‹ Lettres (volume 3)Chapitre 329 sur 351 · A LA MÈRE MARIE-FRANÇOISE DE LIVRON · texte numérisé non relu

A LA MÈRE MARIE-FRANÇOISE DE LIVRON

SUPÉRIEURE A GRENOBLE

Conseils pour l'Oraison.

vive f jésus!

[Annecy, 1626.]

Ma très-chère fille,

Je vous dis qu'oui, vous vous exprimez fort bien, et me semble que Dieu me donne clarté pour vous entendre. Tout ce qui se passe en vous est très-bon et solide, comme j'espère ; je pense que vous n'avez besoin d'autre conduite que de celle que Dieu vousdonne. Suivez-la très-fidèlement et le plus simplement qu'il vous sera possible, retranchant toute réflexion; ces clartés et sentiments intimes requièrent cela, et une très-fidèle correspondance par la pratique de toutes vertus, selon que la divine Providence vous en présentera les occasions. Anéantissez courageusement toutes les menues inclinations de propre intérêt, et recherches de satisfactions que l'amour-propre fait, même v. 35

aux grâces et lumières plus intérieures, lesquelles veulent être reçues fort purement et bien humblement; c'est pourquoi il ne faut pas permettre à l'esprit de les regarder curieusement, ni de les examiner pour savoir ce que c'est, ains je vous dis derechef qu'il les faut recevoir très-simplement sans quasi mouvement, sinon que l'on y fût excité, car il se faut purement arrêter au donneur et non au don.

Conforme à une copie gardée aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE DCXCI

A LA SOEUR ANNE-CATHERINE DE SAUTEREAU

MAITRESSE DES NOVICES, A GRENOBLE

Vertus qu'on doit inculquer aux novices pour les conduire à l'union avec Dieu.

[Annecy, 1626.]

Ma très-chère fille,

Pour obéir à votre désir, je vous dirai devant Dieu ce qu'il plaira à sa Bonté me donner pour vous, car je l'en prie. Premièrement, il me semble, ma très-chère fille, que vous devez rendre votre dévotion généreuse, noble, franche et sincère, et aussi celle de vos novices, tâchant de donner cet esprit à toutes les âmes que Dieu commettra à jamais à votre soin, avec les fondements d'une profonde humilité qui engendre la sincère obéissance, et la douce charité qui supporte et excuse tout, et de l'innocente et naïve simplicité qui nous rend égale et amiable envers tous.

De là, ma très-chère fille, il faut passer à la totale résignation et remise de nous-même entre les mains de notre bon Dieu, rendant votre chère âme et celles que vous conduisez, en tant qu'il vous sera possible, indépendantes de tout ce qui n'est point Dieu, afin que les esprits aient une prétention si

pure et si droite qu'ils ne s'amusent point à tracasser autour des créatures, de leurs amitiés, de leurs contenances, de leurs paroles; mais sans s'arrêter à rien de tout cela, ni à chose quelconque que l'on puisse rencontrer en chemin, on passe outre en la voie de celte perfection dans l'exacte observance de l'Institut, ne regardant en toutes choses que le sacré visage de Dieu, c'est-à-dire son divin bon plaisir. Ce chemin est fort droit, ma très-chère fille, mais il est solide, court, simple et assuré, et fait bientôt arriver Pâme à sa fin, qui est l'union trèsunique avec son Dieu. Suivons cette voie fidèlement; certes, elle forclôt la multiplicité et nous conduit à l'unité qui est la seule chose nécessaire. Je sais que vous êtes attirée à ce bonheur, suivez-le, et vous tenez coite et en repos dans le sein de la divine Providence ; car les âmes qui ont rejeté toute prétention, hors celle de plaire à Dieu seul, doivent demeurer en paix dans ce saint tabernacle.

Ma très-chère fille, Abraham (j'aime fort ce patriarche) sortit de sa terre et de sa parenté pour obéir à Dieu; mais le Fils unique de Dieu, accomplissant la volonté de son Père céleste, travailla dans le pays de sa naissance. Contentez-vous, ma fille, d'imiter le Seigneur, car rien n'égale sa perfection, et ne tournez votre regard ailleurs ; mais appliquez-vous soigneusement à faire amoureusement et de bon cœur les besognes que la Providence et l'obéissance vous mettront entre les mains. — Les exercices principaux d'un noviciat sont la mortification et l'oraison.— C'est assez, et peut-être trop dire à une âme que Dieu éclaire et conduit. Je supplie sa Bonté de porter votre esprit à la perfection de son très-pur amour. Mon âme chérit la vôtre plus que je ne puis dire; ayez cette assurance inviolablement, et priez pour celle qui est vôtre sans réserve en Noire-Seigneur.

