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LETTRE DLIII

A UNE SUPÉRIEURE DE LA VISITATION

L'esprit de la Visitation est un esprit de douceur et d'humilité. — Comment se

conservera l'union entre les monastères. — Nouveau duel du baron de Chantai.

— Chant des Litanies.

vive f JÉSUS !

Chambéry, 1624.

Hélas! ma chère fille, que je mérite peu le rang que Dieu m'a donné dans votre cœur! Mais il ne faut rien refuser d'une si bonne main; ains je chéris précieusement votre affection et y correspondrai fidèlement, surfout à vous souhaiter incessamment ce que vous désirez le plus, qui est d'être fille de notre Bienheureux Père. L'esprit de sa petite Congrégation est un esprit de douceur, de petitesse, de simplicité et de pauvreté; il ne s'en faut point départir, mais y assujettir tellement nos inclinations, qu'elles nous portent même au mépris du monde et de nos propres intérêts, et que la douceur et l'humilité surnagent toujours en nos paroles et actions. Nous sommes en un siècle où tout le monde veut le sucre et les suavités; il nous leur en faut tant donner qu'ils en soient contents, par une affabilité généreuse, sans composition ni affectation, et pour cela il ne faut qu'être humble, dévote et naïve.

Non, ma très-chère fille, avec la divine grâce, nous ne nous perdrons point, comme ces messieurs disent, faute d'un général. Dieu est l'auteur de notre Institut, Il le saura bien conserver. Si, dans un grand nombre d'années, il a besoin de plus d'appui et de refuge extérieur, la providence de Dieu, à laquelle notre saint Père nous a laissées, nous en pourvoira; c'est elle qui gouverne son Eglise, lui envoyant de temps en temps le secours nécessaire, et inspirant la manière des gouvernements à celui à qui il appartient. Demeurons en paix, ma fille, et laissons chacun abonder en son sens, tandis que l'on nous laisse vivre dans nos Observances. Oh Dieu ! si nous nous savons parfaitement aimer les unes les autres, nous n'avons que faire d'autres liens pour nous maintenir en noire devoir. Et si tous les monastères se maintiennent avec respect, déférence et communication envers celui d'Annecy, c'est le plus grand moyen d'uniformité que nous puissions avoir; et certes, s'il arrivait du détraquement, ce dont Dieu nous garde, ce ne seront pas ceux de dehors qui nous relèveront, mais notre bonne intelligence et notre fidélité au dedans. N'avons-nous pas nos prélats et nos Pères spirituels? C'est à eux à qui je me plais extrêmement de recourir.

Croyez, ma pauvre très-chère fille, que je prierai bien Dieu qu'il vous assiste au choix de la place pour bâtir. Votre vendeur ne connaît pas encore l'esprit de la Visitation; ses extravagances sont fâcheuses, mais il ne s'en faut pas fâcher pourtant.

Notre Bienheureux Père était admirable en telles occasions; il les négligeait et les laissait passer, sans donner aucun signe qu'il s'en souciât. Bienheureux sont les débonnaires, car ils posséderont la terre.

Ma vraie fille, votre cœur incomparable pour moi tient le mien au large pour vous dire tout ce qui me vient en vue. Je suis, certes, en compassion quand je pense (ce n'est pas sou-

vent, sinon devant Dieu) à l'affliction de mon fils ', mais j'espère que Dieu lui rendra celte tribulalion profitable, au moins pour l'éternité. Oh ! combien l'amitié du monde est ennemie de Dieu ! N'est-ce pas une déplorable chose de voir l'ami engager son ami dans ces misérables duels? Il faut bien prier Dieu qu'il donne sa sainte lumière à toute cette jeune noblesse qui, à la pointe de l'épée, va si imprudemment chercher l'enfer.

Je loue Dieu du progrès que font nos Sœurs en la perfection ; sa Bonté les rende toutes des Règles vivantes! — Nous avons reçu la note de vos Litanies; je les trouve belles, excepté qu'elles fredonnent trop Ora pro nobis ; cela n'est pas assez simple pour nous. Noire Bienheureux Père avait une grande affection que nous fussions fort exactes à l'observance de toutes les circonstances qu'il a marquées pour ce béni Office. Oh Dieu ! que je trouve nos lois suaves et faciles ! Il ne faut qu'un peu d'amoureuse sujétion et renoncement à nous-même ; je les aime plus que je ne puis dire. Dieu me fasse la grâce de les observer au pied de la lettre et les faire observer où je serai.

