous? secourez-nous! Ma fille, Dieu nous aidera, car, moyennant sa grâce, nous ne voulons que son bon plaisir, et la persévérance invariable en nos observances. Dieu vous protégera, ma toute chère fille, et votre chère troupe. Mais, mon Dieu , je confesse que je ne suis pas sans peine de vous savoir parmi tant de dangers; mais tenez vos filles joyeuses et courageuses, car enfin que nous peut-il arriver de mieux que la mort, pourvu qu'elle soit en la grâce de Dieu , lequel me garde de vous la désirer? Tenez votre cœur au large, ma chère âme, et le fondez tout en cette divine Providence. Enfin nous ne vouions que Dieu et nous l'avons; ce franc désir, ce sentiment qu'il a répandu dans nos âmes, nous en assure. Courage, ma fille, Dieu est vôtre. Rendez-vous tous les jours plus douce, plus aimable, plus suave à tout le monde, surtout à ces filles fâcheuses. Certes, cette grande N*** a tort, et très-grand tort d'afffiger votre cœur; mais au moins ne montrez votre douleur qu'à celle-là. Il me souvient que vous m'écrivîtes, il y a quelques mois, des paroles que vous aviez dites à la mère de notre Sœur M. -Denise : elles étaient un peu sèches et trop fermes et sérieuses à telles gens qui ne veulent que du miel. Voilà, ma très-chère fille, comme je traite avec votre cher cœur, auquel le mien souhaite foutes bénédictions; une autre fois, je vous

1 Mgr Pierre Canins, évêque de Belley.

dirai le reste. Dieu soit béni. Ecrivez-moi de vos nouvelles souvent.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visilation de Toulouse.

LETTRE CDLXXVIII {Inédite)

A LA MÈRE JEANNE-CHARLOTTE DE BRÉGHARD

A RIOM

La considération des souffrances et des humiliations de notre divin Sauveur nous aide puissamment à supporter les misères de la vie.

Véritablement, ma très-chère fille, votre lettre m'a fait frémir, et j'admire la grandeur de vos croix; mais en même temps j'adore Celui qui permet tout ceci pour vous faire souffrir innocemment, comme innocemment II a souffert, non-seulement en son très-sacré corps, mais en son àme divine, les abjections, les hurlements du peuple contre Lui, et toutes sortes d'amertumes et de mépris: tâchons de l'imiter, ma fille tiès-aimée, en la douceur et patience qu'il a exercées parmi tout cela; aimons ce petit bout de sa très-sainte croix. J'ai confiance que cette tempête bien ménagée par votre cœur, qui dès longtemps chérit la croix, attirera des grandes bénédictions sur votre maison. Celui qui vous envoie ces grands travaux de corps et d'esprit vous donnera les forces pour les supporter, et pour en tirer le fruit qu'il prétend dans des infirmités corporelles extrêmes.

1 Après avoir séjourné quelque temps au monastère de Montferrand , la Mère de Bréchard et ses compagnes s'étaient rendues à Riom pour hâter l'affaire de la fondation projetée en cette ville. Malgré les ordres formels de la reine Marie de Médicis, les magistrats continuant a s'opposer à l'établissement, la petite communauté dut se retirer dans une maison de louage où, pendant plusieurs mois encore" elle fut soumise à de pénibles contradictions.

LETTRE CDLXXIX (Inédite)

SUPÉRIEURE A DIJO\'

Préparatifs d'une fondation à Chambéry. — Nouvelles de madame de Vigny.

vive f jésus!

[Chambéry, 1623.]

