A LA SOEUR MARIE-FRANÇOISE DE LIVRON
ASSIST.1XTE-COMMISIS A GRENOBLE '
Abandon à la Providence parmi les peines et les traverses. — Sur la réception d'une novice dont la vocation paraît douteuse. — Projet d'un voyage à Grenoble.
VIVE j JÉSUS !
[Chambéry, 1624.]
Ma très-chère fille,
Pour Dieu, ne laissez point alarmer votre cœur; fortifiez-le contre ces croix et contradictions. Regardez en cela la trèssainte volonté de Dieu; remettez entre les bras de sa Providence et votre personne et toutes ces choses que vous appréhendez, et tout ce qu'il vous a donné en charge, et vous confiez pleinement qu'il conduira tout à sa plus grande gloire et à -votre profit. Oui, je vois bien que vous aurez très-grandes attaques; mais ne vous amusez point à les regarder; allez toujours votre train, regardant toujours le sacré visage de Dieu qui est tourné de votre côté, et prend plaisir à vous voir faire et souffrir ce qu'il lui plaît.
Je suis fort marrie de voir M. d'Aoste si tenant; certes, s'il savait l'extrême besoin que nous avons de ma Sœur [de Châtel],je crois qu'il s'adoucirait et perdrait l'opinion qu'on le veuille traverser; mais j'en parlerai avec Mgr de Grenoble. —
1 Sœur Marie-Françoise de Livron, initiée aux vertus religieuses par saint François de Sales et sainte de Chantai, puisa si bien auprès d'eux le pur espritde la Visitation, que, selon leur témoignage, elle devint « l'amie de la vie cachée, l'humble de l'Institut » . Aussi dut-elle se faire une extrême violence pour accepter lacharge de Supérieure d'abord au monastère de Grenoble, en 1G25, puis à celui de Sisleron en 1G31. Après les avoir gouvernés « avec beaucoup d'humilité, de vertus et de croix », cette fervente Religieuse revint à Annecy, d'où, le 2i mars 1645, elle s'en alla recevoir la récompense promise aux humbles de cœur.
Quant à sa nièce, encore qu'elle ait ses défauts, puisque déjà l'on y a vu de l'amendement, je pense que si elle a un bon désir de s'amender, de travailler pour cela et se rendre obéissante, il y aurait de conscience de la rejeter. Vous devez suivre l'avis du Coutumier, s'il le faut faire, s'entend après en avoir conféré avec les coadjutrices et [la] directrice. Il leur en faut faire parler au Père spirituel, et lui faire parler même la fille; car enfin c'est de lui qu'il faut prendre conseil en ces cas. Vous le pouvez encore prendre de quelque Père Jésuite. Que s'il la faut rejeter, faites-le courageusement, et Dieu vous en bénira et récompensera ce courage et fidélité. J'ai répondu à vos dernières lettres.
Je ne voudrais pas que vos Supérieurs sussent que je suis tentée d'aller vers vous; car peut-être l'interpréterait-on à quelque dessein, à quoi je ne pense nullement, n'ayant, parla grâce de Dieu, nulle prétention que de servir Dieu et obéir à sa sainte volonté. Ainsi vous ne devez pas désirer que j'aille là que pour une vraie nécessité ou une grande utililé; car, de ma part aussi, je ne saurais me résoudre d'aller que pour cela. II faut laisser venir Mgr de Grenoble.
Je viens de lire la lettre de ma Sœur [de Châtel], dans laquelle elle me renvoie toujours à ce qu'elle écrit à AI. d'Aoste, pour voir la nécessité de son séjour là; car je crains qu'elle ne nous nécessite plus de temps que nous ne voudrions; je lui écris toujours que non.
Bon courage, ma chère fille, ne vous étonnez de rien et vous tenez fort à Dieu, lequel je supplie vous combler de grâces, et toutes nos Sœurs que je salue avec vous.
Dieu soit béni!
Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation d'Ornans
LETTRE DLXXXIX (Inédite)
A LA SOEUR AN NE -M A RIE ROSSET
ASSISTANTE A AXXECV
Charitable prévoyance pour la Sœur infirmière.
vive -J- jésus!
