LETTRE DLV
A LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLOMAY
SUPERIEURE A LYON
Elle lui recommande la patience au milieu des oppositions que l'on apporte à son voyage d'Annecy. — Détails divers.
vive -j- jésus!
[Chambe'ry], 14 mai [1624].
Ma très-chère fille,
Ayant fait ce que nous aurons pu, il faudra acquiescer à cette souveraine et maîtresse volonté [de Dieu], que nous désirons qui régente sur nous sans réserve; car de nous servir maintenant de l'autorité qu'a Mgr de Genève de vous retirer, il n'est pas temps. Cette maison-là n'a encore aucun esprit capable de la gouverner; il faut y achever votre temps en paix, s'il se peut; cela est requis à la gloire de Dieu. Si donc M le grand vicaire continue et ne se laisse vaincre à la raison, de-
meurez et vous conduisez selon l'avis des Pères [Jésuites], et encore de notre Sœur la Supérieure de Dijon qui est assez prudente, et ne craignez point, quoique peut-être Mgr de Genève vous écrive, car son intention n'est pas de rien violenter. Il faudra pourtant lui faire parler par quelque autre que M. Brun, lequel je douterais fort qu'il le détournât ; mais il faudra attendre si Mgr de Genève lui écrira. Cela n'est nullement contre la clôture, et il lui faut faire entendre ces raisons par personnes capables. Le Révérend Père recteur ferait bien ce bon office, ou le Père Fiehet; Mgr l'archevêque n'aurait garde , à mon avis, de refuser une chose si juste et raisonnable.
Il n'y a que deux ou trois ans que l'on assembla à Dijon toutes les professes Carmélites de ces monastères-là, qui étaient éparses en diverses contrées, pour seulement faire l'élection d'une Supérieure au monastère de Dijon. L'on ne fait point de difficulté de laisser sortir les Religieuses pour aller visiter des maisons et voir les bâtiments ; cela est clair et en coutume, que pour de légitimes occasions on peut sortir. [Je vous dis cela] afin que vous sachiez que si c'était pour vous retirer du tout, et que vous eussiez un commandement absolu de Mgr de Genève, vous n'auriez que faire de Ja licence du Supérieur de là.
Or sus, ma très-chère fille, après avoir fait tout ce qui se pourra doucement, il faudra acquiescer pour ce coup. Vous serez présente àNessy en ma personne, puisque véritablement je vous porte dans le milieu de mon cœur où Dieu vous a placée d'une façon très-extraordinaire. Ce n'est pas que je ne vous souhaitasse par-dessus toutes, Dieu le sait; mais j'espère que la divine Bonté me réserve cette consolation pour ma vieillesse, afin d'être aidée à la mieux employer que je ne fais les bonnes années de ma vie. J'ai pourtant encore quelque espérance; car la raison est si puissante de notre côté, qu'il m'est avis qu'elle vaincra; Dieu en fasse ce qu'il lui plaira! Si vous ne venez [pas], écrivez-moi comment notre chère Sœur la Supérieure de
Dijon fera là. A mon avis, vous y trouverez un bon changement; c'est un vrai bon cœur. Les lettres dernières d'Auvergne sont du 22 mars. Je n'y répondrai pas, parce qu'elles me demandent notre Bulle que le Supérieur veut voir, et elle n'est pas pour leur maison; cela nuirait. Mon Dieu! ma fille, il faut bien prier et faire prier Dieu, afin qu'il lui plaise nous octroyer celle que notre Bienheureux Père avait tant désirée pour tous les monastères, afin qu'ils soient en repos. Nous en résoudrons ce qu'il faudra faire.
M. l'ambassadeur de France nous fit l'honneur de venir ici. Il nous promit toute son assistance avec une cordialité et affection nonpareille. Je crois que la Providence s'en servira. — Hélas! ma très-chère fille, et ce cher petit coffret serait-il bien perdu? Certes, je le rachèterais d'un de mes yeux, voire de tous deux, si Dieu le voulait. J'en recommande le soin à sa bonté, et à vous, la poursuite, ma fille. — Il me vient en la pensée que vous feriez bien de considérer avec notre Sœur la Supérieure sur laquelle de nos Sœurs de Lyon vous pourrez jeter les yeux pour vous succéder à la charge que vous avez, afin de la dresser et l'introduire en l'estime et amour des Sœurs pelit à petit. Il me semble que notre Sœur Charlotte [de CrémeauxJ pourrait être regardée pour cela; voilà comme je vous dis mes pensées. Ma très-chère fille, priez pour nous, un peu fortement. — Le Père dom Juste [Guérin] arriva hier soir pour travaillera la béatification de notre très-saint Père ', lequel j'admire toujours plus en ses excellentes vertus. Loué soit éternellement le grand Maître qui peut seul faire de si excellents ouvrages I Amen.