Il est bon, ma fille, que les yeux de ceux qui nous regardent voient notre avancement, et que les nôtres n'en voient rien; cela nous tient humbles devant Dieu. 0 ma fille! quand il plaît à celle immense Bonté de nous aider et animer intérieurement, hélas! quelle grâce à notre faiblesse! Mais quand il lui plaît de retirer ces sentiments, c'est aussi une grande grâce;

1 « Le jour même de Pâques, tandis que Chantai faisait ses dévolions à sa paroisse avec loule la famille de sa femme, un laquais de lioutleville lui vint dire dans l'église où il était encore, que son maître l'attendait à la porte Sainl-Antoinc. Il y alla en petits souliers à mule de velours, comme on en portail alors, et servit de second à lîoutteville contre Ponlgibaud. Ce duel fit grand bruit; les prédicateurs déclamèrent fort contre un si grand scandale, et Chantai se relira en Bourgogne, où il fut caché à Alonne, chez Toulonjon, son beau-frère. ><

(Histoire généalogique de la maison de Iiabutin.)

car, par ce moyen, nous voyons ce que nous sommes, et la seule fidélité nous fait marcher; nous agréons davantage à Dieu, quoique nous soyons désagréable à nous-mème. Mon Dieu! que cet amour de la volonté divine et cette paix intérieure parmi les travaux spirituels est une grâce précieuse ! Votre, etc.

LETTRE DLÏV (Inédite)

A LA MÈRE ANME-CATHERIXE DE BEAUMONT

SUPÉRIEURS AU PBKMIER MONASTÈRE DE PARIS

Joie d'apprendre que saint Vincent de Paul approuve le voyage d'Annecy.

vive ï jésus!

[Cliambéry] , G mai 1624.

Je viens de recevoir tout présentement votre lettre du 2 avril. Mon Dieu! ma très-chère fille, puisque M. Vincent est d'avis que vous veniez, pourquoi voulez-vous d'autre commandement? Certes, je vous écrivais assez ouvertement que si la chose était approuvée de personnes capables, vous me fissiez parler au reste comme vous voudriez. Je ne puis vous dire encore autre chose, en voyant la disposition du Supérieur, lequel ayant doucement agréable votre voyage vous ne devez point douter de le faire; et je ne puis croire que lui disant que nous vous avons mandée pour notre assemblée et pour conduire ma Sœur Marie-Aimée, il ne le prenne franchement. Oh Dieu! que j'ai peur que vous n'ayez laissé partir madame Chauvelin; certes, j'en serais mortifiée; d'écrire à Mgr de Genève, cela serait trop long, car je ne sais où il est en sa visite. Seigneur Jésus! quelle consolation de vous voir et ma pauvre petite Angélique [Lhuillier]. En un mot, si vous pouvez avoir l'agrément du Supérieur, venez au nom de Dieu, lien tirera sa gloire. — Oh! quelle mortification si ce coffret est égaré! il a été rendu fidèlement au messager de

Lyon. Faites la quête de votre côté, et nos Sœurs de Lyon

qu'elles la fassent du leur.

Sans doute, je ressens l'affliction de mon fils et de sa pauvre petite femme, mais ne faut-il pas acquiescer en tout au bon plaisir de Dieu? Qu'il soit à jamais béni! Amen. Oh! mais, apportez-moi de leurs nouvelles, s'il vous plaît.

Je pense que M. Berger [m'a parlé] de madame la marquise deN***. Non, ne dites rien à ma Sœur la Supérieure d'Orléans; je crois que celle de Nevers ne viendra pas, mais tentez-la tout doucement et Mgr de Nevers. Dieu soit béni! Je vous supplie au moins, venez au plus tôt que vous pourrez, ce que je dis sur la crainte que vous n'arriviez après notre assemblée, car les lettres sont tardives à être rendues.

Dieu soit béni!

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Toulouse.

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