[Chambéry, 1624.]
[De la main d'une secrétaire.] Ma très-chère Sœur, notre très-digne Mère m'a commandé de dire à Votre Charité qu'elle vous prie bien fort de prendre garde que notre Sœur X. ne soit point trop chargée; qu'elle craint fort que tracassant beaucoup le jour, et se levant la nuit comme elle fait, que cela ne l'accable. C'est pourquoi elle vous prie de la faire coucher dans une cellule, et que vous commettiez des Sœurs pour veiller les malades. Elle dit que nos Sœurs prétendantes peuvent bien être employées à cela, et qu'elles seront bien aises de faire la charité, et que tour à tour on les fasse coucher à l'infirmerie, car elles sont fortes et robustes.
[De la main de la Sainte. ] Je salue , mais de tout mon cœur, nos pauvres malades et celles qui sont si heureuses de les servir. Je prie Dieu que la patience.de celles qui souffrent, et la charité de celles qui travaillent autour d'elles, soient un sacrifice de suave odeur à la divine Majesté. Je salue toutes nos autres Sœurs.
Conforme à une copie faite sur l'original parla Mère Rosset elle-même. Archives de la Visitation d'Annecy.
LETTRE DXC {Inédite) ~
A MONSIEUR MICHEL FAVRE
CONFESSEUR DES RELIGIEUSES DE LA VISITATION' d'aXXECV.
M. de Quoè'x pourrait se charger d'obtenir l'expédition des Bulles. vive -j- jésus!
Cbambéry, 13 décembre [1624].
Mon cher Père,
Je vous remercie de votre soin et diligence pour les Lettres [de saint François de Sales]. Certes, ce livre sera beau et utile. — Demandez à ma Sœur l'assistante ce que vous jugerez devoir être donné à M. le greffier ancien, pour l'expédition de ces copies de Bulles. Puisque le bon Père dom Juste est à Nessy, incertain de son voyage, et que M. de Quoè'x nous veut tant obliger de prendre soin de notre affaire, certes, je serais bien aise de la lui remettre, et pour cela j'en écris à Mgr de Genève, afin que, s'il le trouve bon, il se fasse ainsi. Au moins serait-elle acheminée à l'arrivée du bon Père, qui, par ce moyen, aurait moins de peine. Vous m'avez fait grand plaisir, mon cher Père, de me mander cela.
Certes, je regarde quelquefois le train de mon chétif esprit [au milieu] des affaires que Dieu lui donne, et je vois qu'il se dépêche tant qu'il peut, poussé d'une secrète inclination et affection de se voir désembarrassé, pour enfin se reposerenson unique repos ; mais je dis ceci à vous seul, et, grâce à Dieu, je travaille sans aucune inquiétude ni chagrin, trop honorée que tout, ce me semble, est pour Dieu.
Or, si Mgr l'évêque trouve bon de remettre nos affaires à M. de Quoè'x, je lui en écrirai pour le supplier derechef, et faudra bien savoir de lui tout ce qui sera requis que nous envoyions au solliciteur, s'entend quelle lettre de faveur : s'il en faudra encore de Leurs Altesses; si, du Révérend Père général des
Feuillants qui est là; si, du Révérend Père Arnoux Jésuite, qui y est aussi avec grand crédit et qui se plaira à nous faire plaisir; comme aussi, s'il faudrait davantage de Mémoires que le contenu de la supplique; quand il faudra envoyer l'argent et combien, car je voudrais toujours que cela marchât, d'autant qu'il me semble que les affaires s'en vont mieux. Nous en avons ici pour cela, ayant toujours sur le cœur de ce qu'on n'a rien envoyé à M. Bobin pour le dernier Bref de l'Office; car je voudrais que chacun eût sa raison de nous.
Je vous dis ainsi toutes ces choses, mon cher Père, en confusion selon mon peu de loisir; éclaircissez-Ies, et les faites valoir pour me bien faire savoir ce que nous aurons à faire. M. Bobin d'ici va à Nessyla semaine prochaine; il pourrait tout rapporter pour le premier courrier. Bonsoir, mon très-cher Père, je suis toute vôtre. Mille saluts à tous.
Dieu soit béni!
Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.
LETTRE DXCI
A LA MÈRE JEANNE-CHARLOTTE DE RRÉGHARD
SUPÉRIEURE A RIOII
Remercîmeuts au sujet d'un cantique. — Affectueuses recommandations pour une
prétendante âgée.
vive -{- Jésus!
[Chambéry, 1624.]
Ma très-chère fille, Encore que je n'aie rien annoncé, je ne puis laisser partir ces marchands sans ce mot de salut et de remerciaient de votre très-beau cantique et Noël. Hélas! quel bonheur d'accoiser sou âme en celle mer d'amour et de douceur dont la divine volonté est toute remplie ! Je remercie encore nos très-chères Sœurs de
leur beau Noël. Certes, ma très-chère fille, j'aime parfaitement ces cœurs-la, et, pour récompense, je leur souhaite la trèsagréable et aimable vertu de douceur et souplesse qui se sent partout en cet Enfant d'amour.
Je salue cordialement votre chère prétendante, et, lui offrant la sincérité d'un humble service en Noire-Seigneur, je la supplie de nous recommander à sa miséricorde. Hélas ! quel bonheur a celle chère àme-làde trouver sur la fin de sa course un lieu de repos où elle peut consacrer le reste de sa vie à la divine gloire, et la servir d'autant plus utilement que l'expérience lui a enseigné que c'est le souverain Bien, et je supplie cette divine Bonté de lui montrer en sa naissance ce qu'elle désire de son cœur et des nôtres, qui n'est autre chose que la sainte imitation de son humilité, douceur, souplesse et simplicité. Certes, ma fille, je trouve cette bonne demoiselle-là de bon jugement; je désire que Noire-Seigneur l'attire à Lui; servez à cela tant que vous pourrez. Louons, ma très-chère fille, le grand Dieu, c'est notre tout.
Certes, ma fille, je dois finir ici, et le désir m'a pris de vous envoyer ce Noël. Le voilà [tel] que je viens de le faire, sans loisir, car je n'ai lu le catéchisme, et ceci s'est écrit pendant Prime, sans rime ni raison. Il est pourtant fait de bonne affection.
Vive Jésus! Dieu soit béni!
LETTRE DXCII
A LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY
SUPliRIlil'RE A LYON
Conseils pour l'emploi d'une Religieuse.
vive j jésus!
[Chanibéry], 22 décembre 1624.
Ma très-chèrefille,
Ce n'est que pour vous dire que je ne puis vous répondre, tant j'ai été accablée d'affaires depuis quinze jours; mais, Dieu aidant, je le ferai exactement, et à toutes, car j'ai une multitude de lettres à répondre de toutes parts, qui la plupart sont encore fermées. — Oui, il faut donner une charge à noire Sœur Guérard, mais il ne la faut faire ni assistante, ni conseillère, ni surveillante, ni maîtresse, ni votre coadjutrice; vous lui pourrez donner la charge de distribuer les ouvrages, ou celle d'économe, de portière ou de dépensière, et celte dernière l'humilierait un peu, ce dont elle a besoin. Il n'y a nul mal de lui montrer ce que j'écris d'elle, pourvu qu'elle le reçoive avec la créance d'un véritable amour que je lui porte. Oh Dieu! que je la souhaite humble et simple !
Ma fille, priez Dieu pour moi; certes, les affaires étouffent mon esprit, et je trouve que celte multitude d'affaires m'ôte beaucoup de mon attention intérieure, et que je fais bien des fautes et des inconsidérations par ma promptitude et immortification. Dieu réduise tout à sa gloire, et me veuille tenir de sa main afin qu'en tout et partout je fasse sa très-sainte volonté!
[P. S.] Peut-être faudra-t-il que je coure jusqu'à Grenoble; je vous dirai le pourquoi après l. Mon Dieu! que je voudrais
1 Quoique la Mère de Chàtel fùl à Aix depuis quatre mois, le Pèrô spirituel de la Visitation de Grenoble persistait à la regarder comme Supérieure de ce monastère , et ne voulait pas permettre de procéder à une nouvelle élection, « La bonne Sœur assistante, se trouvant bien
bien être assurée du temps que le Père général des Feuillants
sera ici ; car l'on dit qu'il y vient, et il me serait fort utile de le
voir.
Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.
LETTRE DXCIII [Inédite)
A LA MÈRE CLAUDE-AGNÈS JOLY DE LA ROCHE
StTliltlElilE A ORLÉANS
La Règle n'impose aucune obligation d'avouer ses péchés hors de la confession. ~ Il ne faut pas chercher avec empressement les soulagements nécessaires à la santé. — De la communion dite du rang.
vive -j- JÉSUS !
[Chambéry, 162-i]
Ne m'envoyez point votre confession, ma très-chère fille, ni ne voyez point celles de nos Sœurs. Ecoutez tout ce qu'elles voudront vous dire; mais ne voyez jamais ce qu'elles écriront, et leur faites toujours bien entendre ce qui est dans un Entretien ; qu'elles ne sont point obligées de dire leurs péchés secrets, ni de ne pas dire ce qu'elles voudront au confesseur; enfin, tenez-vous à ce qui est écrit, car, en ce monde-ci, l'on y examine fort nos conduites, dont je loue Dieu. J'eusse certes désiré,
en peine (dit Y Histoire de lafondation de Grenoble), pria notre digne Mère de Chantai, le recours ordinaire et assuré de toutes nos maisons, de s'acheminer à Grenoble, ce qu'elle fit, maniant le tout avec tant de prudence qu'elle obtint par une seule parole ce que tant d'autres Supérieures de l'Institut n'avaient pu obtenir par de longues et instantes prières. Cette unique Mère demeura quelques semaines avec ses chères filles, leur fit faire une nouvelle élection, et la Sœur assistante eut les voix. »
Quoique les anciens Mémoires placent le voyage de sainte de Chantai au mois de septembre, il est certain que ce voyage et l'élection n'ont eu lieu qu'en janvier 1625, puisque le 21 décembre la Sœur de Livron signait encore les comptes de l'année en qualité iïassislante-commise.
et il eût été fort bon de faire les revues devant le Père Binèt, comme aussi c'était mon sentiment que vous lui parlassiez tous les mois ou environ, quoique fort courtement, et cela me semblait mieux qu'au confesseur ordinaire; mais pourtant tenezvous fermement à l'avis de Mgr, car il est toujours le meilleur ; et quand vous lui aurez demandé quelque cbose, ne me le demandez pas, car cela est superflu et inutile; disons seulement le nécessaire. Allez simplement en voire chemin; regardez plus à Dieu qu'à vous, ni à ce que vous voyez et sentez. Faites bien et dépendez de Dieu absolument, vous tenant là ferme en voire néant, et en la parfaite confiance que sa Bonté fera par vous les œuvres de son service. On peut montrer les Sermons, mais non les Entretiens, sinon à personne très-connue et confidente.
Notre Sœur de Boissieu veut que vous vous contentiez d'une chasuble de damas blanc et incarnat. Si vous en voulez une blanche, outre cela, mandez-le derechef, nous vous l'enverrons, mais vous ferez bien d'aller doucement. — Laissez les novices entièrement à notre Sœur Anne-Marguerite [Clément]; mais ne laissez de leur parler souvent et de veiller sur la conduite de la maîtresse. Inculquez fort l'esprit d'une sainte et trèshumble générosité dans le cœur de nos Sœurs. Voyez les Entreliens; que s'il y en avait quelqu'un qui fût si mal recueilli que vous ne puissiez le raccommoder, attendez ceux de Nessy, et cependant réunissez les autres. Vous aurez les Sermons quand ils seront transcrits, mais il ne s'en trouve point du cinquième dimanche. — Voulez-vous que je vous dise [une chose] : il me déplaît quand on fait tant d'empressement pour le corps; vous diriez que nous soyons des reines. Non, je ne voudrais point que celles qui ont charge de, ce soin parlassent de cela dehors; chacun n'est pas capable de ces petites affections-là. Qu'elles disent avec bonne et raisonnable franchise que l'on se soulage, qu'elles ont un soin charitable et médiocre, et qu'on v. 25*
leur obéit aussi simplement; ma très-chère, je n'aime point ni les mystères, ni les superfluifés, ni aussi les opiniâtretés et vaines vaillances. Que chacun aille à la bonne foi, et vous soulagez [vous-même] comme vous voudriez une autre.