Ce seul billet, ma très-chère fille, ne pouvant plus. Nous avons eu impossibilité à trouver logis à Chambéry1; enfin la maison blanche se trouve assez commode pour commencer. Nous irons, Dieu aidant, environ la Toussaint si la maison est prête. J'ai été logée chez M. votre père qui est une âme vraiment humble, bonne et désirant la gloire de Dieu. J'ai répondu par deux lettres depuis le départ du bon cousin à toutes les vôtres précédentes. Notre bonne Sœur de Vigny a un trèsbon cœur et vous aime plus qu'il ne se peut dire. Elle voulait s'en aller pour conserver la demeure de sa nichon [nièce], au moins dans la ville de Dijon; car elle craint que sa sœur ne la ramène en l'Autunois. Or je lui ai dit que je croyais qu'elle était toujours de chez nous, et que, puisqu'elle y avait autant demeuré et qu'elle s'y comportait si bien, je vous dirais de la garder. La pauvre femme a reçu une joie nonpareille, et envoyé cet homme pour cela, par lequel nous attendrons bien de vos nouvelles, de celles de votre maison, et du bon cousin que j'aime certes de tout mon cœur.

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry,

1 En quittant Belley, la Sainte s'était rendue à Chambéry, où l'on désirait l'établissement d'un monastère de la Visitation.

LETTRE CDLXXX

A LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

SUPÉRIEURE A LYON

Décès de la Sœur Anne-Jacqueline Coste ; éloge de ses vertus. — Ordre à suivre pour les retraites annuelles. — De quelle longueur doivent être les bouts des ceintures. — Les prétendantes n'entrent au chapitre que pour demander leur essai. — Quand elle est pressée d'affaires, la Supérieure peut se contenter d'une demi-heure d'oraison.

vive f jésus !

[Annecy, 25 août 1623.]

Voilà notre chère Sœur Anne-Jacqueline qui vient de passer à Nôtre-Seigneur1. Certes, elle a souffert longuement et grandement, mais avec une extrême douceur, patience et résignation. Vous savez, ma très-chère fille, la fidélité de cette pauvre Sœur et combien elle a toujours été humble, dévote et laborieuse, enfin c'était l'incomparable; elle a langui quasi deux ans et derai- Avertissez nos maisons voisines, car je n'ai le loisir maintenant.

Je vous rends mille grâces, ma fille, de votre papier et de vos biscuits; mais je vous prie, n'en envoyez plus, car je n'use plus de ces choses-là , me portant trop bien. Et ne vous peinez nullement pour ma charge d'écrire, ce m'est honneur et consolation, pourvu qu'il en réussisse quelque petit service à nos Sœurs. — Il me semble que ce qui est marqué pour la direction des retraites et de l'essai des filles laisse une si entière liberté aux Supérieures et directrices, pour départir les jours et oraisons, que cela doit suffire. Il y a des Sœurs qui ont employé cinq, six et sept heures par jour à l'oraison, c'est pourquoi il est bon de régler : or ici on les fait tout ainsi que je les ai marquées; mais la Supérieure doit librement faire ce qu'elle juge

1 Sœur Anne-Jacqueline Cosie, première lourière de la Visitation, décéda le 25 août 1623.

à propos, tandis qu'elle est en retraite ; mais il n'en faut rien quitter de ce que l'on doit selon la discrétion. Pour vous, ma très-chère fille, vous ne devez jamais vous efforcer pour les considérations, ains demeurer en votre repos et simplicité. Nous avons ici du temps de reste pour toutes les professes, car elles y entrent quatre à la fois le dimanche matin, et le dimanche suivant elles assistent aux Offices, mais non es autres assemblées, sinon qu'à celle de la récréation du soir où leur retraite finit. Et en leur place on en met d'autres dès le dimanche matin , et par ce moyen il ne faut à chaque rang qu'une semaine '.

Je suis bien aise, ma très-chère fille, que vous trouviez tous les Coutumiers et Directoires à votre gréj c'est simplement l'ordre de cette maison, lequel je prie Dieu vouloir maintenir, et que les Supérieures fassent au reste selon leur discrétion. Le Père Fourier m'a dit que vous vous étiez engagée à lui pour lui tout faire voir. Je lui ai dit que j'en serais très-aise; mais vous gouvernerez cela avec lui ; car il leur faut témoigner grande confiance. Je ne pense pas qu'il y ait guère à dire. — Je m'aperçois que l'on a oublié d'écrire la longueur des bouts de nos ceintures, qui ne doivent avoir qu'un quartier au plus- Mettez-le, ma fille, car cela étant de l'habit, il faut qu'il soit conforme. — H y a plus de trois ou quatre ans que notre Bienheureux Père ordonna que les prétendantes n'entreraient au chapitre que pour demander l'essai.

Je suis grandement aise de ce que l'on se tient aux commémorations, cela ôtera tous murmures, et nous rendra uuiformes; car vraiment il se serait bien fallu garder de dire en Avignon l'Office composé. Or, Dieu soit béni, j'espère que notre Sœur Marie-Claire fera très-bien. Qu'elle ne se découvre

1 La Sainte indiqua différemment au Coutuaiierla longueur des retraites et la manière de les faire.

point devant les hommes que fort rarement, parce qu'elle est jeune, et que ce pays-là tient de l'Italie. Et si on l'attaque sur l'Office ou sur les approbations de l'Ordre, qu'elle ne s'étonne nullement- mais qu'elle montre en cela une grande résolution et fermeté sans s'étonner [disant] qu'elle est de cet Ordre établi par ce Bienheureux [François de Sales], Ordre bien approuvé; que par tous les monastères, qui sont déjà en si grand nombre, et aux meilleures villes de la France, on garde et observe tout ce qu'elles ont, et semblables. Voilà la copie de notre établissement; il faut que le Père Maillan [Jésuite] fasse dresser celui d'Avignon en ce sens-là, mais cela dextrement, car il importe sur toute autre ville pour l'affermissement de l'Office et de l'Ordre, en ce qui est extérieur. Il faudra écrire sur le livre du Chapitre l'élection qui a été faite de nos Sœurs, pour cette fondation, et y faites écrire aussi les autres fondations qui ont été tirées de chez vous. Certes, vos filles me sont chères comme celles de céans, car j'aime toute notre Compagnie également.

Il ne faut pas donner Y enseigne pour deux cents écus; au commencement, on en offrait cinq cents. Il la faut envoyer à nos Sœurs de Paris ou de Grenoble, pourvu que vous trouviez des commodités très-assurées, ou à celles de Dijon. — Ma fille, faites-nous tenir à Chambéry l'ornement de madame de Pluty, elle l'a laissé au logis de M. le premier président, et faites-le mettre dans une caisse, s'il vous plaît.

Nous devons traiter avec les Pères Jésuites fort cordialement, comme avec nos Pères, et lever le voile devant les recteurs, et ceux à qui nous avons une particulière connaissance , mais aux autres je ne le fais pas. — Oui, vous pouvez quitter demi-heure d'oraison quand vous êtes pressée d'affaires. — Je salue, mais chèrement, M. de Saint-Nizier; dites-lui que nous suivrons son conseil. — Voilà une sûreté de madame Vigny, de Paris; vous la rendrez quand on vous donnera deux cents écus qu'elle au-

môneen notre église. — Voilà une copie de notre établissement; il serait grandement nécessaire que celui d'Avignon se fit selon cela, à cause que c'est dans les Etats du Pape; il faudra que ma Sœur le donne au Révérend Père Maillan qui ménagerait cela. Ne fermez pas les lettres de Moulins, ni celles de AI, Aubry; faites-en un paquet adressé à la Supérieure de là.

Ma très-chère fille, je suis vôtre, et Dieu sait en quel rang.

Je salue toutes nos Sœurs, mais très-chèrement. Dieu soit béni.

