A LA SOEUR MARIE-CONSTANCE DE BRESSAND
ASSISTANTE AL PREMIER MONASTÈRE DE PARIS
L'attrait du parfait dénùment doit être suivi en l'action et en l'oraison. — Devoir de la Sœur assistante envers la Supérieure malade.
vive f jésus!
[Chambéry, 1624 ]
Ma très-chère fille,
Il faut que notre chère Sœur la Supérieure porte sa croix en souffrant, et vous autres, qui la voyez en ses peines, en compatissant et vous soumettant toutes au bon plaisir de Dieu, qui ordonne tout cela. J'écris à notre Sœur Hélène-Marie; certes, elle esl à plaindre et faut grandement dissimuler avec elle, sans toutefois lui souffrir nullement ni tolérer les manquements qu'elle fera devant la communauté, à cause des conséquences que les esprits faibles en pourraient tirer. Au bout, il la faut supporter et prier grandement pour elle, car il me semble que Dieu seul peut guérir son esprit. Je pense qu'il ne faut pas beaucoup se peiner autour d'elle, ni la laisser parler, mais la divertir et encourager imperceptiblement; or, Dieu donnera les remèdes qui se pourront, je l'en supplie.
Je viens à vous, ma très-chère fille, que j'aime certes trèscordialement. Tout ce qui s'est passé en votre solitude esl très-bon; ne vous peinez plus pour faire des actes en l'oraison; demeurez en celte inutilité fort humble et soumise, Dieu ne veut de vous que cela; continuez avec fidélité. Je vois que vous êtes toujours fort attirée au parfait dénùment et que ce sont les souveraines délices de votre âme que cet abandonnement en Dieu. Suivez bien cet attrait en l'action aussi bien qu'en l'oraison, vous dénuant fort de toutes ces petites craintes de faillir et prétentions de satisfaire. Méprisez tout cela, embrassez très-chè-
rement l'abjection qui vous arrivera en toutes choses, car celte pratique est solide et assure tout le reste.
La Supérieure ne doit être estimée absente, que quand elle n'exerce pas la charge de sa supériorité, soit par son absence du monastère ou par maladie, en sorte que tout à fait elle ne fasse point les fonctions de sa charge de Supérieure; [ainsi] que pour ces petits honneurs que vous marquez, on ne les rend pas à l'assistante que lorsque tout à fait elle tient la place de Supérieure. Oui, faites donner à la Supérieure ces petits soulagements, car sa grande infirmité le requiert, et faites faire des prières particulières pour elle tandis qu'elle sera ainsi malade, mais courtes; comme aussi vous devez faire librement ce que vous connaissez êlre à faire, et ma Sœur la Supérieure se doit entièrement remettre à vous, et vous laisser la charge tandis qu'elle ne la pourra pas exercer. Allez avec une sainte liberté d'esprit en toutes vos actions, et me croyez, que je vous tiens toujours fort chèrement dans mon cœur, et certes toutes nos Sœurs aussi, quoiqu'en divers langs, car je ne peux dire combien je les aime et leur souhaite le vrai esprit d'humilité, douceur et simplicité en l'exacte observance; je me confie en leurs prières. Ma fille, ne m'oubliez pas devant Dieu, je vous en prie, et toutes nos très-chères Sœurs aussi. Dieu les bénisse, et soit à jamais béni! Un salut cordial et tout affectionné à notre bonne Sœur Marie que j'aime bien.
Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Voiron.
LETTRE DXXII (Inédite)