A LA MÈRE MARIE-COXSTANCE DE BRESSAND
SUPÉRIEURE A UOULINS
Conduite à tenir envers la Sœur de Morville et quelques autres Religieuses.
— Prescriptions du Coutumier au sujet des jeunes filles. — De la clôturp.
— Divers avis pour la Supérieure; respect qui lui est dû.
vive 7 jiîsus!
[Annecy], 25 octobre [1625.]
Ma très -chère fille,
Je suis fort aise que tout se soit passé comme vous me mandez pour le regard des officières. Quant à ma Sœur N., il la faut doucement supporter, car les grandes et continuelles humiliations éprouvent les âmes les plus élevées. Enfin, ma chère fille, il faut que vous ayez une patience de longue haleine pour servir Dieu et les âmes qu'il vous a commises ; puisqu'il y a tant de bous désirs, j'espère qu'ils seront suivis des [œuvres]. Quanta ma Sœur M. -Aimée, ne touchez rien en son corps ' ; mais cultivez seulement son esprit, ne la pressez point trop. Traitez-la avec suavité, support et cordialité, ayant soin de la faire soulager,
1 C'est-à-dire, ne lui imposez aucune austérité, ni fatigue corporelle.
de lui faire donner ce qui lui sera nécessaire, et vous verrez qu'elle reviendra à elle et profitera plus par cette voie que par nulle autre. Voici un extrait de ce que je lui mande dans celle que je lui écris, mais prenez garde qu'il ne soit pas vu ni lu par elle :
« 0 ma fille, que vous serez heureuse si vous faites ainsi : » car en vérité je ne désire rien de vous qui ne soit doux, et tout » à fait nécessaire pour vous rendre agréable à la divine Bonté, 5j à laquelle vous êtes tant obligée, et qui vous fait l'honneur 5> de vous désirer toute unie à sa sainte volonté. Voici ma pen- » sée et mon souhait sur vous : — 1° que pour l'extérieur vous » conformiez tout à fait votre habit aux nôtres, tant de jour que » de nuit, et que vous affectionniez la pratique du chapitre de » la Modestie ; ce point est important pour la bonne édification j) et la gloire de Dieu en nous; — 2° qu'il ne l'est pas moins, à » cause de la grande facilité de votre esprit, que vous relran- » chiez les conversations avec les séculiers, tant qu'il se pourra; » et celles qui sont raisonnables, qu'elles soient courtes, comme » de demi-heure ou une heure au plus. De même, retranchez les » grandes écritures aux gens du monde, et même aux parents et » plus chers amis; que de bien vous apportera la pratique de ce » point ! — 3° Suivre fidèlement les exercices de la communauté )j autant que la santé le pourra permettre, et se rendre vigou- )) reuse pour cela; je n'entends pas que l'on se lève si matin; — » 4° être grandement sincère en tout, grand et cordial respect 55 avec une amoureuse soumission à la bonne Mère, unedouceur 55 honteuse ' et suave avec les Sœurs, et une attention aux docu- 55 mentsdes Règles et Constitutions pour les observer. »
Or sus, quant à la fille de M. N. , il faut faire tout ce qu'on pourra pour la rendre digne de son bonheur; car certes, nous sommes extrêmement obligées à ce bon monsieur, et je désirerais
1 Vieille expression qui veut dire une douceur pleine de bonté.
bien son contentement. Néanmoins, si elle n'est pas propre pour nous, et que ce ne soit pas son désir d'être Religieuse, il faut employer le Révérend Père recteur et le Père Lambert, afin qu'ils fassent entendre tout doucement à cedit monsieur comme cette bonne Sœur, sa fille, n'a point d'inclination à la Religion, et qu'ils le disposent à la retirer; mais il faut faire cela bien prudemment, d'autant que nous lui sommes véritablement obligées. — Pour les jeunes filles, vous avez votre Coutumier qui vous règle en cela. Il se faut tenir là, et ne se pas dispenser de les recevoir qu'elles n'aient l'âge de douze ou onze ans, sinon que ce fut en quelques occasions bien signalées et de grande considération. — Pour madame de Chazeron, il ne la faut pas accoutumer de faire entrer personne avec elle dans le monastère. Je ne désire nullement qu'on ouvre cette porte. Le pouvoir ne s'étend que pour elle seule, comme vous verrez en son contrat, de sorte que vous avez fait prudemment de divertir cela. — Il sera bon de faire porter une robe plissée à la sœur de notre Sœur la Supérieure de Riom, et de la rendre conforme aux autres en ce qu'on pourra bonnement, comme aussi de l'assister et consoler avec amour et charité.