[De la main d'une secrétaire]. Notre très-chère Mère vous supplie de faire avertir nos Sœurs de Montferrand, Valence et Saint-Etienne, du décès de notre Sœur Anne- Jacqueline, et de faire copier cette copie d'établissement, et d'envoyer l'original à Orléans.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE CDLXXXI (Inédite)

A LA MÊME

Conseils pour le choix des Religieuses qui doivent fonder le monastère d'Avignon. — L'humilité et la simplicité sont préférables aux visions. — La Sainte refuse le titre de Mère générale.

VIVE j JÉSUS !

[Annecy, 1623.]

Si vous trouvez bon de donner cette lettre, faites-le, ma trèschère fille. Or je crois que si vous faites les deux fondations d'Avignon et de Màcon, que difficilement aurez-vous une Mère pour Aix. Toutefois, quand les choses seront en état , on verra la disposition des filles et prendra-t-on le mieux. Il me semble que ma Sœur la Supérieure de Grenoble serait excellente là; on verra. Je repense aux filles pour Avignon : il me semble qu'il

y faut envoyer notre Sœur M. -Claire [de laBalme] et Catherine- Charlotte de la Grange, laquelle dans trois ans pourrait lui succéder à la charge de Supérieure, en cas que notre Sœur M. -Claire fut nécessaire à Lyon au bout de vos six ans; et, avec ces deux-là, notre Sœur M. -Madeleine, cette bonne veuve, et quelque autre encore pour faire quatre, car c'est au moins qu'il faut en envoyer quatre. Madame de Chevrières choisira après cela; mais, croyez-moi, préférez Avignon.

Il est vrai, notre Sœur Jeanne-Françoise est très-bonne fille, mais gardez-la auprès de vous. Vous faites bien de ne tenir compte de ses visions. Il faut toujours inculquer la véritable humilité, simplicité et douceur, et cette extase d'œuvres et d'actions. Nous ferons dire les messes et prier. Dieu fasse son bon plaisir, qu'il vous inspire. Obtenez-moi [la] grâce de vivre selon sa seule volonté.

Mon Dieu ! que la bonne madame Daloz nous fera grand plaisir de contenter M. Gaudeville, duquel nous avons acheté la maison de Chambéry; car autrement [il] convient que nous la pressions. La chasuble vient d'arriver. Notre Sœur la Supérieure de Dijon, par ses dernières, nous demande toujours les Directoires. Envoyez-lui les vôtres à la charge qu'elle vous les renvoie, et mandez-lui qu'elle ne fasse pas copier l'article de la visite.

Je vous prie, ma fille, ne dites point que je suis votre Mère générale. Hélas! il me semble que Dieu me fait l'honneur d'être la chambrière de peine de notre petite Compagnie; c'est trop, ma toute très-chère fille. Dieu soit béni et glorifié. Amen.

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE CDLXXXII

A LA MÈRE JEANNE-CHARLOTTE DE BRÉGIIARD

A Ritnt

Instante prière de revenir à Annecy, si les difficultés qui s'opposent à la fondation de Riora se prolongent davantage.

vive -j- rôsus!

[Annecy], 17 septembre 1623.

Ma très-chkre Soeur,

Puisqu'il plaît à Notre-Seigneur permettre que ces messieurs de Riom fassent de si puissantes et persévérantes contradictions pour votre établissement dans leur ville, je pense que vous feriez extrêmement bien de vous retirer humblement et doucement. C'est l'avis de M. le prévôt auquel j'en ai parlé ; car enfin, ma très-chère Sœur, nous sommes en peine de vous sentir là, parmi ces contestes et hors d'un monastère. Cela pourra être désapprouvé de plusieurs, et puis notre Bienheureux Père me dit à Lyon qu'il ne désirait point que nous nous montrassions ardentes à poursuivre des fondations, ni que nous employassions en façon quelconque la faveur des grands pour cela; mais seulement que nous secondassions les bonnes intentions de ceux qui nous désireraient. Je vous dis ceci simplement, ma très-chère Sœur, car je sais que les intentions de ce très-saint Père vous sont en très-grand respect. Or donc, si votre affaire n'est [pas] terminée, l'avis de AI. le prévôt est que vous vous retiriez ici, et c'est mon désir aussi, et ma consolation.