La Bulle de Sa Sainteté, ma fille, elle est à N'essy. Les prélats ne demandent jamais cela. Voilà une copie de l'établissement de Mgr de Paris. Il faut une semblable pièce, et l'établissement de Messieurs de la ville avec celui de M. le comte de Saint-Paul que vous avez- voilà tout, avec l'acte de Messieurs les grands vicaires de la prise de possession.
Il ne faut communier trois par jour que quand la famille est complète; la Règle ne l'entend pasautrement. Une par jour suffit maintenant pour vous. Continuez avec grande humilité, résignation et confiance. — Nous avons mademoiselle de la Roche, mais elle n'a point l'habit; nous ne savons encore ce qui en sera. Ma très-chère fille, je vous assure que je suis toute vôtre et aussi à toutes nos chères Sœurs qui sont là.
Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Rennes.
LETTRE DXCIV
A LA SOEUR ANNE-MARGUERITE CLÉMENT
MAITRESSE DES NOVICES A ORLÉANS '
Assurance de la conduite de l'Esprit de Dieu sur son âme.
vue f JÉSUS !
[Charabéry, 1624.]
Ma très-chère fille,
Je me ressouviens toujours avec quelle entière sincérité vous vous rendîtes ma vraie fille d'entière confiance : Dieu le vou-
1 La Vénérable Mère Anne-Marguerite Clément, née à Cléron (Franche- Comté), lut, suivant le sens étymologique de son nom, Tune des plus riches perles du diadème de saint François de Sales. En la recevant (1617) au
lant ainsi pour notre commune consolation et utilité. Je ne puis jamais douter de. votre persévérance en cela, non plus que vous ne devez douter de la mienne; car mon cœur est invariable en l'amour qu'il a pour le vôtre, duquel je connais très-distinctement la voie où Dieu l'a mis dès le commencement. Elle est si solide, et tellement de Dieu, que jamais il ne faut recevoir aucun avis contraire; et vous faites bien de n'en guère parler. Fort peu de personnes sont capables de bien conseiller une âme que Dieu conduit par cette voie extraordinaire. Quelquefois même des bons serviteurs de Dieu en détournent, n'ayant pas reçu l'intelligence du ciel pour telle conduite; et aussi parce qu'on craint que les âmes se trompent dans ce chemin si peu connu aux hommes. Or, dans l'expérience intime que vous avez de la bonté de cette voie, et sur ce que l'on vous en dit, tenez-vous ferme. Enfin, les fruits qu'elle vous rend sont bons : la paix, la confiance en Dieu, l'entière soumission, le détachement de toutes choses, l'exacte observance, la fuite du péché, l'amour à la mortification et à l'hu-
premier monastère d'Annecy, ce Bienheureux Père l'appela tout d'abord une véritable vierge, une vraie épouse de Jésus-Christ. Avide de souffrances, zélée pour la gloire du Seigneur, à l'égal des Gertrude, des Thérèse, des Claire de Monle-Falcone, elle ne fut pas moins gratifiée que ces illustres Saintes. Le Verbe incarné lui communiqua de très-hautes lumières sur les mystères de sa vie et de sa douloureuse passion, et l'introduisit dans la plaie de son sacré côté, où elle put s'enivrer d'ineffables délices.
