AA'MÉE 1G
cela ne contrevient point à cette liberté. Usez de cet avis, ma très-chère fille, selon votre discrétion ; les bons et vrais Religieux craindront autant de perdre le temps avec nous, que nous, avec eux; leur temps et leur liberté leur son aussi chers qu'à nous les nôtres, et ils ont tant d'affaires importantes, qu'ils seront bien aises de ne se pas mêler trop avant des nôtres, qui sont minces et petites.
Gardez-vous, je vous supplie, d'accepter ce confesseur que le Supérieur vous veut donner à son gré, et qui ne l'est pas à celui de la communauté; la Constitution est trop claire en ce point pour souffrir une entorse d'interprétation. Croyez-moi, tenons-nous humblement et respectueusement fermes, pour conserver à nos Sœurs la liberté de conscience.
Je vous promets, ma chère fille, que je ne mettrai aucun empêchement au désir que vous avez, que je passe vers vous en m'en retournant; ma consolation serait entière si notre bon Dieu l'ordonnait ainsi. Puisque vous avez écrit à Mgr de Genève pour cela, pour peu d'inclination qu'il m'y témoigne, j'irai de bon cœur à vous. Tout ce que je crains, c'est qu'il remette la chose à mon jugement, craignant de faire toujours quelque chose qui n'agrée pas à Dieu et à mes Supérieurs : mais, ma fille, croyez-moi, je parle sans humilité, ains selon ma vraie connaissance ; véritablement, il n'y a rien en moi qui me puisse faire espérer le fruit que vous attendez de cette visite, car je suis tout à fait pleine de misères; mais je laisse faire à Notre- Seigneur, la volonté duquel est, ce me semble, tout mon désir.
Nous voici heureusement établies , et avons une fondatrice tout à fait incomparable en bonté. Elle fait peu de choses en promesses, et beaucoup en effets; c'est un esprit bien fait et une âme toute pleine de piété.
Béni soit Notre-Seigneur, qui continue ses bénédictions dans votre chère âme, que je supplie de goûter davantage Dieu en v. 39
(il() LETTRES DE SAINTE ÇHANTAL
Lui-même qu'en ses dons. Regardez plus celle divine Bonté, que son opération en vous, et faites dire un Laudate en actions de grâces, de ce que, depuis peu, un possédé et un muet ont été guéris par l'intercession de notre Bienheureux Père; et l'on m'écrit que le concours à son sépulcre est plus grand que jamais. Dieu nous rende ses vraies tilles ! Votre, etc.
LETTRE DCCXXIV [Inédite)
A LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE
SUPÉRIEURE A DIJON
Détails sur la fondât ion de Pont-à-Mousson. — Conseils au sujet d'une novice.
vive -J- JÉSUS !
[Pont-à-Mousson, mai 1626.
Ma trùs-chère fille,
Vous trouverez ces deux billets de bonne date; ils furent écrits à Besançon, et celte bonne fille qui vous dit de nos nouvelles manqua à les venir prendre comme elle nous avait promis. Nous voici heureusement arrivées dès le 5 de ce mois. Nous fûmes établies le beau jour de Saint-Jean [Porte LatineJ.Nousavons reçu quatre filles qui me plaisent, dont il y en a deux qui sont des premières du pays ' et de bonne espérance; assez d'autres poursuivent. Nous sommes sur le point d'acheter une place qui sera fort grande et belle, et où il y a du logis pour nous mettre maintenant assez suffisamment ; je crois que cette maison se fera bonne en peu de temps. Notre fondatrice est incomparable en sa douceur et affection ; je pense qu'elle prendra l'habit, c'est une âme bien faite. Il y a beaucoup d'apparence que nous serons, avec le temps, par toutes les villes de ce pays-ci.