Voyez donc, ma très-chère Sœur, et travaillez à vous retirer doucement, avec l'avis de quelques personnes capables et qui puissent, selon les occasions, vous donner un solide conseil; ce que je vous dis, parce que nous ne pouvons savoir l'état de votre affaire, d'autant que, s'il y avait une bonne apparence, de bientôt voir une heureuse issue, il faudrait encore patienter; mais cela n'étant pas, vous ferez très-bien, ma irès-chère Sœur,

et je vous en prie, de vous retirer vers nous le plus tôt que vous pourrez. Dieu sait si vous serez bien et chèrement reçue. Certes, il ne faut pas que vous en doutiez, car toute la maison vous aime et vous désire. Pour moi, il me semble que vous ne pourriez douter du contentement que ce me sera de vous revoir ici.

Si donc vous prenez cette résolution, il faudra renvoyer toutes vos filles à Moulins, et que notre chère madame de Dalet vous amène au moins jusqu'à Lyon, si elle ne voulait passer jusqu'ici où nous la recevrions d'un cœur et d'une affection incomparable, sinon et qu'elle ne puisse venir jusque céans, notre bonne Sœur la Supérieure de Lyon vous donnerait conduite, et peutêtre elle-même la ferait, mais il faudrait faire tout cela entre ci et un mois, afin que nous eussions un peu de loisir de nous voir avant la fondation de Chambéry où nous espérons aller dans [à] la Toussaint, ou incontinent après. Voyez, ma très-chère Sœur, à vous résoudre; cependant, nous prierons Dieu d'être votre conseil et votre conduite en tout.

Je salue notre très-chère Sœur de Dalet , ne pouvant lui écrire. Je suis, vous le savez, toute vôtre en Notre-Seigneur. Qu'il soit béni !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visilalion d'Annecy.

LETTRE CDLXXXIII

A LA MÈRE MARIE-HEIAmE DE CHASTELLUX

SUPÉRIEURE A MOULIXS

Les occasions de souffrance nous doivent être précieuses. — ATe rien accorder qui

soit contre la Règle.

VIVE -J- JÉSUS

[Annecy], 18 septembre [1623],

Ma très-chère fille, Nous ne pourrions maintenant envoyer M. Michel, et puis il faut un peu laisser passer l'orage et vous tenir constante en la parfaite douceur, patience et support; car, quand sera-ce, ma

très-chère fille, que nous témoignerons notre fidélité à Dieu et aux vertus, sinon en ces occasions si âpres? Certes, elles vous doivent être précieuses, et quand tout le monde s'élèverait contre vous, vous n'en devriez pas perdre un brin de votre paix et tranquillité. Enfin, offrez toujours de la vouloir laisser jouir des privilèges accordés, de vouloir servir et chérir cette pauvre âme cordialement, pourvu qu'aussi elle se contente de cela, et que ni elle ni les siens ne désirent rien qui soit contre notre Institut. Bref, témoignez que vous ne voulez que cela, et que vous vous rapporterez toujours à l'avis du Père recteur et à nous, et ne vous échappez point en nulle parole de ressentiment ni de plainte inutile.

Je vous ai déjà écrit louchant la venue de Mgrd'Autun'; parlez-lui toujours avec respect et fermeté pour l'observance. J'espère en Dieu qu'il ne donnera point de mauvaise permission j que s'il en avait donné, [il faut tâcher] de les faire révoquer. Je ne puis lui écrire, ne sachant comme tout ira; mais je me résous bien d'écrire à celte pauvre Sœur et à ses parents, quand je saurai comme tout [se] sera passé à leur venue. Enfin, ma fille, bénissez Dieu qui vous fait part de sa croix, et espérez que sa bonté vous donnera le calme après cette bourrasque; mais tenez-vous en douceur et toujours prêle de suivre en tout conseil. C'est sans loisir que je vous écris, mais avec une entière affection de votre consolation et profit spirituel. Dieu soit béni!

J'écris et envoie mes lettres ouvertes, afin que le Révérend Père recteur voie avec vous s'il sera à propos de les donner.

Conforme à l'original gardé ans Archives de la Visitation d'Annecy.

1 Claude de la Magdelaine de Ragny, évoque d'Autun. Sainte Jeanne- Françoise de Chantai avait demandé au prélat de faire la visite canonique au monastère de Moulins, cette ville faisant alors partie de son diocèse.

LETTRE CDLXXXIV

AUX SOEURS DE LA VISITATION DE MOULINS

Demeurer unie à sa Supérieure, c'est un moyeu de s'unir à Dieu. — Le temps des afflictions est celui d'une abondante moisson. — Bienheureux les pauvres, Dieu est leur trésor.

vive f jésus!

[Annecy, 1623.]

Mes très-chères et biem-aimées Soeurs,

Je vous assure en toute sincérité que ce m'est une douleur sensible de me sentir dans l'impossibilité de vous aller servir et assister en l'affliction où vous êtes; mais j'espère que notre bon Dieu, pour le service duquel nous sommes arrêtée, vous pourvoira de meilleures et plus utiles assistances. Cependant, mes chères Sœurs, je vous conjure , par les entrailles de la divine Miséricorde, de porter humblement et patiemment l'effort de cette affliction, et de demeurer constantes et inviolablement unies à votre bonne Mère et Supérieure, afin que ce vent de tempête n'éparpille point ce que Dieu a uni et conjoint. Demeurez coites sous cet effort, paisibles, et pleines de confiance que la divine Providence vous secourra; et pour chose quelconque que l'on vous dise et que l'on fasse, ne vous départez point de la douce et cordiale charité envers celle qui vous cause celte affliclion.

Souvenez-vous, mes très-chères filles, que c'est ici le temps de la moisson pour vous, que peut-être n'aurez-vous jamais une occasion qui vous fournisse tant de moyens de pratiquer la patience, la douceur, l'humilité et le support du prochain, que celle-ci, et surtout la fidélité à votre sainte vocation. Faites-en donc bien profit, mes chères filles, et par ce moyen vous glorifierez Dieu en votre fribulation, vous conforterez votre bonne Mère et la soulagerez en cette charge qui lui tombe si rudement sur les épaules.

Nous vous assisterons de nos petites niais continuelles prières, invoquant sans cesse le divin amour à votre aide par les intercessions de notre très-heureux Père. Que s'il faut acheter la paixàprixd'argent,jevousconjure,mestrès-chèresetbien-aimées Sœurs, que vous vous montriez en cela ses vraies filles, et que, avec une très-humble générosité, vous choisissiez la sainte pauvreté, plutôt que de demeurer dans les inquiétudes où vous êtes. Bienheureux sont les pauvres, car Dieu est leur richesse et trésor. Quelle consolation de vivre en parfaite observance, sous l'abri et protection de la divine Providence ! Mais je vous prie que tout se fasse avec la douceur et charité requises à celles de notre vocation, et gardons-nous de toutes paroles piquantes et fâcheuses qui, tant peu que ce soit, ressentent l'àpreté. Regardez toujours à Dieu, et II vous conduira, ainsi que je l'en supplie de toute mon àme, et de répandre sur vous ses très-saintes bénédictions. Je me recommande à vos prières.

Votre, etc.

LETTRE CDLXXXV

A LA SOEUR MARIE-AIMÉE DE MORYILLE

A MOULINS

Sévère réprimande. — L'âme qui n'est plus retenue par l'amour de Dieu doit au moins redouter sa justice.

vive f jisus !

Ma très-chère fille,

Puisque vous avez fait passer vos misères et imperfections jusqu'à la connaissance des Sœurs, je ne puis plus me taire et m'empêcher de me plaindre de votre détraquement tout à fait scandaleux dans la maison.