Si la mission de cette Vénérable Mère ne fut point, comme celle de la Bienheureuse Marguerite-Marie, de faire entendre à l'univers les plaintes du Coeur de Jésus, elle fut favorisée cinquante ans plus tôt des manifestalions de ce Coeur adorable, et apprit de Lui que saint François de Sales avait été choisi, entre tous les fondateurs d'Ordres, pour établir un Institut qui rendit un continuel hommage à «on Sacré Coeur par une vie cachée et anéantie. Elle vit aussi la très-sainte Vierge puiser dans ce Coeur brûlant d'amour l'esprit de la Visitation, pour le communiquer à toutes les âmes qui en font partie.
Les grâces extraordinaires dont la Mère Anne-Marguerite était comblée
388 LETTilES DE SAINTE CHANTAL.
miiialion; (ont cela s'est trouvé dans votre chère âme, pour preuve assurée de la bonté de voire chemin. Au surplus, je prise fort une vue claire de celte totale dépendance de Dieu en la prompte délivrance de vos tentations et travaux. Tout cela est excellent, et des signes certains d'une spéciale providence de Dieu en sa conduite. Oh ! ma toute bien-aimée fille, qu'il faut bien aimer le Seigneur, et le servir avec grande pureté d'esprit ! Priez-le qu'il m'octroie celle grâce. — Pour ce qui regarde ces pensées tracasscuses des filles, elles ne vous connaissent pas encore bien; tout cela se dissipera avec le temps, comme j'espère, sinon vous devez croire que Dieu le permet, pour vous avancer en l'union de votre âme avec sa bonlé, ce qui ne se fait jamais mieux que dans la rencontre des abjections. Voire, etc.
se manifestèrent avec éclat, d'abord au monastère d'Orléans, puis à ceux de Monlargis et de Melun, qu'elle établit et gouverna. Sa profonde humilité, son admirable patience, au milieu des contradictions et des épreuves qu'elle reçut comme des faveurs plus précieuses encore que les ineffables caresses du Seigneur, prouvèrent à sainte de Chantai que le seul Esprit de Dieu agissait en cette amante privilégiée. Consumée par des ardeurs séraphiques, elle fut admise à l'éternel baiser de l'Epoux, le 3 janvier 1G(>1. — « Tant de personnes ont été secourues par les prières de cette vertueuse Mère, pendant sa vie et après sa mort (disent les anciens Mémoires) , qu'on y voit l'accomplissement de la promesse que Noire- Seigneur lui lit un jour sur le troisième verset du Magnificat, qu'il lui ferait tant de bien qu'elle serait heureuse pour elle et pour plusieurs. » La vie de la .Mère Clément, écrite en latin par son directeur, le Père dont Galice, Barnabite, et traduite plus tard en français, forme un volume in-8° qui n'a pas été réimprimé.
LETTRE DXCV
A LA MÈRE PAULE-JÉRONYME DE MONTHOUX
SL'PÉRIliURE A NliVERS
Manière respectueuse de traiter avec les prélats. — Ne pas surcharger le monastère. — Ai ce quelle persévérance culliver les âmes. — Courage parmi les infirmités.
vive j- jésus!
[Chambéry, 1624]
Je n'ai rien quasi pensé, ma frès-chère fille, sur le commandement de Mgr l'évèque, car on revient facilement de telle opinion; il est si bon et si sage qu'il ne faut pas s'alarmer sur semblables occasions, mais avoir de la patience avec laquelle on gagne tout. Pour ce qui est de mesdemoiselles ses nièces, à la vérité, nos Sœurs conseillères ne dirent pas bien : il ne fallait pas traiter ainsi, mais lui dire que si les filles étaient désireuses de la Religion que nous professons, on se sentirait consolées et lionorées d'avoir de si bons gages de Mgr; que, pour le temporel, on s'en remettait à sa prudence et charité qui savait la nécessité de la maison ; qu'on s'assurait qu'il ne la voudrait charger, et choses semblables; qu'absolument on s'en remettait à lui; qu'il savait bien ce qui était requis pour l'entretien d'une fille dans une maison religieuse qui n'est ni fondée, ni bàlie, et qui a la charge d'un confesseur, de plusieurs filles de service et toutes les autres. Je vous dirai en passant que si vous recevez toujours des filles de cinq cents écus, vous accablerez votre maison en sa naissance, car je vois que votre nombre est déjà fort grand.