1 L'une d'elles était mademoiselle de HaraucoitH.
Si la petite Sœur N. fait bien ses exercices et que Dieu touche son cœur, tous ses défauts tomberont comme des feuilles en automne. Vous avez pris bon conseil de lui donner l'habit, car je crois qu'il y a bien de l'enfance; toutefois, je crois qu'il est nécessaire de la bien veiller, et lui déraciner ses petites inclinations qui seraient fort dangereuses si elle les conservait. Dieu l'a mise en bonnes mains. Oh bien ! nous en parlerons si Dieu plaît, et de plusieurs autres choses. — Seigneur Jésus! je serais bien mortifiée si je n'avais l'honneur de voir Mgr de Langres à notre retour. Dites-moi si vous n'espérez pas que je reçoive cette consolation. La sainte volonté de Dieu soit faite ! Toutefois, s'il est encore là, et que vous le voyiez, saluez-le de notre part, mais delabonne sorte ; car je le révère et honore de tout mon cœur. — J'écris au cher cousin et réponds à M. Arviset; sa lettre m'a touchée. Mon Dieu! que je voudrais bien que celte ancienne amitié reverdit plus que jamais; apportez-y ce que vous pourrez. Oh! ma fille, que nous avons de sujet de bénir Dieu! car il me semble que la sainte dilection qu'il a versée en nos âmes sera éternelle. Non , elle ne peut périr, moyennant la grâce de Celui duquel je vous souhaite l'abondance de son Esprit. Amen.
Adieu, ma très-chère fille, que je souhaite tant de voir, et m'en promets tant de consolation. Ressaluez tendrement notre bien-aimée Sœur de Vigny; je crois qu'elle m'excusera bien si je ne lui écris pas, et toutes nos chères Sœurs. Je manque de loisir, mais je les aime bien.
Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Cliatnbéry.
LETTRE DCCXXV
A AIONSEIGNEUR ANDRÉ FRÉMYOT
ANCIEX ARCHEVÊQUE DE BOURGES
Conformité au bon plaisir de Dieu. — Chacun doit se sanctifier dans l'état où la Providence l'a placé. — Humbles sentiments de la Sainte. — Acheminement du procès de béatification de saint François de Sales.
VIVE f JÉSUS !
Ponl-à-Mousson, 1er juin 1G26.
Mo\ TRÈS-CHER SeIGAEUR ET TRÈS-HOIVOKÉ,
Je remercie et loue notre bon Dieu de la sainte bénédiction qu'il lui plaît de répandre dans nos âmes par le commerce de notre très-pure amitié; car je vous proteste que si mes lettres vous enflamment en l'amour du souverain Bien, les vôtres trèschères m'y excitent grandement , et me font toujours plus souhaiter que nos cœurs soient absolument et invariablement unis à ce très-saint bon plaisir, qui nous est si doux et favorable. Aimons-le uniquement , mon très-cher seigueur, et ne voyons que lui en tout ce qui nous arrive , nous y conformant amoureusement; que ce soit notre pain quotidien que cet exercice. Il se peut pratiquer partout, et il vous est particulièrement nécessaire à cause de la variété des affaires cl conversations que vous ne pouvez éviter; car en toutes vous ne recherchez, par sa grâce, que Lui et l'accomplissement de sa très-sainte .volonté.
Oh Dieu ! avec quel contentement ai-je lu et relu ce que vous me dites, mon très-cher seigneur, que vous continuez dans la pratique de vos exercices spirituels avec la même ferveur et affection que vous les avez commencés, et que vos résolutions subsistent en leur entière fermeté nonobstant le tracas de la cour ; car, si bien Noire-Seigneur me donne cette confiance en sa Bonté, que vous ne reculerez jamais, ains que
vous avancerez continuellement, si est-ce que ce témoignage et assurance que vous me donnez fait un surcroît de grande consolation et repos en mon âme; c'est pourquoi je vous supplie, mon cher seigneur, que vous disiez toujours quelque mot de cela quand vous m'écrirez. Et ne pensez nullement que ce désir procède de méfiance, oh ! non, certes. Je ne crains pas, maintenant que l'année du noviciat passe ; et n'ai jamais douté que Dieu ne vous donnât une sainte persévérance, car la grâce de votre vocation au service de son pur amour est trop extraordinaire et abondante. Aimons-la bien, celte grâce-là, mon trèscher seigneur, puisqu'elle est la source de vie éternelle pour nous. Elle m'est si précieuse, que je la tiens au rang de seconde entre celles que mon Dieu m'a données, et desquelles j'ai le plus de sentiment et de ressentiment pour m'exciter au bien, et au désir de voir notre vie cachée et resserrée avec Jésus- Christ en Dieu.