Mon cher Sauveur, souffrez, s'il vous plaît, que touchée d'une intime douleur, je vous fasse cette plainte comme à mon

Dieu : permettez-vous d'admettre au bonheur de cette sainte vocation une fille si indigne de cette grâce! Si c'est pour mes péchés et imprudences, ô mon Seigneur! frappez sur moi et conservez ces pauvres chères maisons en paix et en unité sainte, car vous savez que rien ne m'est si sensible que le mal qui leur arrive de la sorte.

Ma très-chère fille, je voudrais par mon sang laver les plaies de votre âme et celles que vous faites à cette maison; au moins que ma douleur et l'abondance de mes larmes vous touchent, car je ne puis empêcher mou cœur de se fondre sur le récit de votre misère. La dureté et l'immortification de votre cœur vous ont jetée dans le labyrinthe, et je pense encore notre trop grande douceur; car nous espérions qu'étant chrétienne, vous vous laisseriez gagner par celte voie , mais je vois bien que votre félonie veut être matée. Croyez que si j'étais auprès de vous, à mon avis et aidée de la grâce de mon Dieu, je vous rangerais à la soumission et vous empêcherais bien de tenir le dessus comme vous faites. Je prie notre Sœur la Supérieure de ne vous point épargner les mortifications qui vous sont nécessaires, si tant est que vous ne vous humiliez et rangiez à votre devoir, auquel je vous exhorte de la part de Dieu, et pour l'obligation que vous avez de sauver votre âme, laquelle vous exposez à la perle éternelle.

Pensez, je vous prie, au compte exact qu'il vous faudra rendre à Dieu de toutes vos fautes, et de celles que peut-être vous causez aux autres par vos dérèglements, actions désordonnées et déportemenls. Que la juste crainte du divin châtiment vous touche, puisque le saint amour n'a nul crédit sur vous, ni la peine que vous nous faites souffrir. Je prie Dieu qu'il ail pitié de vous et vous ramène à voire devoir. Amen.

LETTRE CDLXXXVI

A LA SOEUR CLAUDE-SIMPLICIENNE FARDEE

A BELLEY l

Reddition de compte des novices, et manière de leur enseigner à se bien confesser.

VIVE -j- JESUS !

[Annecy, 1623.]

Ma très-chère fille, La Règle n'entend nullement d'obliger les filles à dire leurs péchés, ains seulement leurs inclinations et passions, comme, par exemple, elles doivent dire : « J'ai été fort sujette à la colère, à la passion d'aimer » , et semblables, sans dire les fautes qu'elles auront faites ensuite; que si elles veulent, pour leur consolation et utilité, vous dire tout, vous les devez simplement écouter sans les enquérir, et les conforter et consoler. Et de même vous les pouvez aider pour leurs confessions, sans toutefois voir celles qu'elles écriront elies-mêmes. Vous m'avez consolée, ma très-chère fille, de me demander ce petit avis. Oh! soyez, je vous en prie, une bonne nourrice et donnez bien le lait pur de notre Institut à vos chères novices. Rendez-les fort généreuses à la mortification et fort amoureuses de la sainte oraison et recueillement.

1 Sœur Claude-Simplicienne Fardel , si connue par la belle réponse que lui fit saint François de Sales, quand, avec une incomparable naïveté, elle lui offrit d'être Religieuse à sa place, entra au premier monastère d'Annecy en 1014 et y mourut en 1629. Celte humble paysanne fut, au milieu des âmes héroïques dont se composait la Visitation naissante, la personnification de la plus aimable ingénuité. Reçue d'abord au rang des Sœurs domestiques, elle passa plus tard à celui des associées. « Sa grande vertu et son bon jugement (écrivit la Bienheureuse Fondatrice au Livre des Vœux) permirent de lui confier toutes les ebarges, excepté celle d'assistante. >> Bien que sa Vie, composée par la Mère de Chaugy, n'en fasse aucune mention, il parait que Sœur Claude-Simplicienne fut directrice à Belley, comme le prouve cette lettre , écrite tout entière, ainsi que l'adresse, de la main de sainte de Chantai.