Non, ma chère fille, il ne faut pas suivre l'inclination de M. N. , en ce qui regarde la sépulture des Sœurs, mais se tenir fermement à la Règle et aux coutumes établies, et le lui faut doucement faire entendre, et ne se point mettre en peine de son mécontentement et de ses censures. — Il n'est pas besoin, ma chère fille, que vous parliez à votre coadjulrice, lorsque vous aurez nécessité de prendre quelques soulagements ; mais vous vous pouvez dispenser selon les affaires et le besoin que vous aurez de vous soulager, car ce que la Constitution veut dire, c'est comme par exemple, si la Supérieure ne pouvait pas aller à Matines, ou se lever le matin trois ou quatre mois durant; alors il faudrait qu'elle en parlât à sa coadjutrice, mais non pas pour une fois ou deux par-ci par-là.
Quant à ma Sœur N. , c'est une àme si bonne et si pure que je ne cloute point que Dieu ne la favorise beaucoup. Il lui faut bien dire de ne point seconder ces choses-là, ni de ne point réfléchir pour regarder ce que c'est, mais qu'elle se laisse aller doucement et simplement entre les mains de Notre-Seigneur, se laissant conduire à son bon plaisir, et qu'elle s'attache fortement à l'obéissance. Donnez-lui quelques occupations et quelque chose à faire pour la divertir, et prenez garde qu'elle mange et dorme bien, surtout qu'elle s'empêche de voir ce qui se passe en elle, et ce qui lui arrive, car cela est dangereux et sert de grand obstacle en ce chemin. Qu'elle se simplifie et dénué grandement de son propre intérêt et de ses suavités pour ne s'arrêter qu'en Dieu seul. Ma Sœur Marie est très-bonne fille, il la faut supporter, etgagner son cœur par cordialité et amour; donnez-lui quelque petite charge.
Ceci était écrit quand je reçus vos dernières lettres, et pour achever de répondre à la précédente, il me semble, surtout encore à ce commencement, que vous devez prendre l'avis du Révérend Père recteur pour les affaires où vous avez besoin de conseil ; mais pour ce qui regarde votre intérieur et particulier, vous en pourriez parler au Père Lambert. — Personne ne voit les lettres que nos Sœurs m'écrivent que moi-même; c'est pourquoi, à cause que j'ai fort peu de temps pour la quantité d'affaires et de charges que j'ai, je vous prie, ma très-chère fille, ne répétez point ce que vous m'aurez dit une fois, car assurément je répondrai tôt ou tard. — Le Révérend Père Cotton a raison de n'approuver pas le rire éclatant de notre Sœur N. L'esprit de Dieu n'opère pas des légèretés. C'est un grand homme et capable en la spiritualité que ce Père-là.
Assurément, ma très-chère fille, Dieu vous donnera la lumière nécessaire pour la conduite des âmes qu'il vous a commises, mais ne laissez pourtant de l'appuyer de conseil, quand vous le pouvez avoir aux choses importantes, car cela est le
plus sûr, et Dieu agrée celte humilité. Ne faites point d'état de cette représentation qui est autour de votre esprit; à mon avis, cela ne procède que de la grande attention et affection que vous avez sur celte âme. Alentissez doucement les sentiments que vous connaissez être trop actifs et pressants, afin que votre exercice de charité autour d'elle soit aussi pur en effet qu'est votre intention. Il nous faut toujours tenir sur nos gardes, afin que la nature ne nous dérobe rien. Je suis contrainte de vous répondre courlement, mais je n'oublierai rien de nécessaire ni d'utile. Toutes ces vues simples, ces dénùments et simplicité de confiance, tout cela est de Dieu et très-précieux; il ne faut qu'être fidèle, et vous verrez combien de bénédictions Notre- Seigneur donnera à votre travail.