Mais ne pensez pas que j'entende par ce mot qu'il nous faille retirer dans la solitude, ni du commerce des justes affaires et conversations honnêtes, à quoi nos vocations nous appellent; oh! non, car j'aime fort que chacun demeure en son état, et que l'on ne se jette pas dans les extrémités d'une dévotion érémitique , surtout vous, mon très-cher seigneur, à qui elle ne serait nullement convenable. Mais je vous dirai qu'il faut que nous affectionnions souverainement d'orner nos âmes des vertus de Jésus-Christ notre bon Sauveur, de celte secrète et intime union de nos esprits avec Dieu, qui nous fait partout aspirer à Lui, ainsi que vous faites; de celte humilité de cœur qui vous fait tenir pour un brin d'hysope à comparaison de celle que vous estimez être un cèdre du Liban, quoiqu'en vérité elle ne soit qu'une ombre et une image morte de vertu ; car, mon très-cher seigneur, c'est cette sainte humilité qui attire l'Esprit de Dieu dans nos âmes, et les remplit du trésor de toutes les vertus. C'est par elle que nous menons une
vie cachée, parce qu'elle ménage ses bonnes œuvres en secret, et lient en assurance, sous l'ombre de sa protection, le peu de bien que nous faisons.
Je ne pensais pas vous tant écrire, mon très-cher seigneur : mais voilà comme toujours mon cœur s'ouvre avec vous. Aussi, certes, est-il tout détrempé en la sainte et incomparable dilection que Dieu lui a donnée pour vous. Aimez-le bien toujours, et continuez à le recommander à la divine Miséricorde, vous assurant que je ne cesserai jamais de vous souhaiter devant elle le comble de ses plus riches grâces en ce monde, et un siège très-élevé au trône de sa gloire et seule désirable éternité. Mais cela, sans doute, je le fais avec un amour et affection infinie. — Dieu veuille affermir mon fils en la nécessaire résolution qu'il a prise pour son salut et repos.
Je verrai ce que Mgr de Genève me dira sur ce que nos Sœurs les Supérieures de par delà lui ont écrit, touchant leur désir pour me faire retourner de leur côté. Pour peu que je l'y voie incliné, je croirai que ce sera sans doute de Dieu, et je l'embrasserai de tout mon cœur, avec cette particulière consolation de vous revoir, mon très-cher seigneur, qui serait un puissant motif à mon àme si je voulais suivre mes inclinations; car, puisqu'il n'y a plus d'espérance, au moins si tôt, que vous retourniez en Bourgogne, cela me serait un bon moyen de jouir de la douceur de votre présence qui m'est si chère. Si Dieu le veut, Il le fera; mais certes , pour ce sujet qu'on me désire, et ce que l'on attend de moi, on sera déeu ; et n'ai pas de quoi faire ces grands profils que Ton pense. Croyez-moi, mon très-cher seigneur, je le dis par vérité et sans humilité, je suis très-éloignée de l'estime que l'on fait de moi, et vous particulièrement, qui pensez que je sois telle que je parais en mes paroles. Certes, je ne veux pas nier que Dieu me donne de bons désirs, mais je suis sans effets ; et je vous conjure, mon très-cher seigueur, de ne point m'estimer ni louer;
car, en vérité, je ne le mérite pas. Si vous retranchez cela de vos lettres, elles m'en seront incomparablement plus douces et plus utiles.
Je ne puis finir celte longue et ennuyeuse lettre. J'ai été malade d'une fièvre et diarrhée : j'ai encore une fluxion sur les yeux, de sorte que je fais celte lettre à diverses reprises, et n'écrirai point à mes enfants; mais, avec votre permission, Monseigneur, je les salue cordialement, avec M. et madame de Coulanges. J'avoue que ce me serait une grande douceur et consolation de les voir : j'en laisse la disposition à notre très-bon Dieu que je supplie vous conserver; et en tout, je suis et serai sans fin de tout mon cœur votre très-humble et très-obéissante sœur, fille et servante en Noire-Seigneur Jésus-Christ.