Nous sommes si chargées de filles que nous ne pouvons ouïr la proposition de la cousine que nous ne soyons à Chambéry. Ecrivez-moi souvent, ma très-chère fille, et comme tout va chez vous. Vous savez combien vous m'êtes chère; aimez-moi et priez pour moi, afin que nous parvenions à la sainte éternité. Amen.

Dieu soit béni!

Conforme à l'original gardé aux Archives delà Visitation d'Annecy,

LETTRE CDLXXXVII

A LA MÈRE JEANNE-CHARLOTTE DE BRÉCHARD

A BlOlt

Dieu sanctifie nos cœurs par la croix.

VIVE f JÉSUS.'

[Annecy, 1623.]

Hélas! est-il possible que j'empêche mes yeux de rendre les témoignages de la douleur universelle que mon cœur ressent, sachant ma pauvre très-chère, très-aimée et ancienne compagne, en tant de travaux, de mépris, d'abjection et de traverses, et enfin la voyant si accablée de tous côtés! Ma fille, croyez que Dieu veut sanctifier votre cœur bien-aimé par les croix. Je sais que vous tirez profit de tous vos maux, car il y a longtemps que votre âme est accoutumée à la douleur et à l'abaissement qui nous arrivent de la part des créatures, mais par la volonté du Créateur qui vous veut, et qui a le dessein de vous élever hautement en sa très-sainte éternité.

LETTRE CDLXXXVIII

A MONSEIGNEUR L'ÊVÊQUE D'AUTUN

Prière de continuer sa protection à la communauté de Moulins. — Dieu ne saurait

délaisser les Religieuses fidèles à leur devoir, et qui font leurs délices de la

pauvreté.

vive + jésus!

[Annecy, 16-23.]

Monseigneur,

J'ai su que vous avez eu la bonté d'entendre nos pauvres Sœurs de Moulins sur les difficultés qu'elles ont avec leur fondatrice, et que, par la grâce de Dieu, vous et votre conseil avez reconnu la véritable vertu et probité de la Supérieure et de ses Religieuses, ensuite de quoi vous les avez protégées et confortées en leur extrême affliction. Mais, Monseigneur, à ce que j'apprends, elles ont plus besoin que jamais de voire paternelle assistance; c'est pourquoi je vous conjure et supplie très-humblement au nom de notre bon Dieu, Monseigneur, de la leur donner. Que, si pour mettre la tranquillité en leur monastère, il ne faut que rendre l'argent à noire bonne Sœur la fondatrice, afin qu'elle se loge ailleurs, certes, nous en serons contentes j car nous aimons mieux vivre pauvrement en nos observances que d'abonder en riebesses et être traversées.

La Providence de Dieu, qui nous a toujours assistées, ne nous manquera point, tandis que nous persévérerons en la fidélité de sou saint service; et puis ce sont nos délices que de vivre en pauvreté sous sa protection. Voilà, Monseigneur, comment je vous représente naïvement mon sentiment, non toutefois que je ne fusse très-aise que notre Sœur la fondatrice se conservât le bonheur qu'elle possède, pourvu qu'elle se contente des privilèges que vous lui avez donnés ou confirmés, Monseigneur, et qu'au reste elle vive selon la bienséance de sa condition. Or j'espère que la divine Miséricorde pourvoira de secours à ses

bonnes servantes, parPentremise de votre prudence et piété, ainsi que de tout mon cœur et très-humblement je vous en supplie derechef, Monseigneur, et je prierai notre bon Dieu de répandre avec abondance ses sacrées bénédictions sur vous et sur votre Eglise. Vous faisant très-humble révérence, je demeure, Monseigneur, votre très-humble, etc.

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