1 « En 162-4, les miracles étaient si nombreux qu'à peine suffisait-on à les enregistrer; aussi le tombeau (de saint Erançois de Sales) et ses abords étaient-ils encombrés d'ex-voto. On jugea le moment venu de procéder aux enquêtes ; la ville d'Annecy se prêta avec empressement à cette initiative et fil, dans ce but, une procuration au Père dom Juste Guérin. Ce zélé Religieux y déploya tant de diligence, qu'en 1626 il put porter à Rome un volumineux recueil des enquêtes faites par lui en Savoie et en Erance. »
[P. S.] Mais ne faudrait-il point que j'écrivisse un jour au bon AI. de Saint-Nizier pour entretenir notre ancienne amitié? dites-le-moi. Mille salut s très-humbles au Révérend Père provincial, au Père recteur et à nos Sœurs.
Je viens de recevoir vos lettres, il faut laisser dire le monde. Notre intention est pure et simple et appuyée de bons conseils, et Dieu en tirera sa gloire. Hélas! je ne voulais que vous, la Mère de Dijon et celle de Grenoble; les autres, c'est par condescendance. Or sus, demeurons en paix.
Dieu soit béni!
Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visilation d'Annecy.
LETTRE DE VI (Inédite)
A LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE
SLPÉltlEURE A DIJON
Comment obtenir le consentement des Supérieurs de Lyon, pour le voyage de la iMèrc de Blonay à Annecy. — Prière de passer ù Delley et d'amener la Mère de Mouxy.
vive -{- jésus!
[Charabéry], 14 mai [1624].
Mon Dieu! que vous serez chèrement bienvenue. Faites voir et doucement concevoir, si vous pouvez, la raison et l'agrément de la venue de notre Sœur la Supérieure de Lyon à M. le grand vicaire; mais il ne faut rien ébranler, car la présence de celle Supérieure est encore bien nécessaire à Lyon; si l'on ne voulait pas qu'elle y retournât, il faudrait céder et nous tenir en modestie. Dieu le veut ainsi; mais vous savez comme notre Bienheureux Père n'agréait nullement qu'on lui voulût empêcher de disposer de ses filles. Je sais qu'il m'en a écrit quelquefois, mais je sens aussi qu'il acquiescerait pour ce coup. Or sus, faites ce que vous pourrez, mais doucement et sage-
ment, quoique sans oublier les raisons. Je voudrais savoir si vous passerez la Pentecôte, parce qu'à mon avis, ma Sœur Marie-Aimée [de Morville] n'y viendra que la veille : toutefois, je n'en suis pas assurée, et vous viendrez ainsi que vous jugerez mieux. De moi, j'espère, Dieu aidant, que nous irons passer la bonne fête à Nessy. Allez passer, s'il vous plaît, à [Belley], ma très-chère fille, et amenez la bonne Mère, et parlez à part à nos professes en toute confiance; car, pour vous dire franchement, il y a je ne sais quoi à dire à la conduite de [mots effacés]; reconnaissez ce que vous pourrez, étant là. M. [des Echelles], qui est le Père spirituel et très-vertueux et affectionné à notre Compagnie, vous pourra parler franchement, si vous lui en donnez la confiance. Ma très-chère fille, Dieu vous amène heureusement, et vous serez la très-bienvenue! Notre-Seigneur m'accroît ma consolation en celte maison, par la bonté et candeur des filles qu'il y amène. Il soit béni à jamais! Amen.
Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry.
LETTRE DLVII (Inédite)
AUX SOEURS DE LA VISITATION
(Celte lettre, qui se voit en tète du Coutumier rédige en 1624, fut modifiée par sainte de Chantai, quatre ans plus tard, avant d'être livrée à l'impression.)
Annecy, 21 juin, 1624.