Dieu soit béni! Amen.

Conforme à une copie gardée aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE DCXCII (Inédité)

A LA MÈRE ANNE-CATHERINE DE REAUMONT

SUPÉRIEURE AU PREMIER MONASTÈRE DE PARIS

Utilité des souffrances. — Une âme humble aime à prendre conseil. — Eloge de l'archevêque de Rourges.

vive f jésus!

Annecy, 6 janvier 1626.

Loué soit notre bon Dieu! Je vous assure, ma très-cbère fille, que j'ai pris beaucoup de consolation à lire votre lettre, et voir l'état de votre bon cœur, dans lequel je vois que la divine Bonté répand beaucoup de saintes lumières, avec profit de votre chère âme qui s'en prévaut fort à propos, et ces pensées sont belles et digues d'être notées, et tout cela [ce] sont de grandes grâces de la divine Miséricorde, comme aussi celte diversité d'états où vous vous trouvez continuellement; car cela tient l'âme plus dépouillée et plus simplement unie à son Dieu, en quoi consiste tout son bonheur. Je vois aussi que les souffrances ne vous manquent pas; c'est le creuset dans lequel Notre-Seigneur vous épurera entièrement. Toute voire corres* pondance intérieure ne doit être que simplicité et délaissement; et l'extérieure, humilité, soumission, douceur et suavité. Et je vous supplie, ma très-chère fille, encore que la lumière intérieure abonde en vous, ne laissez pas de vous servir fort de conseils, les préférant même à votre jugement, tant qu'il se pourra; ceci est un des grands fruits de la très-sainte humilité avec laquelle nous devons faire toutes choses. Certes, votre lettre eût été une fois aussi longue qu'elle ne m'en eût été que plus agréable ; Dieu me fasse la grâce d'en tirer profit I Quoique mon indignité ne marche pas par des voies si élevées et excellentes , j'espère toutefois qu'elle me sera utile.

Je suis fort aise que vous ayez reçu ces deux bonnes filles;

je vous en remercie de tout mon cœur, ma très-chère fille, pour notre petit Adrien. — Il est vrai, notre très-cher Mgr de Bourges croît journellement en piété et en certaine dévotion, laquelle, cerne semble, est de la grâce, parce quej'y vois beaucoup d'humilité et de douceur de cœur, et un grand dépouillement des choses de la terre. — Nous prierons fort particulièrement pour te bon M. de N.j c'est un personnage que j'honore toujours, et le Révérend Père Supérieur aussi ; je les salue en tout respect. Ma très-chère fille, tenons-nous très-humbles et très-indignes des grâces de Dieu , car ce petit reculement les attirera plus puissamment. Je supplie sa Bonté de les accroître journellement en votre très-chère âme, que la mienne chérit plus que je ne puis dire.

Dieu soit béni!

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Toulouse.

LETTRE DCXCIII

A LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY

SUPÉRIEURE A LÏ0.M

Révision définitive du Coutumier. — Difficultés que rencontrent les Sœur»

d'Avignon.

vive f JESUS !

[Annecy], 18 janvier [1626].

Ma très-chère fille,

Dame ! je suis aussi bien longtemps sans savoir de vos nou velles, chacun à son tour ici; mais je sais qu'il n'est venu personne de Lyon. Or j'ai peu à vous dire, sinon que je suis après notre Coutumier. Quand je l'aurai revu, je vous l'enverrai afin que vous voyiez comme j'ai accommodé ce chapitre du Supérieur, et ai transporté ailleurs quelque chose qui est nécessaire d'être fidèlement conservé et continué. J'ai refait aussi la Pré-

