AU RÉVÉREND PÈRE DE LA RIVIÈRE
RELIGIEUX HIMME
Divers renseignements pour une nouvelle Vie de saint François de Sales. — Détails sur les premières années de la Visitation.
VIVK f JÉSUS !
[Chambéry, 1624.]
Mon Révérend Père,
La copie de l'écrit que l'on a envoyé à Votre Révérence touchant notre Institut, m'étant tombée entre les mains, j'y ai trouvé beaucoup de fautes, parce qu'étant faite en mon absence de Nessy, personne n'a su bien dire ce qui en était.
1° Ce ne fut point allant voir ma fdle que je me résolus de demeurer là; car notre Bienheureux avait son dessein et résolution de m'employer à l'établissement de sa Congrégation cinq ou six ans devant ce mariage auquel l'on ne pensait point alors; mais la divine Providence s'en servit pour me donner prétexte de me retirer en Savoie; et même cette divine Sagesse fit naître le moyen de faire ce mariage (qui sans cela était absolument impossible) par le décès de feu mademoiselle Jeanne de Sales, sœur de notre Saint, laquelle il m'avait confiée; car à l'instant de son passage [de sa mort] qui m'affligeait grandement, Dieu m'inspira de lui offrir ma fille, pour la mettre en leur maison en
la place de la chère défini le, ce que je fis par forme de vœu, sur la pensée qui me vint en même temps que Dieu m'ouvrait, en cette occasion, la porte de ma retraite et m'en abrégeait les années, et que ce vœu fait ainsi à la chaude, dans ma douleur, me serait plus pardonnable par feu mon père et mes autres proches, et qu'il me donnerait force pour les gagner et avancer toutes les difficultés qui étaient en grand nombre; ce qui arriva ainsi par la même conduite de Dieu, auquel en soit gloire et louange éternelle. Je n'avais point pensé à vous dire tout ceci, mon très-cher Père, mais il m'est venu ainsi, et je pense qu'il est bon que Votre Révérence sache ces vérités ici, afin de dire que le projet de celle Congrégation et son effet ont eu une toute spéciale conduite de la divine Provideuce; quoique je pense, mon cher Père, que vous ne direz point toutes ces particularités, ni les autres où je suis mêlée. Je supplie voire bonté me faire celte grâce; car en vérité je suis indigne d'èlre nommée dans la Vie de ce Saint, et il y a longtemps que j'appréhende cela.
2° Non-seulement le Père Bonnivard approuva ce dessein pour moi, mais quantité d'aulres grands serviteurs de Dieu, et quand ce Bienheureux me le déclara, qui ne fut que quelques années après l'avoir résolu, je n'y sentis pas un brin de répugnance.
3° Nous ne fûmes que trois semaines assemblées sans recevoir des filles, et dans le bout de l'an nous fûmes neuf, toutes âmes choisies et appelées de Dieu par spéciale vocation, ainsi que me le confirma le même Père Bonnivard qui prêchait à Nessy celle première année-là.
4° Au bout de l'an, nous fûmes coiffées et vêtues tout ainsi que nous sommes [maintenant], excepté que nos robes étaient jointes au corps et les manches étroites; et environ la troisième année notre Bienheureux Père nous recommanda de faire nos robes à sacs et nos manches larges, comme nous les portons, v. 20
5° C'est la vérité que l'on pratiquait des rares et excellentes vertus, mortifications et charités en ce commencement, et cela dura environ cinq ans avec une ferveur d'esprit nonpareille. Il n'y avait que les premières professes employées à telles sorties, et non les novices; mais tout à coup nous nous trouvâmes toutes changées, et avec un désir de la clôture conformément à la résolution que notre Bienheureux Père en fit, ainsi qu'il est dit en l'écrit.
6° Il est fort vrai qu'il avait grand désir de nous maintenir sous le titre de simple Congrégation, quoique avec clôture et vœux publics de chasteté, pauvreté et obéissance comme nous les faisons, mais non solennels. Son humilité incomparable le fit acquiescer, et aussi que Notre-Seigneur déclara qu'il voulait que l'on se mît sous cette sainte Règle du grand saint Augustin ; c'est pourquoi ce Bienheureux disait que Dieu avait fait sa divine volonté, nonobstant la répugnance de la sienne, et qu'enfin, toutes choses bien considérées, c'était le mieux que nous fussions en titre de Religion, et en avait un grand contentement.
7° Je vois, mon très-cher Père, que l'on a oublié les raisons pourquoi notre Bienheureux Père nous donna le petit Office, et qu'il désirait si fort qu'on le conservât; c'est pourquoi je les enverrai à Votre Révérence, écrites de sa main, si je puis. La plus douce est qu'il s'assurait que la sainte Eglise, qui avait destiné un jour de chaque semaine pour le culte de la trèssainte Vierge, aurait très-agréable de lui dédier entièrement un Ordre à son honneur pour chanter continuellement ses louanges. Mon très-cher Père, la conservation de ce cher petit Office est une pièce nécessaire à notre Institut. Certes, ce fut par une inspiration spéciale que ce Bienheureux dédia notre Congrégation à Notre-Dame, et par révérence et dévotion particulière au mystère de la Visitation, car il avait pensé de nous nommer les Filles de Sainte-Marthe, et tout à coup, peu de jours avant
notre entrée, il me fit entendre avec une grande allégresse que nous serions les Filles de Notre-Dame.
8° Avant le décès de notre Bienheureux, le monastère de Dijon était établi, qui était le onzième, et dès son décès nos Sœurs ont été reçues à Marseille, Chambéry et Avignon.