Monseigneur l'illustrissime et révérendissime François de Sales, évoque et prince de Genève, notre très-honoré Seigneur et Fondateur d'heureuse mémoire, outre les Constitutions qu'il a dressées et jointes à la Règle de Saint-Augustin, nous a donné
plusieurs adresses spirituelles, et introduit des coutumes grandement profitables pour nous avancer et entretenir en la perfection du service de Dieu, lesquelles nous avons gardées avec autant de soin que la Règle même *. Elles n'avaient pu être rangées par ordre, d'autant qu'elles nous avaient été données à divers temps, selon les occasions qui se présentaient; mais son désir était, ainsi qu'il nous l'a dit et signifié, qu'elles fussent écrites et rangées en un corps; ce que n'ayant pu entièrement exécuter pendant sa vie, j'ai estimé que l'obéissance que je dois à ses saintes intentions et la fidélité à notre Ordre m'obligeaient de le faire maintenant, et pendant que la plupart des Sœurs qui ont été des premières reçues en notre Ordre sont en vie, lesquelles pourront rendre témoignage que je ne mets aucun règlement ni coutume qui ne soit conforme à ses intentions et volontés, qu'il ne nous ait donné ou approuvé et fait pratiquer, et afin de faciliter ce dessein de mettre par ordre les susdites Coutumes, je les ai toutes rapportées aux articles suivants :
1° Intentions et souhaits de notre Instituteur sur les Religieuses de la Visitation.
1 Ainsi que le prouve cette lettre, le Coulumier, couronnement de l'admirable législation donnée par saint François de Sales à son Institut, n'est pas, comme on l'a parfois supposé, l'œuvre de sainte de Chantai. Outre les conseils donnés de vive voix à ses filles, le B. Fondateur avait laissé parmi ses écrits cpjantilé de notes touchant la Visitation ; elles contenaient des éclaircissements sur une foule de points d'observance, sur les cérémonies de l'Office divin, sur plusieurs usages que le temps avait introduits, et même des avis pour certaines difficultés que l'avenir pouvait présenter. La Vénérable Mère de Chantai, témoin de la merveilleuse propagation de son Ordre, se décida à revoir tous ces précieux Mémoires, à les coordonner afin d'en former un livre qui, prévoyant tout dans les moindres détails, conserverait dans les monastères l'uniformité et la ferveur. A cet effet, elle convoqua à Annecy les premières Mères de la Visitation, lesquelles ayant été formées à la vie religieuse par le saint Instituteur lui-même, devaient connaître mieux que personne ses intentions et son
2° De la fondation des maisons.
3° De la réception des Sœurs à l'habit.
4° De leur instruction au noviciat.
5° De la réception à la profession.
6° Du Directoire spirituel pour les actions journalières.
7° Du Directoire pour les actions qu'on pratique es mois et es années.
8° De ce qui appartient à l'entretien du corps.
9° De ce qui appartient au gouvernement et union entre les monastères, chacun desquels chefs j'ai compris en un ou plusieurs articles, selon que l'ordre des sujets le requiert.
Je vous supplie et vous conjure toutes au nom de Dieu, mes très-chères Sœurs, et par la révérence et sainte dilection que nous devons à la mémoire de notre digne Père et trèshonoré Fondateur, que vous graviez au plus intime de vos cœurs et observiez fidèlement les salutaires documents qu'il a reçus du Saint-Esprit, et qu'il nous a laissés pour acheminer
esprit. L'assemblée eut lieu dans le courant du mois de mai 1621 , et réunit autour de la Vénérable Fondatrice :
La Mère Marie-Jacqueline Favre, supérieure à Dijon,
La Mère Jeanne-Charlotte de Bréchard, supérieure à Riom,
La Mère Péronne-Marie de Chatel, supérieure à Grenoble,
La Mère Anne-Catherine de Beaumont, supérieure à Paris,
La Mère Marie-Madeleine de Mouxy, supérieure à Belley,
La Mère Marie-Jacqueline Compain, professe de Lyon, supérieure à
Montferrand, La Sœur Marie-Adrienne Fichet, assistante à Chambéry. On leur adjoignit la Sœur Marie-Marguerite Michel, assistante à Annecy, et les quatre Sœurs conseillères de ce monastère. — Le Coutumier étant achevé, lecture en fut faite à tout le Chapitre, et chacune certifia qu'il ne contenait rien que les avis donnés et laissés par saint François de Sales ; en foi de quoi signèrent les premières Mères nommées ci-dessus. — La Mère de la Roche et la Mère de Blonay manquaient à l'appel : l'une étant retenue par ses infirmités, l'autre n'ayant pu obtenir des Supérieurs ecclésiastiques du monastère de Lyon la permission de s'absenter, ne fût-ce que pour quelques jours.
nos âmes à la gloire de l'éternelle félicité, laquelle je vous souhaite d'une entière et très-sincère affection, comme étant
Votre très-humble , très-obéissante Sœur et servante en Notre-Seigneur.
Sœur Jeanne-Françoise Frémyot, Supérieure du monastère de la Visitation Sainte-Marie d'Annecy.
Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.