Il faut travailler fidèlement en cette nouvelle vigne, n'y admettre que de bons sujets et bien culliver ceux qui y sont déjà. Certes, c'est là le grand bien auquel il faut s'appliquer, sans regarder ailleurs ni s'ennuyer pour les contradictions. Vous regardez trop ce qui vous arrive, regardez fort à Dieu;
tâchez de croître sa gloire en vous et en vos filles par une fidèle
observance, et ne vous amusez qu'à cela, je vous prie.
Il n'est pas besoin que vous exposiez le Très-Saint Sacrement les trois jours de carnaval, car si bien on le fait à Paris, c'est qu'on y fait tout plein de choses qu'il n'est pas besoin de faire ailleurs. Au reste, ma très-chère fille, pour l'amour de Dieu, tenez votre esprit reposé dans le sein de la divine Providence. Ne désirez point si ardemment d'avoir des filles. Cultivez avec douceur et amour celles que vous avez; ne vous plaignez point de ce qu'il ne vous en vient pas; attendez en patience celles que Dieu vous a destinées et autant de temps que sa Providence voudra. — Demeurez en paix de ma santé, ma très-chère fille, car depuis quinze jours je me porte fort bien, et mon estomac n'a point été détraqué comme il avait été dès une année. Dieu me veuille donner la vraie humilité ! Mais je vois que vous êtes toujours traînante; je vous prie, soulagez-vous, car c'est la vérité, il faut avoir un merveilleux courage pour bien exercer la charge de Supérieure parmi de grandes infirmités; mais, grâce àDieu, je sais que vous l'avez. Soyez toute bonne, ma très-chère fille; soyez douce et suave, et vous ferez prou parmi vos filles qui sont de si bonne affection; mais soyez joyeuse aussi dans vos infirmités. Enfin, elles sont permises de Dieu, c'est assez pour vous les faire aimer et vivre contente dans ce très-saint bon plaisir. Bonjour, ma très-chère fille, je suis toujours avec peu de loisir. Dieu soit béni qui m'a rendue entièrement vôtre et de tout mon cœur!
Conforme à une copie gardée à la Visitation du Mans.
LETTRE DXCVI [Inédite)
A LA SOEUR ANNE-MARIE ROSSET
ASSISTANTE A AVN'ECV
Elle souhaite pour élrennes à la communauté d'Annecy la parfaite observance, l'esprit d'humilité et de simplicité.
VIVE \ JESUSt
[Grenoble, 1625.]
Je salue très-chèrement tonte notre communauté et lui souhaite pour bonne étrenne la parfaite observance en l'esprit d'une sainte simplicité et d'une profonde humilité; mais je salue tout à part nos pauvres malades, et prie Dieu de les remplir de sa consolation en sa sainle résignation. Je vous prie de faire saluer en notre nom MM. les présidents et mesdames les présidentes et tous nos amis.
Je n'ai garde de révoquer les congés; au contraire, ma trèschère fille, je vous ordonne de vous fort soulager, d'aller rarerement à Matines, et vous tenir toujours assise durant tous les psalmes de l'Office. Croyez-moi, mortifiez à bon escient cette inclination et j'espère que vous mortifierez encore en cela celle de la vanité qui veut tant faire de choses. Je suis bien mauvaise, [n'est-ce pas?J ne laissez de bien prier pour moi.
Conforme à une copie faite sur l'original par la Mère Rosset elle-même. Archives de la Visitation d'Annecy.
LETTRE DXCVII
A LA MÊME
Il faut prévenir le Père Dufour avi ni de donner l'habit religieux à ses sœurs. — Ou ne peu! recevoir une prétendante atteinte d'épilcpsie.
vive -J- jésus!