Non, ma fille, ne recevez point de soulagement sans nécessité, mais quand il sera requis, faites-le franchement, comme vous le feriez faire à une autre. Faites aussi votre cellule tandis que vous aurez la force; demi bon quart d'heure suffit à cela. Ces actions extérieures édifient, et il est bon de les faire tant que l'on peut; j'excepte certaines occasions pressantes qui vous en doivent excuser. — Encore (fue ce soit à votre personne que le respect soit dû, il ne faut pas pourtant en laisser négliger la pratique. Faites que quelque Sœur des plus sages et confidentes en fasse les avertissements. Notre Sœur A. T. peut en parler utilement en votre absence des assemblées, et par ce moyen corriger ce défaut. Il est temps de corriger les fautes contre l'observance, et faut petit à petit les rendre exactes à tout. Vous pouvez laisser notre Sœur Marie-Aimée coadjutrice. — Faites fort soulager la petite Dubuysson ; faites-la plus dormir et manger que la communauté. Ayez un soin spécial de conforter l'esprit de notre Sœur N. , en ces commencements. Si la Sœur M. C. prend cœur, ce sera une brave fille. — Pour ces tressaillements, souffrez-les et tâchez toutefois d'accoutumer votre esprit à ne s'étonner et laisser surprendre de rien. En toute
occasion, demeurez tranquille intérieurement et extérieurement.
Je viens au principal point : mon Dieu, ma très-chère fille, que voilà un bon commencement pour guérir celle pauvre âme ! je n'ai pas la capacité de discerner la valeur ou [la] nullité de ses vœux ; je pense toutefois que devant Dieu ils sont nuls ; mais devant les hommes, à mon avis, ils auront force; autrement, rien ne serait assuré en ce monde. Mais je n'en détermine pas, n'en étant capable. Que faire là-dessus ? Certes, ma très-chère fille, il faut qu'elle confère avec quelque Père capable; le Père Lambert la peut servir en cela. Je crois qu'il faut commencer par une retraite, en laquelle, tant qu'il lui sera possible, elle tâchera de ressentir ce que Dieu désire d'elle. Qui est-ce qui osera, et qui a le pouvoir de les lui faire faire? Il sera bon toutefois qu'elle reconfirme au moins celui de chasteté en particulier, mais les deux autres, la pratique en est trop grande pour lui commander de les embrasser. Il faut que Notre- Seigneur lui-même le lui commande, et qu'elle, d'elle-même, se détermine, en quoi véritablement elle serait heureuse, et [je] pense que celte pauvre âme n'aura jamais vrai reposqu'en cela. Toutefois, il ne la faut nullement presser; toute l'importance gît à ce qu'elle porte les marques de professe, et partant elle est obligée de vivre extérieurement selon cela pour la gloire de Dieu et l'édification du prochain. Pour l'éclaircissement qu'elle désire en l'obligation de ses deux vœux, elle le doit apprendre du Père qui la confessera; que si elle se résout de les faire, je voudrais (en cas qu'elle ne se trouve pas absolument déterminée), qu'elle les fil pour six mois ou du moins conditionnels, selon que vous et elle, avec l'avis du Père, trouverez nécessaires, ainsi que pour les exceptions dont elle pensera avoir besoin. Je trouverais bon que toutes les conférences qui se feront avec ce Père se fassent sous le sceau de la sainle confession, et que tout ceci soit tenu plus que se-
cret. Partant, il faudra qu'elle fasse ses vœux, si elle les fait, en la seule présence du Père et de vous, elle les reconfirmera à l'accoutumée selon l'extérieur, mais avec intention conforme.
Voilà, ma très-chère fille, ce que je vous puis dire sur ce sujet, et je crois, au moins j'espère fermement, que celte chère âme se liera étroitement avec son Dieu , mais non pas sans quelque exception à ce commencement. Enfin, il faut que ce soit Notre-Seigneur qui fasse ce coup, j'en supplie sa divine Bonté, et de conduire le tout à sa gloire et au profit spirituel de celte chère âme. Conduisez-la fort doucement, sans la presser nullement pour les exercices, sinon tout bellement. Je ne lui répéterai pas ce que je vous ai dit, car je n'ai le loisir. Je lui écrirai courlement, la lettre ci-jointe servira, car je ne puis désirer d'elle une grande exactitude ; pourvu que le cœur soit franc vers Notre-Seigneur et vers vous, et l'extérieur réglé, je me contenterai. Bonjour, ma très-chère fille; mon âme chérit la vôtre intimement. Priez pour nous ; nous ferons la neuvaine de bon cœur, car j'ai grand désir du salut de celte chère âme.
[P. S.] Si la petite Dubuysson est en sa douzième année, ne douiez de la recevoir; ces enfants-là sont des gens de bien.
Je vous prie, ne pressez pas notre Sœur M. A. par des témoignages trop ardents de l'amour et désir que vous avez de son bien, car cela presse fort.
Ma très-chère fille, si vous avez de la laine cardée et prête à filer, envoyez-nous-en quatre livres, car je ne puis plus rien faire que filer; mais faites-la bien envelopper, afin qu'elle ne soit mouillée, s'il pleuvait en l'apportant. Mandez-nous ce qu'elle vaut la livre, et nous enverrons l'argent.
Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Voiron.
LETTRE DCLXX (Inédite)
A LA MÈRE CLAUDE-AGNÈS JOLY DE LA ROCHE
SUPÉRIEURE A ORLÉANS
Entrée de mademoiselle de la Roche au monastère de Chambéry. — La Sainte est disposée à faire un voyage en France.
VIVE f JÉSUS.'
[Annecy], 25 octobre [1625],
Quelqu'un m'aura-t-il devancée à vous dire l'agréable nouvelle de la réception de notre chère petite Sœur Philiberte eu noire maison de Chambéry '? Certes, ma très-chère fille, si je ne suis fort trompée, cette âme réussira grandement bien au service de Notre-Seigneur. De vous dire comme nous la mîmes dedans, de vrai, je n'ai pas le loisir, non plus que de vous mander de nos nouvelles : ce sera par la main d'une autre, d'ici à quelque temps, car les solitudes me donnent un juste devoir d'employer mon temps autour de nos chères Sœurs qui sont certes fort bonnes. Dieu veuille bénir les prières que l'on fait pour votre guérison, le miracle m'en serait grandement à cœur. [ Trois lignes coupées. ]
Je ne doute nullement que notre Bienheureux Père n'assiste votre chère famille et ne lui impètre beaucoup de grâces spirituelles. Je le supplie de tout mon cœur pour la guérison de cette bonne Sœur si vertueuse. Que si le mal est tel qu'on le soupçonne, j'espère qu'il ne nuira point aux autres, et n'en faut laisser prendre nulle appréhension, ni permettre même que les Sœurs le sachent. — Vous auriez eu grand tort, ma très-chère fille, si vous ne m'eussiez dit ce que vous avez remarqué en cette chère Supérieure ; votre cœur, à mon avis, ne l'eût su souffrir. Or, il est [vrai] que le naturel agit un peu ; mais, si,
1 Propre sœur de la Vénérable Mère Claude-Agnès. Elle prit l'habit ait monastère de Chambéry en 1625, et reçut le nom de Marie-Innocente.
m'a-t-on assuré de bonne part qu'il y avait grand amendement, et je vous assure qu'il ne se fait rien d'important dans son monastère qu'avec mon avis, auquel sans réserve l'on se rapporte; c'est pour vous dire que les effets sont meilleurs que les paroles. Je ne sais que vous dire sur celte grande affection et nécessité que vous jugez de notre présence dans ce monastère-là et aux "autres; je vous assure qu'elle m'en a aussi fort persuadée, mais il faut voir un peu plus clairement si cela est le dessein de Noire-Seigneur; car si sa Bonté le veut, Il l'inspirera à mon Supérieur, et moi, j'obéirai, moyennant la divine miséricorde. Nous avons fait faire les neuvaines; une autre fois vous aurez plus amples nouvelles. Ma très-chère fille, je vous prie, faites pour votre sanlé tout ce qu'il se pourra. — Priez pour celle qui vous aime comme sa vraie très-chère fille, et qui vous souhaite le comble de toutes grâces et à toutes nos chères Sœurs. Je les salue et madame de Châtillon.
Dieu soit béni!
Conforme à une copie de l'original gardé au premier monastère de la Visilalion de Paris.
LETTRE DCLXXI (Inédite) A LA MÈRE MARIE-ADRIENNE FICHET
SUPÉRIEURE A RUMILLY
Encouragement à la pratique de la douceur et de l'humilité.
vive -J- jésus!
[Annecy, 1625.]
Ma pauvre très-chère fille, il faut que je vous dise la vérité : j'ai un peu de soin de votre cœur, parce que je l'aime comme le temple où notre bon Dieu veut éternellement régner, et il me semble qu'il y avait je ne sais quoi qui vous faisait de la peine. C'est pourquoi je ne peux m'empêcherde le saluer très-
cordialement et vous conjurer, ma très-chère Sœur, de le traiter doucement.
Croyez-moi, ma fille, embrassez amoureusement la pratique de la très-sainte humilité, simplicité et douceur, et vous verrez combien la divine Bonté vous fera de grâces; et surtout la sainte force vous sera donnée, n'en doutez point, ma fille ; et m'aimez toujours bien, puisque je vous chéris si parfaitement et suis toute vôtre en notre doux Sauveur.
Conforme à une copie de L'original gardé à la Visitation de Pignerol.
LETTRE DCLXXII