‹ Lettres (volume 3)Chapitre 315 sur 351 · A LA MÈRE MARIE-CONSTANCE DE BRESSAND · texte numérisé non relu

A LA MÈRE MARIE-CONSTANCE DE BRESSAND

SUPÉRIEURE A MOULINS

Encouragement à supporter les peines de la supériorité. — Importance de la charge de directrice. — Support de la fondatrice. — Faire cesser les soupçons et méfiances.

vive -f- Jésus!

[Chambéry, septembre 1625. J

Vous voilà donc arrivée, ma très-chère fille, où la divine Providence vous a destinée pour sa gloire et le bien de ces chères âmes l. Je ne doutais nullement qu'elles ne vous reçussent à cœur et à bras ouverts, comme la chère Mère que Dieu leur a envoyée pour les conduire à sa Bonté par la voie de l'exacte observance. Ne vous laissez abattre par aucune sorte de contradiction; ayez une patience de longue haleine, et vous verrez que Dieu vous consolera par le progrès que feront nos bonnes Sœurs sous votre direction. S'il se pouvait, je voudrais que l'on ne bougeât rien à ce commencement; que s'il est possible que la maîtresse des novices puisse fournir pour ces trois mois qui restent de l'année, je trouverais fort bon qu'on l'ylaissàt, sinon que ses infirmités fussent si pressantes, que l'on put sous ce prétexte introduire au noviciat, comme insensiblement, notre Sœur Aune-Thérèse, car il faut gouverner toutes choses doucement; et tant qu'il se peut, disait notre Bienheureux Père, il faut satisfaire à tous [les] esprits, tant du dedans que du dehors.

Selon la Règle, vous devez faire faire l'élection de l'assistante et des coadjutrices. Je suis d'avis, ma très-chère fille, que vous proposiez l'assistante moderne fort simplement, sans témoigner que vous désiriez son élection ou que vous ne la désiriez pas. Si les Sœurs ne l'élisent pas, vous leur en proposerez une autre

1 La Mère de Bressand venait d'arriver à Moulins, où elle avait été élue le 15 juillet de celte même année. (Livre du Chapitre de Moulins.)

du monastère, ou celle que vous avez amenée, si elles témoignent de la désirer ; que si elles font élection de notre Sœur Marie-Suzanne, vous verrez le reste de cette année sa conduite, et tâcherez de l'aider, car elle est bonne femme, et ne vois pas qu'une assistante ait grand'chose à gouverner en la présence de la Supérieure. Pour moi, quand je suis dans notre monastère d'Annecy, je me liens en communauté tant qu'il m'est possible, ainsi l'on s'adresse à moi pour tout. Hors des assemblées, on ne va pas chercher l'assistante pour les difficultés et affaires qui arrivent, ains on s'adresse à la Supérieure, de sorte que je ne vois pas que ce changement soit si nécessaire et si important que celui de la directrice, qui est bien d'une autre considération. Mais comme je vous ai déjà dit, il le faut faire doucement, car sans doute notre Sœur Anne-Thérèse y profitera grandement. Je m'assure que votre charité vous portera à conforter le cœur de notre Sœur l'assistante , elle en aura besoin. Au reste, ma très-chère fille, je crois que vous devez trancher court à tous les petits contes que les Sœurs vous voudront faire du temps passé. Dites-leur nettement qu'il ne faut plus penser qu'à marcher devant soi fidèlement. Faites-vous montrer la lettre que je leur ai écrite sur ce sujet, et les suppliez humblement de ma part de l'observer, comme aussi ce que je leur ai écrit tant et tant de fois, touchant les soulagements de notre Sœur M. -Aimée; qu'elles vous laissent faire en cela et en tiennent leurs esprits en repos. Et me croyez, ma chère fille, ne donnons point de prise à cette bonne Sœur M. -Aimée de se plaindre de son traitement, et traitez avec elle avec une extrême cordialité et franchise, et avec un cœur noble et généreux; c'est le seul moyen par lequel vous lui pouvez profiter et gagner son àme à Dieu. Je n'entends pas, toutefois, que dans les occasions où il faudra se montrer ferme, vous ne le fassiez, car il faut tenir le dessus sur elle, et que vous y preniez un grand ascendant, mais par amour et douceur. Si vous la pouviez affranchir de ce par-

loir vous feriez un grand bien pour elle, et je ne sais si jamais on lui pourra profiter, si elle ne se retranche de ce grand commerce de lettres et de paroles.

Tout à coup vous ne devez pas retrancher de prendre les avis ; mais vous ferez fort bien petit à petit de vous en défaire et de cheminer selon la liberté de votre esprit, sinon es affaires importantes. Mon incommodité m'empêche de vous écrire de ma main ; mais, ma très-chère fille, si faut-il que je vous dise, que vous devez spécialement travailler pour ôter les soupçons et méfiances qui n'ont que trop régné dans votre maison, et ce soin que la plupart des filles se donnent des affaires du monastère. J'ai une grande espérance en la bonté de Notre-Seigneur, qu'il bénira votre triennal, car toutes les filles sont de bonne affection et comme altérées du bien et de la vraie vertu. Ma très-chère fille, il faut avoir un grand courage, tout appuyé en l'aide et conduite de notre bon Dieu, et tenir votre esprit joyeux et au-dessus de toute chose qui n'est point Dieu.

Votre état intérieur est très-bon ; patience, et vous verrez la gloire de Dieu en vous et en vos filles. Je supplie sa Bonté de vous tenir dans son sein paternel, et devons conduire en toutes vos actions selon son bon plaisir. Ne doutez point que tout ce que nous pourrons pour votre consolation et service, que nous ne le fassions de cœur entier, car sans réserve je vous dédie mon âme. Ne craignez point de m' écrire, je vous répondrai toujours fidèlement, étant vôtre d'une affection incomparable.

La pauvre Sœur dont vous m'écrivez est vraiment digne de compassion. Je craindrais fort de la mettre ainsi parmi nos pauvres simples colombes qui n'ont point de si grands esprits et qui vivent dans l'innocence d'une fort exacte observance. Il se faut bien garder de la mettre en charge ; espérez que Dieu l'assistera ; je l'en supplie et de vous combler de ses saintes grâces,

Dieu soit béni !

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Voiron.

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