[Chambéry, 1625-]
Ma très-chère Soeur,
[De la main d'une secrétaire ] Nous voici toutes remplies d'un contentement qui ne se peut dire, niais oui bien croire, de l'heureux retour de notre très-honorce Mère qui arriva hier en bonne santé, grâce à Notre-Seigneur. Elle m'a commandé de dire à Votre Charité qu'il faudrait avertir le Révérend Père Dufour avant que donner l'habit à ses soeurs, car peut-être serait-il bien aise de s'y trouver. Elle dit aussi qu'il faut que la Sœur Ducrest se donne un peu de patience; car, n'étant pas propre pour la cuisine et en ayant tant pour le chœur comme pour la cuisine, on ne la peut recevoir qu'en faisant une foudation.
Quant à la petite Sœur N. , il se faut bien garder de la recevoir sur l'apparence du mal caduc; car vous m'excuserez, très-chère Sœur, il est contagieux, et puis il est trop effroyable pour une communauté. Feu notre saint Père ne voulut pas qu'on reçût une demoiselle de très-bon lieu, sa parente, pour telle occasion, laquelle on trouva un jour étouffée dans le feu. Il faut être ferme et courageuse contre telles occasions.
[De la main de la Sainte.] Pour les affaires que vous m'écrivez, je ne vois pas qu'elles méritent réponse, et [je] serais bien aise, ma très-chère Sœur, que vous écrivissiez toutes ces choses indifférentes et d'affaires à notre Sœur Marie-Adrienne [Fichel] qui me les dirait, et [je] vous y répondrais par elle. Je ferai voir la cession de notre SœurMarie-Thomassine.
C'est sans loisir que j'écris j je vous salue chèrement, et toutes nos bonnes Sœurs et le bon M. Michel; il nie fuit grand bien d'èlre rapprochée de fous.
Dieu soii béni!
Conforme à une copie faite sur l'original parla Mère Russet elle-même. Archives do la l'itiiation d'Annecy.
LETTRE DXCVIII
A LA HÈRE MARIE-HÉLÈNE DE GHASTELLUX
SUPÉRIEURE A ftUTLN
La icrtu et la capacité sont préférables aux avantages temporels. —Ne rien promettre qu'on ne veuille tenir. — Visite annuelle.
VIVE -j- JÉSUS.'
[Chambéry], 22 janvier 1625.
Ma très-chère fille,
Je trouve ici une grande lettre des vôtres; je ne sais si je l'ai apportée pour y répondre ou si je l'ai déjà fait. A tout hasard, je vous dis qu'à mon avis vous ne devez pas vous engager fort avant avec ce bon Père Cordelier, et qu'un ecclésiastique vous sera plus propre.
Quant à ces bonnes poursuivantes, si elles ont tant de bons talents pour la Religion, encore qu'elles ne soient pas tant riches, je crois qu'il sera utile en toute façon de les recevoir. Dieu pourvoira à ses servantes; et où sa volonté est faite le pain quotidien ne manquera jamais. Quant à Moulins, certes, je ne sais pas quelle Supérieure y envoyer; nous n'en avons pas; nos Sœurs goûtent fort notre Sœur l'assistante, et l'on nous dit qu'elle fait bien; puis, vous n'êtes pas déchargée. D'empêcher que madame de Chazeron n'entre, cela ne serait pas bien reçu, puisque, par le contrat, on [le] lui a promis. Il ne faut rien promettre que l'on ne veuille tenir.
M. Guyon ' n'aura garde de manquer de faire sa visite en voire maison de Moulins. Il faudra qu'il recommande à M. le doyen de ne plus bailler telle licence qu'il a fait autrefois, tant à notre Sœur Marie-Aimée [de Morville], que pour l'entrée des séculiers. J'espère en Dieu que sa visite profitera; mais il ne faut pas effaroucher notre Sœur Marie-Aimée. Enfin, il faut tirer ce qu'on peut des mauvais payeurs. C'est sans loisir que je fais ce billet sur notre retour à Cbambéry, de Grenoble.
Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.
LETTRE DXCIX (Inédite)