face, parce que j'ai eu souvent en vue et en désir de recommander à nos Sœurs quelques points principaux qui nous sont commandés, et lesquels je vois que la prudence humaine combat [contre] l'intérêt de notre Institut. Voyez-le, et me marquez franchement les défauts, et ce qu'il vous semblera que je devrai y ajouter ou diminuer, cela simplement selon notre confiance. Au surplus, je vois que nos pauvres Sœurs d'Avignon me désirent avec passion pour ce mois de mars, à cause qu'elles craignent d'être violentées pour la profession de ces deux filles1. Dieu sait avec quel cœur je désire les servir, mais je n'en vois pas le moyen, car Mgr leur prélat ne veut nullement qu'elles reçoivent nos Sœurs. Or elles m'ont écrit, et elles voudraient que nous obtinssions de Rome licence pour y entrer et aller. Premièrement, ce n'est pas chose facile à avoir, car en Italie c'est un grand crime que d'ouïr parler que les Religieuses vont par les champs. Secondement, je crains fort de rien remuer maintenant qui puisse tant soit peu fâcher Mgr leur archevêque; car il écrit tant à Rome, et la moindre chose nuit en ce pays-là. Nous n'avons besoin de telle occasion, à cause que nos Constitutions sont en train d'être approuvées ; quand cela sera, on ne pourra y contrevenir. Or, je ne pense pas qu'on les veuille contraindre de recevoir à [la] pro-

1 « La Supérieure d'Avignon, qui était une âme fort vertueuse, extrêmement capable de bien conduire le dedans d'une maison dans l'esprit de dévotion, n'ayant pas toutefois les talents requis pour manier beaucoup d'affaires difficiles, s'attira de grandes traverses. L'archevêque, déjà irrité de la sortie de deux jeunes personnes qu'il honorait de sa protection, le fut bien davantage lorsqu'il sut que, sans lui en avoir demandé l'autorisation, la Mère Compain venait d'envoyer deux de ses novices dans un autre monastère, jugeant ce changement nécessaire pour les affermir dans leur vocation. Le prélat, n'écoutant que l'ardeur de son zèle, déposa immédiatement la Supérieure; mais louché de l'humilité qu'elle montra en cette circonstance, huit jours après il la réintégra dans ses fonctions. » C'est à ces épreuves que fait ici allusion sainte de Chantai.

fession ces deux filles, car cela est contre le saint Concile. D'ailleurs, me voilà engagée par le commandement de Mgr d'ici d'aller mener nos Sœurs en Lorraine, incontinent après Pâques. Je vous prie, ma très-chère fille, considérez voir avec l'avis de quelques personnes capables, et même du Supérieur, ce que l'on peut faire pour ces chères filles; car je suis en peine d'elles, en ce qui regarde la profession de ces. deux novices. Pour le res(e,il faut qu'elles aient patience que les Constitutions soient approuvées. Voilà ce que je vous voulais dire, ma très-chère fille. Que Dieu vous bénisse ! Amen !

[P. S.] Nous attendons des Epîtres de bon cœur : ceux de cette ville en voulaient faire venir; mais ils trouvent le prix excessif, qui est de cinq livres, cela empêche le débit. Renvoyezmoi ces papiers quand vous les aurez lus un peu attentivement, car je les veux montrer à Mgr de Genève, et puis, s'ils sont approuvés ici et de vous, je verrai ; car véritablement je les ai écrits avec mon esprit fort sec ; si, qu'ils ne sont pas couchés à mon gré, comme je fais, ce me semble, quand Kotre-Seigneur me donne de la facilité ; mais n'importe, la substance de ce qu'il me semble que je devais dire y est. Que si l'on juge que cela ne servira de rien, comme il peut être à cause de ma misère, je n'aurai pas un seul brin de répugnance à jeter le tout dans le feu, ne l'ayant fait que parce que j'ai pensé que Dieu le voulait, à quoi je me puis tromper, et n'en serais étonnée; car je vous proteste, ma fille, que j'ai confusion et répugnance, selon la nature, de me mêler de parler de cette sorte, qui ressent un peu je ne sais quoi de maîtrise; [tout à fait, il m'est avis qu'il ne m'appartient pas. II est vrai que quasi toujours mon très-heureux Père parle [queje cite ses paroles]. Il fallait que je dise ceci à ma très-chère fille, vraiment fille de mon cœur. Dieu seul soit notre tout et unique amour ! Amen. Il soit béni!

Je vous prie, considérez s'il ne sera pas à propos de faire imprimer le Coutumier dans quelque temps. Prenez-en avis, et si l'on pourra s'en fier au libraire, afin que s'il ne se doit imprimer, j'en fasse faire des copies bien correctes pour les monastères qui en demandent.

Dieu soit béni !

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy.

LETTRE DCXCIV

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