[P. S.] Depuis cette lettre écrite, j'ai reçu [des] nouvelles du bon Père dom Juste. II a obtenu, grâce à Dieu, la confirmation de nos saintes Constitutions1, et tout ce qu'il désirait pour l'acheminement de la béatification de notre Bienheureux Père ; et de la sorte qu'il m'a parlé, je crois, mon très-cher seigneur, que la commission de la poursuite de cette œuvre vous est remise. Certes, j'en ressens une consolation extrême ; car je sais que ce vous sera un grand contentement et à nous ; pour mille raisons, j'en bénis Dieu.
Ce bon Père a été élu provincial de leur Ordre en Piémont. Cela n'empêchera pas qu'il ne vous accompagne quand il faudra : mais l'on prendra encore un homme pour faire mille
1 Le Père dom Juste Guérin obtint, en cette année 1626, les deux Bulles que désirait si vivement sainte J. F. de Chantai ; la première, datée du 27 juin, ordonne « que toutes et chacune des Constitutions soient àperpétuité et inviolablement observées, cl que tout ce qui poivrait être fait ou alterné au contraire, par quelque autorité que ce soit, sera cassé et de nul effet... » La seconde, du i) juillet, confirme à perpétuité le privilège (accordé jusque-là de sept ans en sept ans) de pouvoir réciter licitement le vêtit Office de la Sainte Vierge, à la place de l'Office caiionical.
courses et diverses choses qu'il me mande êlre nécessaires. Cela accroîtra la dépense qui va tomber sur nous ; mais c'est tout un, car j'ai mon espérance en Dieu et en son Saint qu'il nous aidera. — ■ J'ai reçu aussi avant-hier soir des lettres de Mgr de Genève, qui m'assigne mon départ d'ici pour le 1er septembre, sans remise, et je n'y manquerai pas, Dieu aidant, et irai à Dijon. Il m'écrit que le concours du peuple croit journellement au tombeau de notre Bienheureux, et qu'un possédé bien reconnu y a été délivré; et un garçon muet s'en est retourné fort bien parlant. Quantité d'autres guérisons se font. Dieu en soit béni et gloriflé !
LETTRE DCCXXVI
A LA MÈRE JEANNE-CHARLOTTE DE RRKCHARD
SUPÉRIEURE A RIOM
Mlle t'encourage à souffrir avec patience et a se confier en Dieu.
vive •{• jésus!
[ Ponl-à-Moussoii, juiu 1626.]
Ma très-chère fille ,
Certes, votre lettre m'a percé le cœur, de vous sentir parmi tant d'afflictions et misères, et d'autant plus que je vois fort peu de moyens en nos maisons de vous aider. Mon Dieu! ma très-chère fille, abaissons-nous profondément devant Dieu, reconnaissant que nous méritons bien son châtiment ; mais, après avoir amoureusement baisé ses saintes verges, confionsnous pleinement en son soin paternel , espérant fermement qu'enfin II nous vivifiera. Il faut que vous renvoyiez deux ou trois filles à Moulins ; le changement d'air leur profitera et vous soulagera ; j'en fais écrire à la Mère, j'en écrirai aussi à N. pour notre Sœur M. M.
Ne vous alarmez point de noire déposition ' ; elle était requise pour l'exemple des autres maisons, outre qu'il m'est impossible de me charger plus d'aucune maison particulière. N'appréhendez non plus pour le voyage de Turin, qui est remis après l'hiver; peut-être n'irai-je pas, et, si j'y vais, ce ne sera que pour fort peu, et j'espère vous voir l'année prochaine. — Ce qui me fait peine à Nessy, c'est qu'il faut que nous trouvions si grande somme d'argent pour la béatification, que j'en suis en peine.
Humiliez-vous, soumettez-vous humblement, et vous confiez fermement; implorez l'aide de la Sainte Vierge, et de notre Bienheureux Père. Je suis vôtre d'une sorte inexplicable.