9° J'ai vu dans ce Mémoire qu'on fait mention d'un ravissement : je pense que je pouvais avoir donné sujet de dire cela par faute de m'être bien exprimée, ou que l'on a oublié mes paroles; car je sais que la fidélité de celui qui a fait les Mémoires est toute sincère. Je lui ai écrit pour savoir où il l'avait appris; que s'il le tient de quelque lieu assuré, j'en avertirai incontinent Votre Révérence ; sinon, voici ce qui en est. La première fois que j'allai trouver ce Bienheureux, après l'entrevue de Saint-Claude, ce fut à Sales : or, il me dit qu'il m'était allé attendre sur le chemin, dans une petite grange proche de la maison, où il demeura seul bien trois heures, si j'ai bonne mémoire, avec des pensées admirables et des vues de je ne sais quoi de grand et extraordinaire sur le sujet de ma venue à lui, sans m'exprimer toutefois ce que c'était; mais peu après il me dit : « Dans une année, je vous dirai mes pensées « ou mes desseins; laissez-moi le soin de l'emploi du reste de « vos jours; je m'en charge pour en rendre compte à Dieu. j> Quand donc je l'allai retrouver, qui ne fut que deux ans après, il me déclara sa résolution ouvertement, et je pense que ce qu'il m'avait dit au premier voyage était cela que Notre-Seigneur lui avait inspiré; mais comme je m'étais du tout remise à sa volonté, je n'étais point curieuse de savoir plus que ce qu'il me disait. Et pour cela, je n'en puis dire davantage, sinon qu'il est très-probable que Dieu lui a donné des grandes lumières sur ce sujet, avec des goûts et certitudes intérieures que celte petite Compagnie rendrait beaucoup de bons et de grands fruits en l'Eglise de Dieu, et, de ceci, il est en beaucoup de ses lettres; il l'a dit prou de fois.
10° Me resle à dire à Voire Révérence sur le sujet que noire Bienheureux Père n'a point voulu que nous fussions rangées sous un général : sa principale raison en est écrite; il m'en dit encore à Lyon quantité d'autres très-solides, mais celle-là suffit, comme je pense, et m'ajouta « que le bonheur des maisons religieuses des filles ne dépendait pas d'être rangées sous la conduite d'un seul chef, mais à la fidélité que chacune aurait en particulier de s'unir à Dieu par l'exacte observance de l'Institut,)) et qu'il nous marquerait tout plein de petits moyens pour tenir nos monastères liés et uniformes. Nous en pratiquons déjà quelques-uns ; mais il est clair qu'il en avait encore d'autres en dessein, lesquels nous eussent été très-nécessaires d'être déclarés de sa propre bouche; mais Dieu ne l'a pas voulu, il faut acquiescer. Hélas I je ne lui demandai pas; car j'espérais que nous ferions tout cela à Nessy. II me dit qu'il conférerait de tout ceci avec le Révérend Père Antoine Suffren; et moi, sachant cela, je le fis prier de nous dire ce qu'il pouvait avoir appris de notre Bienheureux Père ; il donna un écrit que j'enverrai à Votre Révérence, si je puis.
Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Aunecy.
LETTRE DLI (Inédite)
A LA MÈRE MARIE-HÉLÈNE DE CHASTKLLUX
SlTÉRIF.l'RE A MOULINS
Dispositions pour le voyage de la Sœur de Morville à Annecy.
vive -j- jésus!
[Chambéryl, 1» mai [1624].
Ma très-chère fille, Il faut, s'il vous plaît, envoyer tout promptement ces lettres à notre Sœur de Riom, et que, selon son jugement et le vôtre, vous avisiez à ce qui sera mieux, ou que ma Sœur Marie-Aimée
l'aille prendre, en cas que madame sa sœur ne soit pas venue, ou que notre Sœur la Supérieure de Riom la vienne prendre à Moulins ; car il n'y a détour pour chacune que de huit lieues ; et quand bien ses sœurs seraient venues, il faut toujours, s'il se peut, que notre Sœur de Riom l'accompagne. Or bien, je laisse la conduite de cela à votre prudence et diligence ; car il est nécessaire, si elles viennent, que ce soit pour être à IVessy la veille de la Pentecôte, ou, au plus tard, le mercredi d'après. J'ai répondu à toutes vos lettres ; vous savez, ma très-chère fille, que je suis très-entièrement toute voire.
[P. S.] Je salue très-chèrement le Révérend Père recteur, notre cher frère M. de Palierne et tous les amis, surtout le bon M. de la Coudre, notre chère Sœur Alarie-Aimée et toutes nos bonnes Sœurs.
Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.
LETTRE DLII (Inédite)
A LA MÊME
Même sujet.
vive f jésus!
[Cliamlii'ry], 6 mai [1G24],
Je viens de recevoir des lettres de notre Sœur la Supérieure de Paris, du 26 avril, qui me mande que madame Chauvelin viendra prendre noire Sœur pour nous l'amener et la rendre à Lyon la veille de la Pentecôte. Je crois, ma très-chère fille, que vous aurez envoyé avertir notre Sœur la Supérieure de Riom ; cela ira fort bien, et vous [voilà] bien déchargée. Dieu nous fasse la grâce de lui rendre bon compte de celte charge ! S'il se peut, je désirerais que la Sœur N. , la fille qui la
sert, ne vînt point. Toutefois, s'il n'y a point de mauvais dessein, je ne voudrais point la contrister sur la bonne volonté qu'elle nous témoigne de vouloir si bien faire. C'est sans loisir.
Je salue avec tout respect le Révérend Père et toutes nos chères Sœurs, sans oublier notre bon frère AI. de Palierne.
Dieu soit béni!
Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy